NOTE DE LECTURE : FIODOR DOSTOIEVSKI, LES FRERES KARAMAZOV (1880)

20 Aug 2020 NOTE DE LECTURE : FIODOR DOSTOIEVSKI, LES FRERES KARAMAZOV (1880)
Posted by Author Ami Bouganim

On sort moralement et nerveusement éreintés des livres de Dostoïevski. Peut-être parce qu’ils sont trop longs, qu’on s’entête à les lire d’un seul trait alors qu’ils ont été composés par portions débitées par l’auteur pour la presse. Peut-être parce que les personnages ne sont ni aussi carnés que des personnages réels, qu’ils sont trop tourmentés pour nous entraîner. Peut-être parce que les ouvrages sont autant de chantiers de débats et que, malgré tout son talent, Dostoïevski est trop slave et disert pour atteindre la concision d’un Schiller ou d’un Shakespeare. La Russie n’était pas prête de donner des personnages comme Hamlet et Dostoïevski met dans la bouche du procureur dans le procès de D(i)mitri Karamazov accusé du meurtre de son père Fiodor Pavlovitch ces mots plus narquois que sarcastiques : « … quant à l’au-delà, j’ignore si Karamazov a pensé alors à ce qu’il y aurait là-bas, et s’il en est capable, comme Hamlet. Non, messieurs les jurés, ailleurs, on a Hamlet, nous n’avons encore que des Karamazov ! » On comprend par ailleurs à la lecture de son réquisitoire d’où les dirigeants soviétiques tiraient leur propension à donner leurs discours-fleuves qui duraient des heures. C’était pour se convaincre davantage que pour convaincre leurs auditeurs et parce que la Russie n’a cessé depuis Pouchkine de s’administrer des réquisitoires ou des plaidoiries, soit sur papier-journal soit à des tribunes – et l’un autant que les autres étaient des tribunaux. « Les Frères Karamazov » est un roman policier, théologique, philosophique, psychologique – probablement l’un des plus célèbres et prestigieux des lettres universelles. Il réunit tous les ingrédients de qui font l’intérêt de Dostoïevski. Un meurtre au moins ; Dieu et le Diable ; la possession ; le dédoublement. Mille pages plus loin, on sort du livre passablement diminué et exalté, s’accordant une pause dans son « instruction » par (de ?) la littérature russe…

Dostoïevski commence par brosser les portraits de ses personnages : le père Karamazov, son aîné d’un premier mariage, D(i)mitri (Mitia), deux autres fils d’un second, Ivan et Aliocha, son bâtard Smerdiakov qui lui sert de valet. Il propose également le portrait d’un starets du nom de Zosime dont les entretiens auraient recueilli le principal de ses considérations, plus brouillonnes que magistrales, sur l’orthodoxie slave. Nous avons également une série de personnages secondaires, dont des femmes pour lesquelles Dostoïevski n’aurait ni grande patience ni grand talent, une brochette de moines, de médecins, d’enquêteurs, de domestiques… Une fois les personnages principaux campés, il passe à la description d’une série d’intérieurs, et d’une maison à l’autre, c’est une nouvelle scène, avec des caractères plus ou moins dégradés, conjuguant la riche collection des avaries russes sur lesquelles Dostoïevski est intarissable. Les personnages auraient comme une moisissure à l’âme, entre pitrerie et hystérie, plus orgueilleux et déclassés les uns que les autres, à l’exception du jeune Aliocha qui, malgré les promesses du narrateur, n’aurait pas en définitive de grand rôle. Prude et chaste, allergique aux obscénités, mystique et pragmatique, il est convaincu de la réalité du miracle, totalement acquis à la sainteté du starets Zosime, auprès duquel il cherche le sens et le salut. Avant de mourir, ce dernier le dissuade de prononcer ses vœux sous prétexte qu’il aurait un rôle plus important à jouer à l’extérieur qu’à l’intérieur du monastère. Pourtant, il ne remplit que celui de coursier entre son père, ses frères et… Dostoïevski. C’est, pour reprendre Ivan, « un pur chérubin » qui cristallise autour de lui le groupe d’écoliers qui mettent à ce roman de passion et de meurtre, de débats et de possessions, les touches attendrissantes de récits pour enfants. Dostoïevski n’était pas moins un artiste de la littérature juvénile qu’un grand peintre des caractères russes.

