NOTE DE LECTURE : EDMOND ROSTAND, CYRANO DE BERGERAC (1897)

23 Feb 2024 NOTE DE LECTURE : EDMOND ROSTAND, CYRANO DE BERGERAC (1897)
Posted by Author Ami Bouganim

Cette pièce est un attentat contre le théâtre, ses personnages, leurs répliques, leurs intrigues amoureuses. C’est d’une veine rabelaisienne, d’une inspiration donquichottesque. Des siècles plus tard. Cyrano connaît par cœur le chapitre des moulins du Don Quichotte, comme lui il s’attaque aux « gens qui tournent à tout vent ». On ne doit à Rostand que cela parce que cela occulte tout le reste et que pour cela seul il mériterait sa place aux côtés d’Aristophane, Shakespeare, Molière. Il s’acquitterait de sa dette à l’égard de ses grands prédécesseurs, il viderait ses querelles avec ses petits concurrents. En semant une certaine diversion dans le théâtre, il réaliserait le rêve de tout dramaturge : faire du théâtre aux dépens du théâtre, pour le tourner en dérision autant que pour briller, au-dessus de la mêlée des dramaturges qui se bousculent sur le boulevard. « Cyrano de Bergerac » serait au théâtre romantique ce que « Don Quichotte » est à la littérature chevaleresque : « Et que si les baisers s’envoyaient par écrit, / Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres ! »

Cyrano est un « personnage hétéroclite » alliant la sentimentalité à la bravache, la poésie à la menace. Un héros tendre, sobre, généreux, galant, grandiloquent et… laid. Il est flanqué d’un nez qui lui attire toutes les moqueries et lui interdit de s’ouvrir de son amour à sa cousine, la belle Roxane : « Quelle espérance / pourrait bien me laisser cette protubérance ! » Rivalisant avec les moqueurs, il pousse l’autodérision jusqu’à se faire l’auteur d’une tirade sur son propre nez : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez, il faudrait sur-le-champ que je l’amputasse ?... De quoi sert cette oblongue capsule ? D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?... Gardez-vous, votre tête entraînée / Par ce poids de tomber en avant sur le sol !... Aucun vent ne peut, nez magistral, / T’enrhumer, tout entier, excepté le mistral !... Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !... » Cyrano séduit d’autant plus qu’il pousse intelligemment le panache mousquetaire à la provocation burlesque. Il est dans l’excès qui caricature exquisement son personnage, assez intelligent pour le savoir : « Pour le principe, et pour l’exemple aussi, je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi. » Il ne brille peut-être pas par le physique, en revanche il brille par les vertus, la verve et la lame. Il est moralement outillé pour énoncer les vérités : « Je fais… sonner les vérités comme des éperons. » Davantage qu’un métier être mousquetaire est une vocation que l’on poursuit pour se dérober à tous les métiers, tous les rôles, toutes les briganderies. Il ne renoncerait pour rien au monde à son âme mousquetaire, il a cette tirade magistrale qui mériterait assurément d’entrer dans toute anthologie des lettres universelles :

« Et que faudrait-il faire ? / Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, / Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc / Et s’en faire un tuteur en lui léchant l’écorce, / Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? / Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, / Des vers aux financiers ? se changer en bouffon / Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre, / Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? / Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ? / Avoir un ventre usé par la marche ? une peau / Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ? / Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... / Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou, / Cependant que de l’autre, on arrose le chou, / Et, donneur de séné par désir de rhubarbe, / Avoir son encensoir, toujours dans quelque barbe ? / Non, merci ! Se pousser de giron en giron, / Devenir un petit grand homme dans un rond, / Et naviguer avec des madigaux pour rames, / Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? / Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy / Faire éditer ses vers en payant ? Non merci ! / Se faire nommer pape dans les conciles / Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ? / Non, merci ! Travailler à se construire un nom / Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non, merci ! / Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ? / Etre terrorisé par de vagues gazettes, / Et dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois / Dans les petits papiers du Mercure François ? »… / Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, / Aimer mieux faire une visite qu’un poème, / Rédiger des placets, se faire présenter ? / Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter, / Rêver, rire, passer seul, être libre, / Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre, / Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, / Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers ! / Travailler sans souci de gloire ou de fortune, / A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! / N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît, / Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit, / Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, / Si c’est ton jardin à toi que tu les cueilles ! / Puis, s’il advient un peu de triompher, par hasard, / Ne pas être obligé d’en rien rendre à César, / Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, / Bref, dédaignant d’être le lierre parasite, / Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul, / Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul. »

