The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : FRANZ KAFKA, LE PROCES (1925)

« Le Procès » se présente comme une machination impersonnelle ourdie contre K. par on ne sait qui et pour l’on ne sait quoi. On ne doit pas chercher à comprendre, on doit se contenter de lire. Parce que c’est l’un des rares livres des lettres universelles à ruiner toute compréhension sans se départir de sa linéarité narrative et dont la beauté ne s’atteste qu’au-delà de toute velléité de comprendre. Sitôt qu’on ne résiste plus, on est porté par les phrases comme par des vagues orchestrées par un scribe-écrivain, programmé par une voix qui le livre en pâture à l’écriture, chargé d’instruire le procès du lecteur en poursuivant le sien. C’est que plus d'un procès converge dans « Le Procès ». Le procès amoureux ; le procès religieux ; le procès du monde. Les procès auxquels Kafka fut associé dans sa carrière de conseiller juridique à l'Office des Assurances. « Le Procès » participe également de l'interminable procès qu’il intentait à son père pour se défendre dans le non moins interminable procès que celui-ci lui intentait : « Ce terrible procès qui est en suspens entre toi et nous et dans lequel tu prétends sans cesse être juge, alors que, pour l'essentiel du moins […], tu y es partie, avec autant de faiblesse et d'aveuglement que nous » (F. Kafka, « Lettre à son père », La Pléiade, vol. IV, p. 858). On ne peut davantage exclure tout lien entre « Le Procès » et celui auquel Felice Bauer, son éternelle fiancée, soumit Kafka à l'Askanischer Hof avant leur rupture. Mais c'est plus généralement, plus prosaïquement, le procès auquel l'on se livre, sa vie durant, d'un drame à l'autre, d'un manquement à l'autre, d'un remords à l'autre. Ses protocoles seraient consignés sur nos traits ; le verdict gravé sur nos fronts : « L'une de ces superstitions consiste à croire qu'on peut lire l'issue du procès sur la tête de l'accusé, et surtout dans le dessin de ses lèvres » (F. Kafka, « Le Procès », La Pléiade, vol. I, p. 417).
On peut également se livrer à autant d’interprétations qu’on le souhaite et cela ne tient pas peu de la texture midrashique du texte kafkaïen. Ce serait en l’occurrence l'œuvre d'avocats véreux exerçant leurs chantages et pratiquant leurs extorsions sur de pauvres clients abusés par les promesses de les soutirer aux rouages de la Loi. Dans ce cas, « Le Procès » serait davantage un réquisitoire contre la gent avocassière, représentée par Me Huld, qui passe pour un « avocat des pauvres », atrabilaire, gâteux, maître dans l'art de ruiner ses clients et de se les soumettre, à l'instar de ce négociant qui a tout perdu – en frais d'avocats ? – pour s'installer dans la chambre de bonne de son propre appartement : « Ce n'était plus là un client, c'était le chien de l'avocat. Si celui-ci avait commandé d'entrer sous le lit en rampant et d'y aboyer comme du fond d'une niche, il l'aurait fait avec plaisir » (« Le Procès », p. 436). L'attitude de l'avocat serait sadique, celle du négociant masochiste. L'un exerce une autorité arbitraire ; l'autre se soumet sans opposer de résistance et sans cacher son empressement à obéir. On ne comprend pas davantage la relation entre les deux personnages que la relation sadomasochiste.
« Le Procès » serait encore comme le récit d'un auto-harcèlement. K. est victime d’une dépression nerveuse qui sécrète un procès de soi. Son grand tort a peut-être été d'avoir voulu « mener vingt choses à la fois, et, pour comble, dans un dessein qui n'était pas toujours louable » (« Le Procès », p. 464). Il ne peut se raviser et retourner en arrière, il doit aller jusqu'au bout. D'un côté, le travail de la banque (des assurances), de l'autre celui de l'écriture (?). Les deux se poursuivant en parallèle, l'un empiétant sur l'autre, l'un entravant l'autre : « Pendant que son procès continuait, pendant que là-haut, dans le grenier, les employés restaient penchés sur le dossier de ce procès, il lui fallait régler les affaires du service » (« Le Procès », p. 378). Pourtant, la préparation de la défense réclame de K. de se libérer de toutes ses occupations professionnelles et domestiques : « Une défense minutieuse – et nulle autre n'avait de sens – n'exigeait-elle pas nécessairement qu'il renonçât à tout travail ? » Dans ce « Procès », il n'est pas sûr qu'être accusé – de mauvaises mœurs ? de mauvais traitements ? de meurtre rituel ? – soit une disgrâce plutôt qu’une distinction, une noblesse ou une beauté. L'avocat est catégorique, tous les accusés sont beaux, peut-être parce que résignés ou soulagés. On n’a d’autre choix que de continuer comme si de rien n'était, sinon qu’on doit s’accommoder de ce procès qu’on a sur le dos dans l’attente du verdict. L'avocat précise : « Ce n'est pas la faute qui les embellit, puisque tous ne sont pas coupables – c'est du moins ce que je dois dire en qualité d'avocat –, ce ne peut être non plus la condamnation qui les auréole d'avance, puisque tous ne sont pas destinés à être condamnés ; cela ne peut donc tenir qu'à la procédure qu'on a engagée contre eux et dont ils portent en quelque sorte le reflet » (« Le Procès », p. 427).
