The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : F. KAFKA, L’AMERIQUE (1911-1914)

Les péripéties d’un adolescent qui débarque en Amérique où il connaît des déboires d’un nouveau monde, abusé en permanence, malgré son obstination, dérisoire et déplacée. Une créature perdue, en quête de tendresse, qu'elle ne se décide pas à demander, d'un dieu, qu'elle n'arrive plus à prier. Entre deux vagabonds, deux aides, deux clowns, deux filous, deux culs-terreux, qui exploiteraient sa puérilité. Karl s’en remet au soutier du bateau qui l’éloigne du lieu du scandale pour celui de la promesse où il ne croise rien moins qu’un oncle devenu sénateur, comme dans les légendaires récits des Juifs de l’Est, qui le prend sous ses ailes le temps de l’américaniser en lui enseignant l’anglais et… le cheval. Il se retrouve avec deux vagabonds dont on ne sait ce qu’ils conspirent, deux mécaniciens au chômage, plus encombrants que protecteurs, portés à la paresse et à la bouteille, brouillons des aides du « Château » : « Il se représentait le raffut que ses deux compagnons se mettraient à faire dans les couloirs de cet hôtel si bien ; il voyait déjà Robinson souillant tout ce qu'il toucherait et Delamarche entreprenant immanquablement cette femme. » Il se loue comme liftier dans l’hôtel en question qui se présente comme un lieu d’internement volontaire pour voyageurs de commerce. Il en est brutalement chassé pour une légère négligence, se coltine de nouveau avec l’un des deux vagabonds devenu l’amant d’une cantatrice dont il devient le domestique avant de s’en improviser le souteneur. Retirée dans une chambre misérable et encombrée, couchée toute la journée, elle « travaille à attraper des mouches, car les mouches la gênent affreusement ». Elle se cache sous un voile gris plutôt que de se révéler aux autres : elle n'a pas de visage, elle n'a que des caprices. Ce n'est ni une image de la mère ni de la maîtresse. Peut-être la Shékhina en Amérique, irrémédiablement déclassée. Une divinité obèse, irascible, oisive et... infirme. Puis Karl tente sa chance du côté d’un étrange théâtre dont nul ne connaîtrait le répertoire – la mine ? l’usine ? l’industrie de la désillusion ? pire ? – mais où tous auraient un rôle…
« L'Amérique » est un récit dont les lecteurs s’ennuient autant que les personnages, sans que les uns ne puissent s’arracher aux autres. Ils se résolvent à se mettre aux mœurs, aux coutumes et aux traditions de lieux caricaturés par l’on ne sait quel esprit narquois ou satirique. Ils respectent les convenances et les lois avec d’autant plus de minutie qu’ils n’en comprennent ni les dessus ni les dessous – de peur d’être expulsés de l’Amérique, d’être arrachés les uns aux autres, d’être condamnés à un ennui encore plus laconique. Toute l'œuvre de Kafka est peut-être déjà dans ce livre. Les personnages sont immatures, leurs démarches incontrôlées et incontrôlables, leur action nébuleuse. Ils ont perdu tout espoir de recouvrer l’espoir. Dans leur hébétude, leurs sens se délient, et ils voient des esquisses et entendent des échos. Ils dégénèrent de non-sens et se régénèrent dans le non-sens. Le lecteur se sent de trop, ne trouvant sa place nulle part – avec le héros. Il s’entête néanmoins à s’acquitter de sa tâche de lecture et à remplir sa mission jusqu’à la dernière page – sans le héros. Sinon ( ?) il se résigne à s’assumer comme badaud dans des récits insensés dont il serait à son insu… le personnage principal. L’auteur, lui, piétine en quête d’un dénouement qu'il ne trouvera pas.
« L'Amérique » est l'œuvre d'un écrivain. C'est précis, concis et attachant. Sans les lassants dialogues du Procès et du Château. Sans les accrocs des nouvelles. C'est conçu et écrit avec talent. Ce n'est pas encore du Kafka – à moins qu'on ne considère cette ankylose des caractères et ce piétinement de l'action se cherchant comme ses marques. On trouve, par-ci, par-là, des signes annonciateurs de thèmes qui reviendront dans « Le Procès » et « Le Château » dont les textes seraient autant de livres muets où les personnages, amnésiques, s’entêtent à s’acquitter de leurs rôles dans des scènes périmées auxquelles plus personne ne s’intéresserait, pas même les lecteurs, et l’auteur encore moins qu’eux.