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Le personnage le plus réussi et monstrueux est encore le père Fiodor Pavlovitch Karamazov. Il n’écoute que sa perversité, ne poursuit que sa lubricité. Il est si théâtral qu’on peut le considérer comme le plus anti-shakespearien du livre, l’incarnation du scandale qu’il ne cesse de cultiver, de ses coucheries, de ses tractations, de ses plaintes et de ses rires. Il brave et dévoile tout, courant après la vie, qu’il avale goulûment aux dépens de ses victimes, ne se résolvant pas aux questions de sa progéniture pour ne pas l’en encombrer. La débauche aurait laissé ses marques sur son visage : « Aux pochettes qui pendaient sous ses yeux toujours effrontés, méfiants, malicieux, aux rides profondes qui sillonnaient son visage gras, venait s’ajouter, sous son menton pointu, une pomme d’Adam charnue, qui lui donnait un air hideusement sensuel. Joignez-y une large bouche de carnassier, aux lèvres bouffies, où apparaissaient les débris noirâtres de ses dents pourries, et qui répandait de la salive qu’il prenait la parole. » Quand il apprend la mort de sa première femme, qu’il n’a pas plus aimée qu’elle ne l’a aimé, morte de faim ou de la typhoïde dans un taudis, il court les rues pour clamer sa joie d’en être libéré, mais « d’autres prétendent qu’il sanglotait comme un enfant, au point qu’il faisait peine à voir, malgré le dégoût qu’il inspirait ». Dostoïevski donne la mesure de son talent en commentant : « Il se peut fort bien que l’une et l’autre soient vraies, c’est-à-dire qu’il se réjouit de sa libération, tout en pleurant sa libératrice. Bien souvent les gens, même méchants, sont plus naïfs, plus simples, que nous le pensons. Nous aussi d’ailleurs. »

Le père Karamazov se livre à ses débauches comme seul un Russe dépravé et poseur s’en acquitterait, sans mesure et sans transition. Il abandonne ses fils aux soins de son serviteur, se lie avec la canaille juive. Il est si fantasque et imprévisible qu’il se déroberait même à… son auteur, débordé par ses frasques. Il est méchant et sentimental, prompt à pleurnicher, ne s’intéressant que de savoir si l’enfer a un plafond auquel seraient accrochés les crocs qui l’attendent pour expier les nombreux péchés qu’il a commis dans sa satanée vie. Il parle comme un bouffon, se comporte comme tel, se présente comme « un bouffon authentique inné » : « Si je hâble parfois hors de raison, c’est à dessein, dans l’intention de faire rire et d’être agréable. » Il raconte des histoires, il délaie ses conversations, volontiers matois et crâneur. Sitôt qu’Aliocha découvre la tombe de sa mère, dont il avait conservé un pieux souvenir, le père semble avoir un repentir : « Il prit mille roubles et les porta au monastère pour le repos de l’âme de sa femme, non pas de la seconde, « la possédée », mais de la première, celle qui le rossait. » Mais il ne connaît que le légendaire repentir de Diderot que les Russes se racontaient pour se rassurer et il pousse l’abjection jusqu’à entretenir Ivan et Aliocha sur les charmes de la laideur pour compléter leur instruction sexuelle. Il évoque en passant son manège avec leur mère, provoquant une vive réaction chez Aliocha. Dimitri, son fils aîné, dit de lui que c’est « un débauché crapuleux et un vil comédien ». Son excitation dans l’attente de la Grouchegnka, la fille qu’il dispute à Dimitri, reste celle d’un adolescent.