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L’ouvrage est une anthologie de morceaux littéraires, plus étranges et burlesques les uns que les autres, qui s’imbriqueraient l’un dans l’autre, depuis l’arrestation de K. pour l’on ne sait quel crime jusqu’à sa condamnation à mort par l’on ne sait quelle instance. Les deux morceaux placés à la fin du « Procès » – la parabole connue sous le titre « Devant la Loi » et l'exécution de K. – sont parmi les plus connus et les plus commentés de l’œuvre de Kafka. K. se rend dans une cathédrale où il attend vainement un client italien de la banque auquel il doit faire visiter les lieux. Son hôte n'arrive pas et il se dispose à les quitter quand il est interpellé par un abbé qui se présente comme l'aumônier de la prison – et si l'on assimile la terre à une prison, les ecclésiastiques seraient tous aumôniers de prison. L'interpellation du prêtre résonne comme un appel biblique : « Il était bien celui qu'on appelait et (qu')il était prêt à obéir » (« Le Procès », p. 450). La voix de Dieu ne retentirait ni pour bénir ni pour investir mais pour prononcer la sentence de culpabilité naturelle – originelle ? – qui pèse sur chacun. L'abbé, lié par la Loi, doit exercer son devoir de Justice, et pour préciser la nature de son adhésion à la Loi, il recourt à un procédé rabbinique et raconte une parabole – un sous-midrash dans ce grand midrash que serait Le Procès, une digression haggadique – sur elle. Il ne se contente pas de la raconter, il la commente aussi, et son commentaire prend une tournure talmudique : « je t'ai raconté l'histoire dans le texte de l'Ecriture », « tu ne respectes pas assez l'Ecriture, tu changes l'histoire », « comme dit le texte de l'Ecriture », « les glossateurs disent à ce propos qu'on peut à la fois comprendre une chose et se méprendre à son sujet ». Sa Loi n'est pas sans évoquer la Loi rabbinique dont les statuts – contrairement aux ordonnances – passent pour impénétrables. La Loi déborde la loi, c'est la doctrine, la science du mystère… le paradis de la connaissance peut-être dans le célèbre midrash talmudique du Paradis :
Les maîtres ont enseigné :
Quatre [maîtres] sont entrés au Pardès.
Ce sont :
Ben Azzaï, Ben Zoma, L'Autre et Rabbi Akiba
Rabbi Akiba leur dit :
Quand vous trouverez des pierres de marbre pur [limpide], ne criez pas : « De l'eau ! De l'eau ! »
[…]
Ben Azzaï s'y risqua et mourut [se suicida ?].
[…]
Ben Zoma s'y risqua et s'en troubla [devint fou ?].
[…]
L'Autre trancha les racines [renia le judaïsme ?].
Rabbi Akiba en sortit indemne (« Talmud de Babylone », Haguiga 14b).
