NOTE DE LECTURE : F. PESSOA, LE LIVRE DE L’INTRANQUILLITE

4 Mar 2019 NOTE DE LECTURE : F. PESSOA, LE LIVRE DE L’INTRANQUILLITE
Posted by Author Ami Bouganim

Pessoa propose comme une philosophie du trou : l'homme, la ville, l’univers vus du trou. Il en devient un vers humain qui ronge de tout pour mieux se résoudre à se rendre aux vers de terre. Ne trouvant de son aveu rien à dire, il se rabat sur le temps et comme il a une phobie de la pluie ou une prédilection pour elle, il nous met à l'écoute des gouttes qui scandent son ennui et son excitation littéraire. Son texte, imbibé de crachin, serait vermoulu, son sens de la beauté plus grisâtre et accablant que lumineux et enthousiaste. En définitive, son grand mérite a consisté à confiner son trou à la rue des Douradoures.

Ce serait un moine retiré dans l'écriture dont il n'est convaincu, malgré son tournoiement alcoolo-sensationniste-surréaliste lusitano-anglais…, ni de la pertinence ni de l'intérêt. Une nature prophétique qui n'aurait rien à prédire et ne cesserait par conséquent de se secouer de sa mission en la diluant dans des phrases où retentit l'insondable vide d'une vie creuse. Une sensibilité métallisée par les rouages d’une pensée rouillée et décimée par une intelligence casanière, contrainte de ruiner l'humanisme pour débusquer le crétinisme humain de ses retranchements. Un lunatique condamné à ouvrir des revues et à les fermer alors qu'il était destiné à autre chose – lui-même ne saurait quoi. Pessoa produit du texte pour mieux endurer l'attente dans une cellule qu'il pourrait quitter et qu'il ne peut quitter, nous livrant le linceul de son inexistence, conférant ses lettres de noblesse à la dépression. Une mystique du non-être également, qui cherchait sa dilution poétique dans l'ensablement et le désensablement des mots.

Pessoa était de ces neurasthéniques qui trouvent dans la poésie les ronces et les roses de leur linceul. Révulsée, l’intelligence entrave le sexe et le malheureux-bienheureux se veut ou se déclare sans-sexe, cherchant la chasteté absolue dans la non-existence. Il recommande de s'arracher aux contingences et aux misères de la réalité pour goûter la liberté, l'exclusivité et la dignité du rêveur se livrant gratuitement au rêve. Il n’en dit pas grand-chose pour autant, il ne nous lègue presque rien. Pour nous punir de sa tragique pudeur, peut-être aussi de l'accablante banalité masturbatrice de sa dérive littéraire.

C'était davantage un extravagant qu'un génie, un timoré qu’un dément. Il aurait pu devenir écrivain, il n'était que préposé aux écritures, et il passa sa vie à établir le bilan de ses échecs et à se chercher entre ses hétéronymes qui signaient autant de brouillons de vie que de brouillons littéraires. Sinon, d'autant plus inadapté qu'il était condamné à la grisaille poétique, il donna à sa terrible indisposition existentiel l'envergure d'une méditation tour à tour occulte et hagarde. De son vivant, il n’a été personne ; après sa mort, il est devenu le héros d’une œuvre qui, parce qu’elle est inachevée, est assurée d’un intérêt durable. Il n’a laissé ses textes dans une malle que parce qu’il était animé, malgré son engoncement poétique, de l’irréductible espoir qui meut l’écriture : « I know not what tomorrow will bring… »

Photo : Fernando Pessoa avec Costa Brochado au café Martinho da Arcada le 6 juin 1914.