Dimitri (Mitia) Karamazov est de ces personnages russes qui se tourmentent de se tourmenter : « Il est impossible de vivre en se sentant malhonnête, mais aussi de mourir avec ce sentiment. Il faut être honnête pour la mort ! » Pour se venger de l’indifférence de Catherine à son égard, il consent à mettre à sa disposition la somme dont elle a besoin pour sauver son père du déshonneur – à condition qu’elle se présente elle-même pour la recevoir de sa main. Sitôt qu’elle parait, il renonce à sa vengeance et lui remet les cinq mille roubles contre rien. Elle en contracte à son égard une dette d’honneur qu’elle convertit, une fois devenue riche grâce à un héritage inattendu, en dette maritale. Mais Dimitri s’entiche de Grouchengnka, une jeune fille abandonnée par son fiancé polonais et entretenue par un marchand de la ville de province – Skotoprigonievsk (Marché aux bestiaux) – où se tient l’action. Le père Karamazov, jamais assez rassasié, souhaite en faire sa femme ; Dimitri en est russamment amoureux. Grouchengnka lorgne plutôt du côté d’Aliocha qu’elle se plairait de débaucher. C’est cette rivalité entre le père et le fils pour l’amour d’une femme aux mœurs légères qui a suscité l’enthousiasme de Freud. A la vue de son père, en robe de chambre, attendant en vain la visite de Grouchengnka, Dimitri s’écrie : « Le voilà, mon rival, le bourreau de ma vie ! » Ivan sera encore plus éloquent : « Qui ne désire la mort de son père ? »

Ivan s’intéresse pour sa part à Catherine. Peut-être l’aime-t-il et ne se résout-il pas à le reconnaître ; peut-être convoite-t-il sa fortune. Il ne sait pas où il en est dans ses sentiments non moins que dans ses idées. On le croit désespéré de la vie, il s’en révèle un partisan inconditionnel : « Si je n’avais plus foi en la vie, si je doutais d’une femme aimée, de l’ordre universel, persuadé au contraire que tout n’est qu’un chaos infernal et maudit – et fussé-je en proie aux horreurs de la désillusion – même alors je voudrais vivre quand même. Après avoir goûté la coupe enchantée, je ne la quitterai qu’une fois vidée. » Il décide de miser sur « la soif de vivre à tout prix ». La question la plus importante reste pour lui – et plus généralement dans ce livre – celle de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme : « As-tu la foi ou ne l’as-tu pas ? » Il invoque Voltaire qui dit : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Il surenchérit : « Ce qui est étonnant, ce n’est pas que Dieu existe en réalité, mais que cette idée de la nécessité de Dieu soit venue à l’esprit d’un animal féroce et méchant comme l’homme, tant elle est sainte, touchante, sage, tant elle fait honneur à l’homme. » Ivan prête aux hommes les pires atrocités : « Je pense que le diable n’existe pas, s’il a été créé par l’homme, celui-ci l’a fait à son image. » De près, on n’aime pas son prochain ; de loin, on ne perd rien à l’aimer. Le visage de l’autre est davantage un obstacle qu’une invite à l’aimer : « En théorie, encore, on peut aimer son prochain et même de loin : de près, c’est presque impossible. » L’harmonie future « ne vaut pas une larme d’enfant ». Ivan persiste à surenchérir, comme entraîné par une logique implacable, écartant toute théodicée qui postulerait la promesse d’un monde à venir où les méchants se retrouveraient au purgatoire, les victimes au paradis : « Et si la souffrance sert à parfaire la somme des douleurs nécessaires à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’ores et déjà que cette vérité ne vaut pas un tel prix. » On ne saisit pas plus le personnage qu’il ne se saisit lui-même : « Je suis l’X d’une équation inconnue. »

