The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : FEDOR DOSTOÏEVSKI, CRIME ET CHATIMENT II (1866)

La narration de Dostoïevski est soutenue. C’est, de dialogue en dialogue, une longue trame théâtrale littérairement agrémentée de commentaires. Certains passages, comme dans tous ses livres, auraient mérité d’être écourtés. Mais il ne prend pas de raccourci, il doit parcourir tout le chemin. Les personnages sont autant de caractères dans le vaste et sordide drame russe dont Dostoïevski serait l’auteur et l’incarnation. Bien sûr Raskolnikov pour l’action principale qui se démène dans ses tourments. Autant son personnage reste imprécis et indécis autant les autres caractères sont plantés avec virtuosité. Katerina Ivanovna, la veuve de Marmeladov, est troublante de maladie, de crânerie, de misère, de théâtralité. C’est l’un des personnages les plus dostoïevskiens de l’ouvrage. Sitôt que sa logeuse la chasse, elle confie ses deux jeunes enfants à la garde de leur aînée, une enfant aussi, et part « chercher justice quelque part ». Elle tente de sensibiliser je ne sais quel général, elle est chassée des lieux. Elle revient folle et l’on a ce passage dans la bouche de Lebeziatnikov, l’idéaliste confus de l’ouvrage, qui montre à quel point la présence d’enfants relève la narration de Dostoïevski : « Elle crie que puisque tout le monde l’a abandonnée, elle prendra les enfants et s’en ira dans la rue jouer de l’orgue de Barbarie et demander l’aumône pendant que les enfants iront chanter et danser, et elle ira tous les jours se placer sous les fenêtres du général, afin, dit-elle, qu’il voie les enfants d’une famille de noblesse, ceux d’un fonctionnaire, mendier dans la rue. Elle les bat tous, ils pleurent… Elle apprend à Lena l’air de la Petite Ferme, au petit garçon elle enseigne la danse et à Pauline Mikhaïlovna aussi. Elle déchire toutes les robes et leur fabrique de petits chapeaux comme portent les saltimbanques et elle se prépare à emporter, à défaut d’instrument de musique, une cuvette pour taper dessus… » Le personnage de Svidrigaïlov serait une construction non moins caractéristique de Dostoïevski. Il présume d’apparitions, « des fragments d’autres mondes, leurs embryons », se rencontrant chez les hommes malades : « A mesure que s’aggrave la maladie, les rapports avec ce monde deviennent plus étroits, jusqu’à ce que la mort l’y fasse entrer de plain-pied. » Ce serait un double de Raskolnikov, plus cynique, plus nihiliste. Lui aussi traîne le soupçon du meurtre d’une vieille femme qui s’acharnait contre sa nièce, ainsi que toutes sortes de délits. Le personnage le plus nuisible, le plus dépravé, le plus généreux aussi. On ne sait s’il s’acharnait à mort contre ses paysans, s’il a empoisonné sa femme, s’il se disposait vraiment à épouser une toute jeune fille. On sait qu’il est amoureux de Dounia qui manque de le tuer pour se protéger de lui. Mais c’est lui qui se tire une balle dans la tête pour clore une vie insensée. Loujine, le prétendant de Dounia, personnage empesé et mesquin présente le pire défaut dans l’univers volontiers rauque de Dostoïevski : « il était trop neuf », vêtu élégamment, propre, rasé de près, plutôt fortuné : « Piotr Petrovitch, parti de rien, avait pris l’habitude presque maladive de s’admirer profondément. Il avait une très haute opinion de son intelligence, de ses capacités, et même il lui arrivait parfois, resté seul, d’admirer son visage dans un miroir. » Il se révèle dans toute sa vilénie devant le pittoresque parterre des convives du repas de funérailles de Marmeladov. Il accuse Sonia de la disparition d’un billet qu’il avait subtilisé pour perdre encore plus l’innocente prostituée et prendre sa revanche contre Raskolnikov qui lui refusait la main de sa sœur. Les répliques sont courtes et concises et Dostoïevski n’est jamais en manque de rebondissements. Loujine se présente alors que la veuve et la propriétaire menaçaient de se crêper le chignon au grand plaisir des convives racolés par la veuve pour marquer le repas de funérailles de son mari.
