NOTE DE LECTURE : FRANZ KAFKA, LA METAMORPHOSE (1912)

29 Dec 2019 NOTE DE LECTURE : FRANZ KAFKA, LA METAMORPHOSE (1912)
Posted by Author Ami Bouganim

Le récit commence en ces termes : « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. » La relation de Kafka est tellement retenue, racontant avec un réalisme imperturbable un récit dont nul ne recevrait la réalité, qu’elle déroute le lecteur : « Il fallait d’abord se lever tranquillement sans être gêné par personne, s’habiller et surtout déjeuner ; ce n’était pas au lit, il le savait bien, qu’il pourrait trouver une solution raisonnable au problème. » Le principal souci de Samsa est d’assurer « un retour à la vie normale », et longtemps, jusqu’au mutisme final, il ne donne pas de signes de surprise ou de désarroi. La magie sidérante de ce récit réside dans le contraste entre la monstruosité de la métamorphose et la banalité des réactions de la victime, de son entourage, du… narrateur.

Samsa dérive dans le récit comme dans un de ces rêves qui perturbent nos grasses matinées, alors qu’on ne se résout pas à se lever et ne réussit pas à se rendormir, qu’on est pris dans la trame d’un rêve qui, sans être agréable, ne nous lâche plus, et qu’on est écartelé entre la voix qui intime de « se lever pour le train de cinq heures » et la paresse qui serait la plus maligne des tentations. Finalement, on cède à la paresse et le rêve se prolonge jusqu’au soir : « Grégoire ne sortit qu’au crépuscule d’un sommeil de plomb semblable à la mort. » Le récit relaierait-relaterait un rêve, soit de la vie où l’homme ne serait, malgré son agitation et sa ponctualité, que vermine, soit de la mort, où l’homme est littéralement vermine. Dans l’un ou l’autre cas, ce serait un récit prophétique, donnant la plus irrécusable des prophéties, dans le sens que Blanchot donnait au genre littéraire de la prophétie : « La prophétie est une mimique vivante », écrit-il dans « Le Livre à venir », « Jérémie ne se contente pas de dire : Vous serez courbés sous le joug ; il se charge de cordes et s’en va sous un joug de bois […]. Isaïe ne dit pas seulement : Ne comptez pas sur l’Egypte, ses soldats seront vaincus, puis emmenés « déchaussés et le cul au vent », mais lui-même ôte son sac, ses sandales et s’en va nu pendant trois ans… » La métamorphose guette dans le sommeil dont le rêve ne serait qu'un « jeu de métamorphoses » et dans la vie dont la mort ne serait que la métamorphose finale, l'incertitude mortelle se muant en certitude immortelle et éternelle. Kafka se passionnait pour ses rêves où il ne cherchait ni prémonitions ni révélations. Sa manière de les relater recouvre un travail littéraire. Dans une carte à sa sœur Ottla, il écrit : « Chère Ottla, cette nuit […], je me suis réveillé vers 5 heures et je t'ai entendue appeler "Franz" derrière la porte ; tu parlais doucement, mais je t'ai nettement entendue. Je t'ai répondu tout de suite, mais rien n'a bougé. Que voulais-tu ? » Pourtant Kafka s’ingénie tant à récuser toute interprétation onirique de son récit (« Ce n’était pourtant pas un rêve ») que l’on se rend à son insistance. La magie littéraire serait plus envoûtante que la magie onirique : on renonce volontiers à l’irréalité, somme toute recevable, du rêve pour l’irréalité, irrecevable, du récit.