Parce qu’ils ne distinguent pas encore entre le bien et le mal et ne caressent pas encore de velléités divines, Ivan érige la préservation de l’innocence des enfants en test moral par excellence. C’est dans le sort qui leur est réservé pour les éduquer et les corriger qu’il décèle le mal : « Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. » A l’écoute du récit d’un enfant livré aux crocs d’une meute de chiens par un général à la retraite pour avoir blessé une de ses bêtes, il se révolte contre sa demande de pardon à la mère : « Je ne veux pas que la mère pardonne au bourreau ; elle n’en a pas le droit. Qu’elle lui pardonne sa souffrance de mère, mais non ce qu’a souffert son enfant déchiré par les chiens. » Quand excédé par ses pensées et ses contradictions, il commence à avoir des hallucinations, il se croit possédé par le diable qui ne serait que son double lui donnant la réplique. Celui-ci se manifeste à lui en gentleman déclassé : « J’aime sincèrement les hommes ; on m’a beaucoup calomnié. Quand je me transporte sur la terre, chez vous, ma vie prend une apparence de réalité, et c’est ce qui me plaît le mieux. […] Chez vous, tout est défini, il y a des formules, de la géométrie ; chez nous, ce n’est qu’équations indéterminées ! » C’est dans la bouche de ce double que Dostoïevski met la formulation la plus affinée du dilemme de la foi : « Une fois que l’humanité entière professera l’athéisme […], alors, d’elle-même, sans anthropophagie, l’ancienne conception du monde disparaîtra, et surtout l’ancienne morale. […] L’esprit humain s’élèvera jusqu’à un orgueil titanique, et ce sera l’humanité déifiée. […] Chacun saura qu’il est mortel, sans espoir de résurrection, et se résignera à la mort avec une fierté tranquille comme un dieu. » C’est Aliocha qui donne le diagnostic de la démence d’Ivan : « Les tourments d’une résolution fière, une conscience exaltée. » Pour Dostoïevski, le tourment serait maïeutique et c’est toujours par la voix du double satanique d’Ivan qu’il l’énonce : « Je te mène entre le foi et l’incrédulité alternativement, non sans but. C’est une nouvelle méthode. » Il n’est pas jusqu’au petit Ilioucha qui ne se tourmente d’avoir tourmenté le chien Scarabée au point d’imputer sa maladie à ce « crime ». La littérature de Dostoïevski se tisse des tourments de personnages contradictoires qui aiment et haïssent, rodent dans les parages de Dieu sans trop se risquer dans une église et où l’on titube de maladie, d’ébriété ou de tourment. La Russie serait malade d’on ne sait trop quoi, du moins la maladie guette-t-elle les personnages de Dostoïevski : l’un est épileptique, l’autre migraineux ; l’une paralytique, l’autre folle. La maladie est morale, symptôme de tourments, de remords ou de repentirs.

Malgré les grandes différences entre eux, les trois frères sont proches l’un de l’autre. Plutôt « orphelins », ils ne montrent aucun signe de gratitude à Grigori et à sa femme qui les ont pourtant élevés. Leur trait commun serait, à les en croire, la « sensualité » qui, lorsqu’elle balance dans la luxure, rabaisserait les humains au rang d’insectes. Le père s’en réclame, Dimitri s’en accommode, Ivan la sublime, Aliocha tente de s’y dérober. C’est encore le procureur dans le procès de Dimitri qui donne la typologie des Karamazov : le père est le vieux Russe veule et dépravé, Dimitri le Russe entre noblesse et vilénie, Ivan le Russe occidentaliste, irréligieux et cynique, Aliocha le russe populiste balançant entre le mysticisme et le chauvinisme civique. On en est à regretter que les Karamazov n’aient pas de sœur – à moins de voir en Aliocha une petite sœur davantage qu’un petit frère, sinon qu’il reste plutôt plat comme personnage, comme si Dostoïevski ne s’entendait qu’à des possédés, pour ses personnages féminins autant que masculins. On retrouve toute la complexité de ses caractères dans l’instabilité capricieuse de Lise. On ne sait si cette adolescente, atteinte de paralysie ou la simulant, aime ou n’aime pas Aliocha ; si elle veut ou ne veut pas l’épouser. Elle ne sait ce qu’elle veut et trouve son tourment à se tourmenter et à tourmenter son entourage : « Je veux que quelqu’un me fasse souffrir, qu’il m’épouse, puis me torture, me trompe et s’en aille. Je ne veux pas être heureuse. »

