The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : F. RABELAIS, GARGANTUA (1534)

Rabelais, trop intelligent pour s'accommoder de la bêtise ambiante, tourne en dérision la culture savante en donnant des références à ses précieuses conneries. Leur crudité vient surtout de sa rétrogradation de l’homme à la bête comme lorsqu’il dit de Grandgousier et de Gargamelle, parents de Gargantua, qu’ils « faisaient eux deux souvent ensemble la bête à deux dos ». Rabelais donne leurs lettres de noblesse à l'estomac et au sexe, de même qu’à leurs besoins et leurs mécanismes. On devine son désabusement pour s’étendre autant sur l’art de se torcher le cul et sur les considérations « torcheculatives » de Gargantua. La béatitude étant dans le plaisir du cul sinon du sexe, se le torcher serait un thème de dissertation somme toute légitime sinon honorable. Celle-ci s’illustrerait dans un gai savoir, une dissémination scatologique plus heureuse et moins scabreuse que celle métaphysique d'un… Derrida, par trop sérieux.
Rabelais est si amusé par les excès, célébrés à tort et à travers, des auteurs et des philosophes anciens qu’il surenchérit sur eux et verse à son tour dans l’excès avec une hilarité communicative, surtout en matière d’ingestion, de digestion et d’excrétion. C’est si énorme et si lourd que ça soulage l’esprit sinon la panse. Seul, il a eu l’idée – géniale, vous en conviendrez avec lui sinon avec moi – de donner à son personnage cinq pèlerins à dévorer dans sa laitue, et interrogé sur l’épineuse question de savoir « pourquoi les cuisses d’une demoiselle sont toujours fraîches ? », il répond le plus doctement du monde : « Ce problème… n’est ni en Aristotèles, ni en Alexandre Aphrodisé, ni en Plutarque. » Pourquoi ne croirait-on pas alors en la naissance alcoolique de Gargantua par l’oreille de Gargamelle ? Ne croit-on pas à naissances plus extraordinaires, messianiques ou non, et n’incline-t-on pas à croire tout ce qui se dit et s’écrit, surtout si cela se dit et s’écrit par des sorbonistes ?
C'est l’exultation du bon sens contre les arguties de toutes natures : théologiques ; philosophiques ; médicales. Les trouvailles de Rabelais dénotent une bonhomie imperturbable. Il ne se laisse abattre par rien, déconcerter par rien et convaincre de rien. On n'arrête pas de manger, au point d'avoir des tripes à la bouche. On n’arrête surtout pas de boire parce que ce serait – de la bouche d’un médecin – le meilleur remède contre les déconvenues, les aigreurs, les passions. C'est la panacée universelle contre tous les maux humains, piteusement humains. L’abbaye de Thélème serait, elle, le refuge – utopique ! – contre les tracas de ce monde. On y goûterait le loisir de vivre avec la paresse de le vivre. La mixité serait tolérée, le mariage, somme toute libre, des prêtres encouragé, la lecture des psaumes recommandé pour trouver le sommeil – et l’on n’aurait pas à endurer les sornettes des prédicateurs, pollueurs des esprits, exclus des lieux sous prétexte qu’ils nuisent davantage que la peste qui, elle, « ne tue que les corps ». Thélème s’apparente davantage à une hôtellerie galante où seuls des termes parfumés sépareraient les hommes et les femmes qu’à un couvent.
Rabelais écrit à tort et à travers pour ne rien dire. Le langage se calembourise, l'existence aussi et l'on ne sait pas plus qui l'on est et ce que l'on dit. Lui au moins vilipendait le baratin en le parodiant et en le ridiculisant plutôt qu'il ne l'exaltait en le solennisant. Il pousse volontiers le graveleux à l'obscène et la parodie, des Anciens dont Homère et Hippocrate, au burlesque, pratiquant le comique en guise de diversion généralisée et absolue comme lorsqu’il prend son plaisir à égrener les noms pour la braguette de Gargantua de laquelle s’entichent les gouvernantes et dont il conclut la série des noms par « ma petite couille bredouille ». Dans le fatras casuistique général, son rire s'impose comme exutoire.
La première partie du Gargantua se présente comme un traité sur l’éducation, plus sportive qu’intellectuelle, plus alimentaire que religieuse ; la deuxième comme un traité sur la guerre et sur les bonnes règles qui doivent la régir selon Grandgousier, assurément plus sage que Frère Jean qui débite les têtes plus qu’il ne les sauve. L’une et l’autre n’ont pas perdu de leur pertinence et mériteraient d’être étudiées dans les séminaires pédagogiques et les écoles de guerre. Ce qui n’est peut-être pas le cas de la satire rabelaisienne des mœurs qui n’aurait été retenue par les lettres universelles que parce qu’on venait d'inventer l'imprimerie. C'est trop marqué, trop savant et trop lourd pour résister au filtre amnésique qui agit dans toute culture. Et c'est d'autant plus incompréhensible que cela réclame plus de vaines connaissances qu'on ne saurait acquérir en une vie qui se veut un tant soit peu sensée. Toutes ces batailles, où rien ne se passe sinon que Rabelais s'oublie, risquent bien de le condamner à l'iné-lecture. Rien de mieux d'ailleurs pour lui conserver sa légende que de ne pas le lire ou l’étudier à… l’école.
Illustration : Gargantua par Gustave Doré