Ce serait dans la bouche du juge d’instruction, derrière lequel pointerait Dostoïevski, « un peuple de gens fantastiques », à l’instar du peintre en bâtiment Milkolka qui s’accuse du crime de l’usurière qu’il n’a pas commis pour l’expier à la lecture perpétuelle de la Bible. Dostoïevski semble s’accommoder de cette veine mystique populaire qui ne réclamerait pas grand-chose sinon d’expier pour expier, il se garde de la charger de considérations théosophiques. Le caractère fantastique du Russe revient comme un leitmotiv : « Les Russes ont l’âme grande comme leur pays… et une tendance aux rêveries fantastiques et désordonnées. Mais c’est un malheur d’avoir une âme noble et sans génie. » Dostoïevski mise sur la conscience pour réguler l’âme russe. C’est elle qui aiguille tout, les manœuvres autant que les remords, elle qui commande tout, les tourments autant que les délires. C’est à la limite elle qui serait atteinte dans l’aliénation des personnages. Pourtant, on ne sait rien d’elle. On ne la voit pas, n’entend que ses bruissements, ses nuisances, ses diagnostics, ses pronostics, ses manigances. C’est elle qui emmaillotte, pour reprendre le psychologue austro-hongrois E. H. Erikson, l’âme russe.
Dostoïevski procède par sous-récits s’insérant dans le grand récit. Le premier est celui de Marmeladov. Il se raccordera au récit principal avec la rencontre entre sa fille Sonia – « l’éternelle Sonetchka » dont le sort « durera autant que le monde » – qui se prostitue pour soulager la misère de sa belle-mère et de ses enfants et Raskolnikov. Ce sont paradoxalement les personnages les plus innocents, honnêtes, nobles. Pourtant ce sont eux qui portent les boulets des pires actes, la prostitution et le crime, qui seraient comme des concrétisations du péché originelle. On les sait perdus, on se demande quel rachat pourrait les sauver sinon leur compagnonnage. Marmeladov aussi s’improvise à la fois narrateur et personnage dans le long récit de sa déchéance qu’il fait à Raskolnikov pris à témoin comme lecteur-auditeur lors de leur rencontre. De même pour le sous-récit de Dounia conté par/dans une longue lettre de la mère à son fils annonçant sa décision de la marier à Loujine. Raskolnikov devine le sacrifice conçu par les deux femmes pour lui permettre de reprendre ses études et de s’insérer dans la vie active, il en est bouleversé. Les sous-récits s’emboitent les uns dans les autres à mesure qu’ils se compliquent. Plutôt que de se relâcher, la tension ne cesse de monter. Sans cesse survient un personnage qui relance la narration. C’est du Balzac nerveusement consolidé, policièrement mené. Raskolnikov brave Zamiotov en s’ouvrant à lui de son intérêt pour le crime de l’usurière et de sa sœur. Il se risque même à des aveux voilés sur le lieu où serait caché le produit du vol pour mieux le provoquer. Ce n’est plus le crime qui intéresse, c’est ce jeu périlleux de Raskolnikov avec ses enquêteurs, d’autant qu’il est pris d’éclats imprévisibles comme lorsque, évoquant pour lui-même le moment où il se tenait derrière la porte alors qu’il venait de commettre son double crime, il est tenté de tirer le verrou et d’abattre les deux hommes qui secouaient la porte : « … et lui se serait pris du désir de crier des injures, de leur tirer la langue, de les narguer et de rire, rire aux éclats, rire, rire sans fin. »
Dostoïevski ne nous laisse pas de répit. On sort à peine de l’accident de Marmeladov qu’on assiste à son agonie et n’est-il pas mort qu’on assiste à la rencontre manquée de Raskolnikov avec sa mère et sa sœur. Dostoïevski se remarque par sa capacité à mettre en scène des personnages contrastés, tels Raskolnikov et Razoumikhine, glissant avec aisance d’un portrait à l’autre. Celui de Raskolnikov est d’un mélancolique dont on ne devine pas les ressorts, celui de Razoumikhine d’une bonne âme qui ne chercherait que le bien. De même pour Loujine et Svidrigaïlov, les deux prétendants de Dounia. C’est à croire que ces dédoublements expriment les deux côtés d’un même narrateur bipolaire. « Crime et Châtiment » est probablement l’œuvre où l’action est la mieux soutenue, l’accomplissement d’un genre et le germe d’un nouveau. Un pied dans la littérature russe, un pied dans la littérature universelle. On trouve des allusions à l’écriture et à la condition d’écrivain. C’est ainsi qu’au commissariat Raskolnikov tombe sur une dispute entre une tenancière allemande et un client. C’est un écrivain, il ne paie pas ses repas, ses prostituées, sa boisson, il casse un piano en jouant de ses pieds, il donne des coups à tous ceux qui s’interposent, il crie comme un cochon sur le canal, et pour conclure il menace : « Je vous réserverai un rôle dans ma satire. » Partout ces écrivaillons se comporteraient comme des goujats et le lieutenant en charge de l’enquête de s’exclamer : « Les voilà bien les écrivains ! » Dostoïevski met dans le même sac écrivains et étudiants comme si les écrivains étaient d’éternels étudiants.