C’est encore Smerdiakov le démiurge derrière les démêlés entre les quatre Karamazov. Chargé par le père de surveiller les abords de la maison pour lui annoncer la venue de Grouchengnka et par Dimitri de l’alerter en cas de venue, il tient un rôle occulte auprès d’Ivan dont on ne sait s’il est le disciple ou le démon. C’est l’exclu des Karamazov, le fils bâtard qui tue le père pour venger sa mère et se venger de ses frères. Tout au début du livre, Dostoïevski insinue qu’il serait né du viol de sa mère, attardée mentale, par le père Karamazov, saoul et lubrique. Puis il n’insiste plus sur ce détail, on n’en trouve mention dans la bouche d’aucun des frères. On doit attendre le procès de Dimitri pour que le procureur s’en souvienne. Dans sa démence ou sa lucidité, Smerdiakov impute la responsabilité de son crime à l’irresponsabilité philosophique d’Ivan : « Vous êtes coupable de tout… vous étiez prévenu de l’assassinat, vous m’avez chargé de l’exécution et vous êtes parti… Le principal, l’unique assassin, c’est vous, et non pas moi… Légalement, vous êtes l’assassin. » Smerdiakov n’avoue pas à Ivan qu’il est le meurtrier de « leur » père qu’il se pend, le soir même, la veille de l’ouverture du procès de Dimitri.

Le starets Zosime est un saint homme doué de pouvoirs qui sortent de l’ordinaire. Dostoïevski accentue son rayonnement et son ascendant spirituels : « … le starets, c’est celui qui absorbe votre âme et votre volonté dans les siennes. » Son art consiste à « faire lire en soi-même » et cette introspection participe d’un devoir quasi intellectualiste : « Ce qui vous semble mauvais en vous est purifié par cela seul que vous l’avez remarqué. » On n’est pas sincère avec autrui si on ne l’est pas avec soi. Zosime mise sur l’amour du prochain qu’il pousse au dévouement, préconisant « l’amour agissant de l’humanité », qui seul garantirait la conviction d’immortalité, plutôt que l’amour contemplatif. Sinon on ne sait trop quel est son enseignement parce que lui-même met certaines bribes dans la bouche de son frère aîné, d’autres dans celles d’un « mystérieux visiteur » du temps où il était encore en garnison. A l’âge de dix-sept ans, phtisique, le frère subit l’influence d’un déporté libéral de Moscou qui, clamant que Dieu n’existe pas et déblatérant contre l’Eglise, le détourne de toute pratique religieuse. Les jours précédant sa mort, il cède aux injonctions de sa mère et retourne à la religion. A Pâques, il se confesse et communie à la maison, devient doux et humble et se propose pour servir ses propres serviteurs. Il a alors cette phrase entrée dans la légende et, avec Emmanuel Lévinas, dans la philosophie : « Chacun de nous est coupable devant tous pour tous et pour tout, et moi plus que les autres. » Il dit aussi : « La vie est un paradis où nous sommes tous, mais nous ne voulons pas le savoir, sinon demain la terre entière deviendrait un paradis. » La mère ne sait s’il délire ou s’il a toute sa tête. Se souvenant de son frère après avoir maltraité son ordonnance alors qu’il était cadet à Pétersbourg, Zosime a cette version légèrement remaniée : « Chacun est coupable devant tous pour tous, seulement les hommes l’ignorent ; s’ils l’apprenaient, ce serait aussitôt le paradis. » Le second personnage qui contribue à la prise de conscience de Zosime est un fonctionnaire quinquagénaire, volontiers philanthrope, qui déplore l’absence de solidarité et de communauté. Il entretient longuement Zosime sur le paradis intérieur qui ne demande qu’à s’étendre. L’harmonie viendrait quand l’individu sortira de son isolement et se départira de ses plaies : « Chacun aspire à séparer sa personnalité des autres, chacun veut goûter lui-même la plénitude de la vie ; cependant, loin d’atteindre le but, tous les efforts des hommes n’aboutissent qu’à un suicide total… » Finalement, le visiteur se révèle être un meurtrier passionnel rongé par le remords qui ne peut même convaincre son entourage d’être l’auteur d’un crime. La vérité – là comme un peu partout ailleurs chez Dostoïevski – se révèle dans la bouche d’un meurtrier.