Dans son genre, Cyrano est d’un tempérament misanthrope. Plutôt déplaire et se faire des ennemis que passer d’un sourire à l’autre dans un salon. Plutôt « le fiel des envieux et la bave des lâches » qui ont le mérite de l’exciter : « La haine est un carcan, mais c’est une auréole ! » Cyrano présente la compagnie des cadets en ces termes devenus légendaires :

« Ce sont des cadets de Gascogne / De Carbon de / Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne, / Ce sont les cadets de Gascogne ! Parlant blason, lambel, bastogne, / Tous plus nobles que des filous, / Ce sont les cadets de Gascogne (…) De gloire, leur âme est ivrogne ! / Perce-Bedaine et Casse-Trogne / Dans tous les endroits où l’on cogne / Ils se donnent des rendez-vous… »

Cyrano se prête avec une rare abnégation amoureuse au manège qu’il concocte pour vivre son amour par procuration. Il met son cœur et son éloquence au service du soupirant dont Roxane est amoureuse. L’un est laid, bretteur, vantard, poète ; l’autre beau, fade, dénué de tout esprit, et l’on assiste à une collaboration sans précédent entre rivaux sentimentaux : « Veux-tu me compléter et que je te complète ? / Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté. / Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. » Il lui souffle ses répliques, il écrit pour lui des lettres d’amour. En définitive, Christian ne peut tolérer que Roxane aime Cyrano en lui, Cyrano d’être pleuré en Christian mort au combat. Les deux personnages se sont trop substitués l’un à l’autre pour que même un dramaturge de génie comme Rostand les démêle et les départage. C’est en souffleur que Cyrano vit son amour, tant et si bien qu’au moment de mourir, il reconnaît : « Oui, ma vie / Ce fut d’être celui qui souffle – et qu’on oublie ! » Il ne s’en illustre pas moins par de merveilleuses répliques amoureuses. Quand Roxane se reproche d’avoir fait le malheur de Cyrano, celui-ci a ces vers : « J’ignorais la douceur féminine. Ma mère / Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur. / Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur. / Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie. / Grâce à vous une robe a passé dans ma vie. » Un suave morceau sur le baiser aussi : « Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ? / Un serment fait d’un peu plus près, une promesse / Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, / Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ; / C’est un secret qui prend la bouche pour oreille, / Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille, / Une communion ayant un goût de fleur, / Une façon d’un peu se respirer le cœur, / Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme ! »

Le succès de la pièce vient de ce qu’elle relève davantage du théâtre de Guignol que de la tradition théâtrale classique ou même de boulevard. C’est Aristophane, sans sa satire sociale, politique, philosophique, mis au goût d’un Guignol mousquetaire sorti de Dumas : « Sa moustache se hérisse ; il poitrine. » C’est tout de trouvailles et de subtilités, à la croisée du comique et de la tragédie sans basculer totalement dans la tragi-comédie. Les cadets assiégés crient famine, « Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ? », que Cyrano leur jette le livre qu’il tient à la main et ce n’est rien moins que « L’Illiade ». Il apaise leur faim par les sons d’un fifre que suit un hymne à la Gascogne. Puis l’on voit Cyrano lisant Descartes le ventre creux avant que ne débarque Roxane dans une voiture chargée de victuailles.

Ce n’est que quatorze ans plus tard que Roxane donne à Cyrano la dernière lettre de Christian à lire. C’est lui qui l’a écrite, il la connaît par cœur, et c’est en la déclamant dans l’obscurité qu’il se trahit. Dans la lettre Christian se séparait de Roxane, dans la lecture qu’en fait Cyrano, il se sépare de Roxane : « Comme vous la lisez – cette lettre ! » Il attend la mort debout, l’épée à la main, dans un délire contre le mensonge, les compromis, les préjugés, les lâchetés, les pactes, les sottises. On doit l’imaginer tombant sur scène avec panache…