Les scènes d’agonie, comme celle de Marmeladov, en présence de sa femme poitrinaire, de ses trois enfants en guenilles, dans l’attente de Sonia, est du grand art. C’est tout le monde qui se presse dans son logis, les badauds qui ont accompagné son corps sous la direction de Raskolnikov, les locataires qui se pressent aux portes, la propriétaire qui se récrie de cette mort, un médecin bientôt suivi d’un prêtre : « Cette scène n’était éclairée que par un morceau de bougie. » La prostituée met une touche pathétique à cette agonie : « Sonia s’arrêta sur le seuil sans le franchir, en jetant dans la pièce des regards éperdus ; elle semblait ne rien comprendre, elle oubliait que sa robe de soie achetée à un revendeur était déplacée ici, avec sa traîne démesurée, son immense crinoline qui occupait toute la largeur de la porte, et sa couleur criarde ; elle oubliait ses bottines claires, son ombrelle inutile la nuit, mais qu’elle avait prise cependant, et son ridicule chapeau de paille garni d’une plume d’un rouge vif. » On aura droit plus tard à l’agonie de la veuve de Marmeladov qui s’écroule comme lui dans la rue. Elle est transportée dans la chambre de Sonia : « Son visage jaunâtre et desséché retomba en arrière, sa bouche s’ouvrit, ses jambes se tendirent convulsivement. Elle poussa un profond soupir et mourut. »
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Nous trouvons un nouveau morceau anthologique, sidérant et magistral, qui serait davantage une reprise par Dostoïevski que de son cru. Dans les cauchemars de Raskolnikov au bagne nous trouvons :
« Il lui semblait voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédent qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf de rares élus. Des trichines microscopiques, d’une espèce inconnue jusque-là, s’introduisaient dans l’organisme humain. Mais ces corpuscules étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même déséquilibrés et fous. Toutefois, chose étrange, jamais les hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrs de posséder la vérité. Jamais ils n’avaient vu pareille confiance en l’infaillibilité de leurs jugements, de leurs théories scientifiques, de leurs principes moraux. Des villages, des villes, des peuples entiers, étaient atteints de ce mal et perdaient la raison. Tous étaient en proie à l’angoisse et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun cependant croyait être seul à posséder la vérité et se désolait en considérant ses semblables. Chacun, à cette vue, se frappait la poitrine, se tordait les mains et pleurait… Ils ne pouvaient s’entendre sur les sanctions à prendre, sur le bien et le mal, et ne savaient qui condamner et absoudre. Ils s’entretuaient dans une sorte de fureur absurde. Ils se réunissaient et formaient d’immenses armées pour marcher les uns contre les autres, mais, la campagne à peine commencée, la diversion se mettait dans les troupes, les rangs étaient rompus, les hommes s’égorgeaient entre eux et se dévoraient mutuellement. Dans les villes, le tocsin retentissait du matin au soir. Tout le monde était appelé aux armes, mais par qui ? Pourquoi ? Personne n’aurait pu le dire et la panique se répandait. On abandonnait les métiers les plus simples, car chacun proposait des idées, des réformes sur lesquelles on ne pouvait arriver à s’entendre ; l’agriculture était délaissée. Cà et là, les hommes formaient des groupes ; ils se juraient de ne point se séparer, et, une minute plus tard, oubliaient la résolution prise et commençaient à s’accuser mutuellement, à se battre, à s’entre-tuer. Les incendies, la famine éclataient partout. Hommes et choses, tout périssait. Cependant, le fléau étendait de plus en plus ses ravages. Seuls, dans le monde entier, pouvaient être sauvés quelques hommes élus, des hommes purs, destinés à commencer une nouvelle race humaine, à renouveler et à purifier la terre ; mais nul ne les avait vus et personne n’avait entendu leurs paroles, ni même le son de leurs voix. »
Je ne sais d’où Dostoïevski a tiré cette dystopie. Elle évoque des commentaires rabbiniques sur l’écroulement de la tour de Babel. Les situations post révolutionnaires ou pré insurrectionnelles également dans des contrées désorientées où l’on rivaliserait de déraison sous prétexte d’avoir raison et de parer à l’on ne sait quel débordement par l’on ne sait quoi.