Les protocoles des entretiens de Zosime ne réussissent pas à articuler une théologie. Ils posent que les pires tourments sont ceux du remords et qu’il n’est d’autre salut que dans l’aveu de sa culpabilité, l’amour du prochain et la solidarité communautaire. Sinon on ne sent vraiment ni Dieu ni le Christ. Plutôt des atermoiements religieux dans le contexte d’une crise générale de la foi menacée par la science comme le déclare le père Païsius à Aliocha : « Souviens-toi, jeune homme, que la science du monde s’étant développée, en ce siècle principalement, elle a disséqué nos livres saints et, après une analyse impitoyable, n’a rien laissé subsister. » Les considérations du starets n’en constituent pas moins la meilleure introduction à la théologie et à la philosophie de l’altérité tirée des sources de l’orthodoxie slave. Elles relaient un long entretien sur les thèses d’Ivan traitant des relations entre l’Etat répresseur et l’Eglise régénératrice, les promesses de l’orthodoxie et la position selon laquelle « il n’y a pas de vertu sans immortalité de l’âme ». C’est Rakitine, le collègue de monastère d’Aliocha, qui pousse l’argument dans ses retranchements : « Pas d’immortalité de l’âme, donc pas de nature, ce qui veut dire que tout est permis. » Dimitri reprendra cette thèse la veille de son procès : « Mais alors que deviendra l’homme sans Dieu et sans immortalité ? Tout est permis, par conséquent tout est licite ? » De même, nous avons la célèbre phrase du starets dans sa dernière homélie où il se déclare « coupable de tout envers tous ». Tout cela fait de ce livre l’une des pièces les plus cruciales dans le débat théologique des hommes – surpassé seulement par le débat sur Dieu à Auschwitz qui ne s’est pas encore tenu…

Dostoïevski se révèle un starets manqué, balançant entre Aliocha, qui n’a rien à dire, et Ivan, que ses tergiversations intellectuelles et religieuses précipitent dans la démence. L’auteur russe n’est pas socialiste, il ne s’en remet pas à la raison, il mise sur les moines pour prêcher l’amour et la solidarité et briser les distinctions entre maîtres et serviteurs. Le socialisme, qui recouvre l’athéisme, se leurre sur la possibilité de créer la cité de Dieu sans Dieu : « Ce n’est pas seulement la question ouvrière ou celle du quatrième état, mais c’est surtout la question de l’athéisme, de son incarnation contemporaine, la question de la tour de Babel, qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cimes de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu’à la terre. » Il croit davantage en le peuple russe qu’en ses élites, quelles qu’elles soient. Dostoïevski n’a pas grande estime pour l’intelligentsia russe, il n’en attend pas des merveilles. Pourtant il n’écrit ni pour les moines, qui ne le lisaient pas, ni pour les serviteurs, qui ne savaient pas lire. On ne sait s’il désespère de la Russie ou s’il lui impartit un rôle quasi messianique. Il dénonce « les satisfactions brutales, la gloutonnerie, la fornication, l’orgueil, la vantardise… » Il a cette métaphore de la troïka qu’il glisse dans la plaidoirie du procureur : « Notre fatale troïka court à toute bride, peut-être à l’abîme. Depuis longtemps, beaucoup de Russes lèvent les bras, voudraient arrêter cette course insensée. Et si les autres peuples s’écartent encore de la troïka emportée, ce n’est peut-être pas par respect, comme s’imaginait le poète ; c’est peut-être par horreur, par dégoût, notez-le bien. »