« La Métamorphose » dirait prosaïquement et plastiquement qu’un beau matin, vous vous réveillerez en vermine et commencera alors pour vous une longue réclusion. Dans une prison, un asile (réclusion hypocondriaque dans « des divagations rampantes »), un hôpital (« comment la maladie peut-elle vous prendre si vite ? »)… plus certainement une tombe.  Elle se présente également comme le récit du bouleversement qu'un être diminué, que ce soit un attardé, un vieillard, un handicapé, un monstre... un chômeur, introduit dans la vie normale d'une famille. En effet, c'est toute la vie des Samsa qui est bouleversée par la métamorphose de Grégoire. Le père s'arrache à son oisiveté, à sa vieillesse, reprend du poil de la bête et trouve un poste subalterne dans une banque. Il change de vêtements, d'habitudes, d’attitudes, et recouvre son ascendant sur le reste de la famille. Comme si malheur du fils faisait celui du père, ce dernier est métamorphosé à son tour. Il ne cache pas sa hargne contre le fils démissionnaire et il le bombarde de toutes sortes d'objets dont des fruits pourris. Ce n'est plus le fils ingrat, qui n'a rien fait pour son père, qui est dénigré ou renié, mais le père ingrat, qui se retourne contre le fils auquel il doit pourtant ses meilleures années. Kafka considérait son père comme un despote domestique. Dans « Lettre à son père », il écrit : « Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu'ont les tyrans, dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. » On trouve le même retournement chez la sœur. La première à entourer le monstre de ses égards, elle est aussi la première à démissionner : « Mes chers parents, déclara la sœur en frappant de la main sur la table par manière d’introduction, cette situation ne peut pas durer. » Elle est jeune, elle ne souhaite pas se sacrifier pour un frère « métamorphosé ». Elle renonce à ses rêves de conservatoire pour un petit poste de vendeuse. La mère aussi est métamorphosée, contrainte par les restrictions budgétaires occasionnées par la métamorphose de Grégoire à se livrer à des travaux de ménage. La famille se voit dans l’obligation de se séparer de la bonne : « Ils avaient été frappés d'un malheur unique dans les annales de leur famille et de leur milieu. » La sœur incite ses parents « à tâcher de se débarrasser de l'idée que c'est Grégoire ». Elle a cette réflexion : « Sans doute nous n'aurions plus de frère, mais la vie serait encore possible et nous honorerions son souvenir. » Cette réaction serait somme toute courante, traversant l’esprit de quiconque doit faire face à une personne âgée qui a perdu leur tête et ne sait plus qui elle est. On comprend que la mort de Grégoire soit une libération pour ses proches. Quand nos vieilles personnes meurent, nous les disons libérées par la mort alors que nous le serions davantage par elle. « La Métamorphose » annoncerait les récits sur la dégénérescence…

« La Métamorphose » se présente encore comme le récit d’un burnt out et de la mue qui guette quiconque est réduit à la condition d’une bête de somme, vaquant à une besogne ingrate, soumis aux caprices d'un patron arbitraire. Le texte tourne au manifeste littéraire contre le travail auquel l’on est acculé pour une raison ou une autre et auquel on ne trouve aucun intérêt. Le travail abrutit plus qu'il ne libère, enterre les travailleurs davantage qu'il ne leur permet de s’épanouir. Samsa n'est pas tant un représentant de (du) commerce que son esclave. Il doit se lever très tôt, passer une grande partie de son temps dans les trains, ne pas rater les correspondances. Il s'accommoderait volontiers de sa mue s'il pouvait la légitimer. Or chômer est toujours une disgrâce, aux yeux des autres autant qu'à ses propres yeux. Samsa n'est plus rien, ce n'est plus qu’un cafard. Dans une société laborieuse dominée par le travail, la paresse serait la pire tare – pour Kafka l'un des deux péchés capitaux, avec l'impatience, qui interdisent toute vertu humaine.