Dans la parabole de Kafka, nous aurions un cinquième personnage : un homme de campagne – ce am ha-aretz, homme de terre, pour lequel les maîtres du Talmud n'ont que mépris, peut-être parce qu’il incarne le païen. Il se présente pour entrer dans la Loi – pour pénétrer ses arcanes et s'initier à ses mystères ? La sentinelle, qui deviendra progressivement portier puis gardien, lui déconseille l'entrée davantage qu'il ne la lui interdit. L'homme s'incline et passe sa vie sur un escabeau à attendre une autorisation ou une convocation qui ne vient pas. Il harcèle la sentinelle de ses prières, de cadeaux, d’égards. Il l'étudie longuement, patiemment, attentivement, au point de « connaître les puces de son col de fourrure » qu'il prie « de l'aider à fléchir le gardien ». Vieilli, ne voyant rien et n'entendant presque plus, sur le point de mourir, il s'intéresse enfin de savoir pourquoi personne d’autre que lui ne s'est présenté pour accéder à la Loi. Le gardien avait pris une telle envergure qu'il doit se pencher vers lui pour répondre à son ultime question, il a alors ces mots terribles : « Personne que toi n'avait le droit d'entrer ici, car cette entrée n'était faite que pour toi, maintenant je pars, et je ferme la porte » (« Le Procès », p. 455). La littérature rabbinique autorise et légitime une interprétation personnelle de la Loi et chacun est invité à proposer la sienne…
Selon cette interprétation, le candidat kafkaïen à l’accès de la Loi serait le cinquième homme : l'oublié, l'exclu, le dédaigné : le am ha-aretz. Il n'entre pas parce qu’il est impressionné par un gardien s’abusant sur une Loi qu’il redouterait davantage que l’homme du vulgaire. L'entrée au Pardès serait interdite par des ses gardiens non tant parce qu'ils veulent épargner son éclat aux non-initiés que parce qu’eux-mêmes ne la connaîtraient plus. Désormais, ils seraient moins qualifiés que les hommes des champs et des villes pour ne point parler de ceux des sciences et des arts. Ils se cachent derrière leur propre peur de se risquer à l'intérieur pour dissuader les autres de se montrer plus audacieux. Ils perdent en liberté – de penser ? – ce qu'ils gagnent en prestige – comme Gardiens d’une Loi dont l’interprétation serait réservée à une minorité aristocratique qui s’en déclare dépositaire. Les maîtres continueraient de la pratiquer pour préserver leur rang et leurs prérogatives alors que l'homme du commun persisterait à la connaître. On assisterait dès lors à une inversion dans leurs statuts respectifs : les Gardiens de la Loi sont vaniteux sinon niais ; les amé ha-aretz curieux et libres : « La sentinelle reste inférieure à l'homme en savoir, car l'homme voit l'éclat qui brille à travers la porte de la Loi, alors que le gardien reste toujours le dos tourné à l'entrée en sa qualité de sentinelle... » (« Le Procès », p. 459). Dans son commentaire, l'abbé (le rabbin ?) met K. en garde : « L'Ecriture est immuable et les gloses ne sont souvent que l'expression du désespoir que les glossateurs en éprouvent » (« Le Procès », p. 457). Ce serait la vocation et le drame de toute théologie que de noyer l'incompréhension et le désespoir dans une glose interminable. Au terme du commentaire méandreux de l'abbé, K. est si perplexe qu'il ne se souvient plus du début de l'histoire et ne souhaite que l'oublier.
L'exécution de K. dans « Le Procès », quoiqu’inachevé, est attendu. Même « La Métamorphose » ne connaît pas un dénouement aussi clair. K. est entraîné sans opposer de résistance par deux hommes silencieux. Deux Messieurs, vêtus de redingotes, en hauts-de-forme, polis et prévenants. Les héros de Kafka sont souvent flanqués de deux personnages qui seraient comme des caricatures des deux anges-gardiens qui encadrent un chacun dans la littérature rabbinique. Des huissiers en tenue de fossoyeurs, ces envoyés ne sont pas sans décevoir K. : « Ce sont deux vieux acteurs de seconde zone qu'on m'envoie… On cherche à en finir avec moi à bon marché » (« Le Procès », p. 462). Ils le conduisent à sa mort. K. peut bien résister et l'on devine qu'il pourrait gagner un sursis à cette résistance : « Il n'y avait rien de bien héroïque à résister, à causer des difficultés aux deux messieurs et à chercher en se défendant à jouir d'un dernier semblant de vie » (« Le Procès », p. 465). C'est lui qui les entraîne par les rues et les champs. Puis c'est à une parodie du sacrifice d'Isaac, l'une des scènes bibliques les plus grandioses, que se livrerait Kafka lecteur de Kierkegaard. Il n'a pas vu de juge ni n'a comparu devant un tribunal, son exécution serait une brutale répartie au sauvetage d'Isaac : « L'un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l'autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l'y retourna par deux fois. […] "Comme un chien !", dit-il, c'était comme si la honte dût lui survivre » (« Le Procès », p. 466). Chez Kafka, c’est la honte qui est plus forte que la mort…
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Kafka était engagé dans l'instruction d'un interminable procès de soi et c'est cette instruction qui constitue la trame de l’ensemble de son œuvre. Les institutions – la famille, l'école, le lycée, la faculté, le bureau… le mariage –, qu'il considérait comme autant de monstres aux regards candides et sournois, réclamaient de lui des attitudes et des comportements somme toute aberrants. Il se sentait lié et entravé par elles. On ne comprend pas l’étrange assignation, lui-même ne la comprend pas. Elle serait de la même nature que celle que requiert un parti politique ou la Synagogue. Seule l'écriture en affranchirait. Kafka reconnaît, désespéré : « Je ne suis pas fort, et je ne sais pas écrire, et je ne sais rien faire du tout » (« Lettres à Milena », La Pléiade, vol. IV, p. 1014). Voilà ce qu’on n’attendait pas sous la plume d’un auteur de son envergue, probablement le plus impressionnant des lettres midrashiques…
Tableau : Rosemay