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L’ouvrage abonde en récits parallèles ou secondaires. Le domestique Grigori, « un être morne, raisonneur et stupide », ne veut pas baptiser son fils parce qu’il est né avec six doigts dans une main. Elisabeth Smerdiachtchaïa, naine, repoussante, presque nue, muette, inoffensive et innocente, l’idiote des parages, séduite par le père Karamazov, vient accoucher dans son jardin. Le récit parallèle le plus attachant est encore celui des écoliers Ilioucha et Kolia. Ce dernier est le polisson russe par excellence, avec ses airs sermonneurs, ses fanfaronnades et le chien qui colle à ses basques : « C’était un chien à longs poils d’un gris violâtre, de la taille d’un mâtin ordinaire, borgne de l’œil droit, et l’oreille gauche fendue. » De petite taille, imbu de sa personne, plutôt laid et désagréable, âgé de quatorze ans à peine, c’est une graine de socialiste ou d’anarchiste, semeur de merde, imprudent et impudent, qui ne manque pas de répartie : « J’aime à mystifier les imbéciles dans toutes les classes de la société… » C’est de la grande narration pour enfants et nulle part ne ressort mieux la veine gogolienne de Dostoïevski. Dans « Les Frères Karamazov », ce n’est qu’une digression, pris à part, c’est un excellent récit, avec les déchirements d’Ilioucha accablé par l’humiliation en public de son père, les sorts malheureux de sa mère démente et de ses deux sœurs, dont l’une est bossue et paralytique, l’autre acariâtre et grincheuse, sa propre maladie suivie de son décès. Ces méandres, quand ils ne s’allongent pas et servent l’action principale, constituent autant d’alluvions qui donnent à un récit l’étoffe d’une grande littérature. Malheureusement, dans ce livre, ils sont souvent si longs, dénués d’intérêt, qu’ils lassent le lecteur contemporain. On sent le feuilleton qui s’engage sur des pistes subordonnées qui ne présentent d’autre mérite que d’allonger la contribution de l’auteur au journal qui l’emploie.

Le narrateur suit les personnages dans leurs démarches et leurs mouvements. Il passe avec aisance de l’un à l’autre, pratiquant une narration à rebondissements. Il maîtrise le monologue intérieur, cultive un suspense quasi policier et réussit à tenir en haleine le lecteur que le caractère tourmenté, emporté, versatile des personnages pourrait désespérer. Il comble leurs lacunes, comme lorsque Dimitri, pris de ses transes, court pour voir Grouchengnka une dernière fois : il ne peut réfléchir et c’est le narrateur qui réfléchit pour lui : « Voilà en quels termes il eût pu exprimer ses sensations, s’il avait pu raisonner. » Dans ce livre aussi, la narration tourne à l’enquête policière suivie du procès du coupable présumé que l’on sait innocent. Chez Dostoïevski, les crimes ne seraient pas vraiment programmés, comme si l’intention n’était pas aussi instigatrice chez les personnages russes, qui agiraient « à tout hasard », que chez les personnages occidentaux. Il met dans la bouche de la Kohklakov, la mère de Lise, une étrange thèse sur l’obsession comme mobile du crime ou prédisposition au crime. On ne sait ce qu’elle veut dire sinon à deviner le crime gratuit, le crime incontrôlé ou le crime commis dans un accès de démence : « Un individu est en train de chercher une romance, tout à coup quelque chose lui déplaît, il prend un pistolet, vous tue le premier venu et on l’acquitte. » Cette même Kohklakov a cette remarque, qui caractériserait le roman dans son ensemble : « Tout est pour moi comme un écheveau emmêlé. »