Plus généralement, « La Métamorphose » se lirait comme un pamphlet contre cette société où le travail enrégimente les hommes et dicte ses cadences à leur vie. On ne peut se révolter contre ce régime, on ne peut le dénoncer. On désespère « de ne trouver aucun moyen de restaurer la paix et l'ordre dans cette société despotique ». L’entorse au code sacro-saint du travail se révèlerait irrémédiable, entachant jusqu’à la réputation du travailleur le plus irréprochable : « Je vous prenais pour un garçon tranquille, raisonnable, reproche le gérant, et voilà que tout d’un coup vous donnez des airs de vouloir étonner la galerie par vos extravagances. » Dans une lettre à Milena, datée de septembre 1920, Kafka écrivait : « Cela me paraît aussi sûr que de ne pas vouloir me lever demain matin (c'est à moi seul de me soulever ! Ensuite, je me vois sous moi, écrasé sur le ventre, comme sous une lourde croix, il me faut un énorme travail avant de pouvoir me mettre à genoux et soulever un peu le cadavre qui est sur moi). » Ne pouvant plus remonter le cours du destin, il ne nous resterait plus qu’à nous incliner devant lui avec cette résignation que montre Samsa à son déconditionnement comme vermine.

Ce récit ne cesse de solliciter une interprétation et de décevoir toutes celles qu’on en proposerait. Il ne servirait à rien de s’accrocher à une allusion de l’auteur pour tenter d’en percer le sens. Chaque page réserve une nouvelle allusion qu’écarte aussitôt la narration, l’auteur maîtrisant en virtuose l’art d’en répandre, prenant un malin plaisir à se jouer du lecteur. On distingue entre deux recours à l’allusion, l’un métaphorique, l’autre métonymique. Le premier laisse percer un sens allégorique – maladie, folie, mort, etc. –, le second un sens symbolique insinué par la récurrence de certains termes relevant du même registre comme la nourriture : « J’ai bien faim, pensait Grégoire tout soucieux, mais je n’ai plus faim de ces choses-là. » De même cette remarque, hors contexte, de l’auteur : « Cette musique l’émouvait tant. Il avait l’impression qu’une voie s’ouvrait à lui vers la nourriture inconnue qu’il désirait tant. » Toute interprétation allégorique se défait sitôt qu’elle se profile ou se précise ; toute interprétation symbolique s’efface devant une autre possibilité symbolique. « L’allusion », écrit Barthes dont on connaît l’insistance sur la vertu ou la carence déceptive de la littérature, « est une force défective, elle défait l’analogie sitôt qu’elle l’a posée. » C’est dire que toutes les interprétations n’épuiseraient pas ce récit, marque de toute grande œuvre – et dans le cas de « La Métamorphose », ce trait ne lui vient pas d’une lecture inspirée, comme pour les textes sacrés, mais de la geste même de l’écriture qui répand des possibilités de sens sans renoncer à sa sobriété littérale.

« La Métamorphose » constitue une pièce maîtresse de la littérature universelle. Elle est de ces rares textes qui marquent et restent, au-delà des genres et des considérations critiques. Entamée le 17 novembre 1912, elle est terminée deux semaines plus tard. Le 1er décembre, Kafka en donnait une première lecture chez son ami Max Brod et c'est ce dernier qui signale le récit à un lecteur de Rowholt. Le texte, connu alors comme « l'histoire de la punaise », ne parut qu'en 1915. Kafka se récrie à la perspective de voir un illustrateur de la maison d’édition proposer le dessin d'un insecte pour la couverture : « Pas cela, surtout pas cela ! Je ne voudrais pas empiéter sur son terrain, mais le prier de ne pas le faire, en me fondant sur ma connaissance naturellement plus juste du récit. L'insecte lui-même ne peut pas être dessiné. Mais il ne peut pas même être montré de loin. » Nulle part dans « La Métamorphose », il n'est explicitement dit que Samsa s'est transformé en cancrelat, en blatte ou en tout autre insecte. Samsa se décrit comme tel, mais ce n'est peut-être – ce n'est sûrement – qu'une métaphore. Une invalidité. Une monstruosité. Une dépression. Le mal des maux. On ne sait lequel. Kafka avait la phobie du bruit et il en souffrait d'autant plus qu'il n’arrivait pas à instaurer le silence autour de lui. Les portes claquaient, les planchers craquaient, les voitures roulaient, les passants criaient. On n'arrête pas le trafic dans la rue ; on ne demande pas le silence à son père ou à sa sœur ; on ne musèle pas des canaris : « Je me suis déjà demandé… si je ne devrais pas entrebâiller la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d'à côté et, une fois là, supplier mes sœurs et leur bonne de se tenir tranquilles. » Il ne se sentait vraiment à l'aise que dans son lit et en sortir relevait de la prouesse. Chaque réveil était pour lui un enfer parce qu'il aurait à endurer le monde et les regards lourds de soupçons qu'on posait sur lui. Il avait trouvé une ruse pour rester en permanence dans son lit : il déléguait un représentant à sa place tandis qu'il continuait de paresser dans son lit. Dans « Préparatifs de noce à la campagne », il a ce fragment : « Quand je suis au lit, j'ai la silhouette d'un gros coléoptère, d'un lucane ou d'un hanneton, je crois. » Mais peut-être les psychanalystes ont-ils raison et ce texte relate-t-il la mue qui guette l’adolescence et en particulier l’adolescent attardé qui aurait pris sur lui d'entretenir sa famille et ne pouvait plus tenir son engagement : « Les deux mois de vie monotone au cours desquels personne ne lui avait adressé la parole avaient dû lui troubler le cerveau. »

Kafka propose pour la couverture des illustrations moins précises dont une scène qui montre « les parents et la sœur dans la pièce éclairée, tandis que la porte s'ouvre sur la chambre voisine plongée dans l'obscurité ». Plus tard, en 1923, son ami Oskar Baum écrit un récit, « Das Ungetüm » (Le Monstre), où il est question d'une bête à laquelle on ne sait comment échapper. Kafka invoque des prédispositions communes pour ce genre de récits : « La Métamorphose », précise-t-il alors, est un récit d'impuissance : « Plutôt que d'aller à tâtons vers ma table de travail, j'ai préféré me cacher sous le sofa, où on peut toujours me trouver. » La métamorphose s'impose comme une transfiguration inversée, la seule à laquelle l’on puisse décemment et intelligemment prétendre : on n'aurait d'autre choix que de tomber « malade » et de se laisser mourir.

« La Métamorphose » est une œuvre à laquelle on ne changerait rien, une merveille d'intelligence, de précision et d'humour. Elle dit le mécontentement de son sort, de son lot et de son destin, de même que l’incapacité à s'en dépêtrer autrement que par un dérèglement conduisant à la mort. C'est une histoire qui nous guette, au tournant de la route ou de l’âge. On doit imaginer Kafka l'écrivant dans un tombeau. Celui auquel l'acculent un travail ingrat qui le prive de la vie, une vie de famille plus terne que gratifiante, une solitude de plus en plus intenable, une névrose qui lui interdit de se risquer hors de son trou, l'internement dans une vision de soi où ne perce aucune issue, une réclusion sans raison se doublant d'une exclusion sans pitié. On reste néanmoins avec toutes sortes de questions. La métamorphose est-elle décrétée, requise, souhaitée (able) ? S'agit-il d'un exutoire ou d'une fuite, en l’occurrence de ses proches qui empêcheraient d'être soi-même ? Choisit-on de se métamorphoser ou y est-on acculé ? Cherche-t-on à en sortir ou s’y complaît-on ? Est-elle inexorable, passagère, irrévocable, irrémédiable ? Représente-t-elle comme l’envers du salut qu’on désespère de voir venir pour nous libérer du bagne où nous trimons du matin au soir ? Sitôt que son besoin d'écrire était entravé, Kafka se sentait perdu et présentait des symptômes quasi pathologiques, des migraines surtout. Dans une lettre à Felice en date du 1er novembre 1912, il écrit : « Lorsque je n'écrivais pas, j'étais par terre, tout juste bon à balayer. » Samsa ne se métamorphoserait pas tant en vermine parce qu'il ne se rend plus au bureau que parce qu'il n'écrit plus. La plasticité de ce texte, que restitue la littéralité de la relation, ferait son charme et sa richesse et l’on ne cessera de se demander : « Qu’est-ce donc que La Métamorphose ? » Je ne connais pas en littérature question critique et plus troublante.

Illustration : Chiharu Shiota