Chacun des personnages imprime son rythme sinon sa possession à la narration. Comme dans cette scène houleuse où éclate la rivalité entre Dimitri et son père : Dimitri « saisit le vieillard par les deux seules touffes de cheveux qui lui restaient aux tempes, le fit pirouetter, le jeta violemment sur les planches et lui donna encore deux ou trois coups de talon au visage ». La narration est si vive et animée qu’elle prend souvent des tournures quasi cinématographiques : « Mioussov s’arrêta, irrésolu, suivant d’un regard perplexe le bouffon qui s’éloignait. Celui-ci se retourna, et voyant que Piotr Alexandrovitch l’observait, lui envoya de la main un baiser » ou encore : « … et tout à coup, d’un mouvement irrésistible, il tendit les bras à Katia, qui s’élança. Elle lui saisit les mains, le fit asseoir sur le lit, s’assit elle-même, sans lâcher les mains qu’elle serrait convulsivement. A plusieurs reprises, tous deux voulurent parler, mais se retinrent, se regardant en silence, avec un sourire étrange, comme rivés l’un à l’autre… » C’était assurément l’époque où la caméra ne pesait pas sur les plumes.

On se demande qui est le narrateur. Il est de la même ville que les Karamazov qu’il semble connaître de près. Il prend en considération le lecteur, ce qu’il sait ou ne sait pas (en l’occurrence que Dimitri n’est pas le meurtrier de son père), ce qu’il pense ou ne pense pas (en l’occurrence que la Russie traverse une période intellectuelle et religieuse perturbée), et ce souci caractérisant tout feuilletoniste qui ne peut se permettre de perdre ses lecteurs comme aujourd’hui les animateurs de télé se montrent soucieux de leur audience. Il recourt à tous les procédés du chroniqueur dont celui de ne pas être sûr de ses renseignements : « J’ignore les détails, j’ai seulement entendu dire… », « Tout cela s’éclaircira plus tard… », « Mais n’anticipons pas… ». Il intervient trop pour ne pas piquer la curiosité du lecteur. On souhaite savoir qui il est et que le mandate à se poser en narrateur. Mais Dostoïevski s’est tant dépensé dans l’enquête et le procès de Dimitri qu’il en serait épuisé et bâclerait la fin de son roman. Il n’aurait plus la force de provoquer le rebondissement qui sauverait Dimitri de la Sibérie ou de l’Amérique, exorciserait ou guérirait Ivan, nous laisserait entrevoir quelle serait la mission que le starets réservait à Aliocha… et qui est le narrateur de son livre. C’est une chronique qui, à l’instar des longs feuilletons, se permet de rester sur des points de suspension parce que l’auteur, davantage que le lecteur, devait s’en arracher et passer à autre chose…

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Dostoïevski est resté un excellent journaliste dont l’humour se calque sur celui de Gogol comme lorsqu’il annonce l’ouverture du procès de Dimitri en ces termes : « Je dois déclarer au préalable qu’il m’est impossible de relater tous les faits dans leur ordre détaillé. Un tel exposé demanderait, je crois, un gros volume. […] J’ai pu prendre l’accessoire pour l’essentiel et omettre des traits caractéristiques… D’ailleurs, inutile de m’excuser… Je fais de mon mieux et les lecteurs le verront bien. » Certains passages sont des morceaux de bravoure comme l’agitation de Mitia après le double meurtre. Il tente de se débarrasser du sang qui tache son visage, se prépare à la noce, s’exclame dans son délire de démence : « J’aime la vie, je l’ai trop aimée, jusqu’au dégoût. » Son repentir aussi dans la prison. Dans cette « atmosphère d’outrance » que Dostoïevski instaure dans ses romans, les personnages masculins sont typés, féminins hystériques. Son talent n’est nulle pas plus convaincant que dans les passages où il donne libre cours à sa veine russe comme lorsqu’il relate les dernières heures d’Ilioucha et son enterrement. L’enfant avait demandé à ce qu’on répande des miettes sur sa tombe pour attirer les moineaux : « Je les entendrai et cela me fera plaisir de ne pas être seul. » De retour du cimetière, son père s’empare de ses souliers qu’il couvre de baisers : « Ilioucha, mon cher petit, où sont tes pieds ? » Sa peinture des caractères russes pèse tant qu’aujourd’hui encore on n’appréhende pas les Russes sans avoir à l’esprit sa grille de lecture. On le redécouvrira quand on aura oublié Nietzsche et Freud ; on redécouvre toujours la littérature quand les sciences humaines et sociales s’écaillent.