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NOTE DE LECTURE : G. FLAUBERT, L’EDUCATION SENTIMENTALE
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22 Jul 2019 NOTE DE LECTURE : G. FLAUBERT, L’EDUCATION SENTIMENTALE
Posted by Author Ami Bouganim

Les personnages n'ont pas d'âme, ce ne sont pas même des caractères – rien des sublimes vibrations de Madame Bovary. Des silhouettes mondaines tout au plus qui ne se réveillent que pour se livrer à une caricature de duel. Ca peine à démarrer, ça manque d'allitération narrative, ça piétine tant qu'on se prend d’indulgence pour l'auteur et loue la patience du lecteur. Ce n'est que trois cents pages plus loin que ça commence vraiment. Frédéric s'ouvre de son amour à sa Mme Arnoux dont on se demande comment elle n'a pas vieilli après toutes ces pages et – il se décide à s'encanailler avec une prostituée. Cent nouvelles pages plus loin, pris au dépourvu, alors qu'il allait conclure un mariage de raison, il se décide à se déclarer : « Ah ! je me moque bien de l'argent ! Est-ce qu'après avoir désiré tout ce qu'il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l'ai trouvé enfin, cet idéal, quand une vision me cache toutes les autres… »
De nouveau l'amour, plus étrange que passionnel, sans réelle attirance charnelle. On ne cerne ni le héros ni l'héroïne et l'on ne comprend pas, avec l’auteur, pourquoi l'un doit s'éprendre d'une femme mariée mère d'une enfant : « Il ne comprenait rien à cet amour, qu'il regardait comme une dernière faiblesse d'adolescence. » On s'étonne que tant de talent et de travail n'insistent pas sur le déclic amoureux du héros : « Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument ; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir. » Flaubert traite, là encore, de l'impossibilité de consommer une liaison amoureuse. Il l'aime ; elle l'aime ; pourtant, ils restent sur l’expectative. Certes, elle est mariée ; certes, il est plus jeune. On en est à soupçonner que cette impossibilité de se retrouver recouvre une – noble ? – impuissance. Celle de Flaubert : « Mme Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main ; et ils fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un bercement doux et fini. Puis ils restèrent à se contempler, face à face, l'un près de l'autre. »
Les deux protagonistes ne se rencontrent vraiment que sur le tard, quand ils n'ont plus que leurs souvenirs et leurs regrets. Lui est harassé ; elle malheureuse. Leur amour aurait jauni avec les années : « La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. » Ils sortent prendre l’air. Paradoxalement, l'amour est sauf, parce qu'il n'a pas été consommé :
« Elle soupira ; et après un long silence :
– N'importe, nous nous serions bien aimés.
– Sans nous appartenir, pourtant !
– Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle. »
C’est qu’on ne galvaude pas une si belle liaison dans une vulgaire et répétitive étreinte : « Il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait ! – et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. » Sans plus. Sans suite. Dans un premier temps, la prostituée-maîtresse survenait pour rompre la magie et éviter à Flaubert de mener cette liaison amoureuse à sa consommation dans une scène dont il n'était visiblement pas capable : « Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes honnêtes ? » Dans un deuxième temps, c’est la vieillesse. Cette poétique de l'amour est d'autant plus étonnante qu'elle se rencontre chez un vieux célibataire qui trouvait – peut-être – dans le célibat une condition somme toute commode et comme une soupirance perpétuelle : « Il l'appelait "Marie", adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase, et qui semblait contenir des nuages d'encens, des jonchées de roses. » Le lecteur Proust prendra le relais.
On ne comprend pas toujours la politique narrative de Flaubert et sa manière de gérer le temps. Par-ci, il s'étend indûment ; par-là, il ne marque pas même de transition. Ici, on se traîne ; là, on est bousculé. Cette manière de prendre des raccourcis alors qu'il s'étend dans la reconstitution des décors pour des scènes somme toute mineures laisse pantois. On ne se résout pas à ses impasses sur des processus cruciaux, ni ne lui concède l’intention de laisser au lecteur le loisir d'imaginer les déchirements et les louvoiements des personnages. Sa manière de chevaucher le temps de narration, dans ce texte davantage que dans les autres, ne manque pas néanmoins de séduction : « Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile, et, vingt-quatre heures après, il revint. » En revanche, Flaubert met tout son génie dans sa façon inimitable et indépassable de passer son crépi littéraire sur les passions autant que sur les décors. Un crépi si minutieux et solide qu'il n'est pas près de s'écailler – parce qu'il atteint à la décalcomanie : « La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes des limoniers. Il s'apercevait au-delà que les crinières des autres chevaux qui ondulaient comme des vagues blanches ; leurs haleines formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage ; les chaînettes de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leurs châssis ; et la lourde voiture, d'un train égal, roulait sur le pavé. Cà et là, on distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule. »
Flaubert montre une précision dans le détail que n'autoriserait plus la reconfiguration de la littérature par le cinéma. Son œil est une caméra, se propose en caméra, si ce n’est que sa pellicule serait de mots : « La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant sur ses gradins toute une collection de curiosités. » Son talent s'accroche à des détails et sur ce point, il reste indépassable puisqu'il ne les relève pas sans restituer une ambiance ou une sensation. Il n'exprime rien, il laisse les mots s'exprimer : « Sous l'ardoise des murs, une grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble pourri. » Son talent trouve son terrain de prédilection dans la peinture littéraire, comme dans les grandioses tableaux de la révolution de 48, davantage que dans la pédagogie des sentiments. Son souci des circonstances, servi par de minutieux repérages, double l'écrivain d'un cinéaste avant l'heure. C'était peut-être la tâche la plus importante pour un écrivain à son époque, elle devient la moins importante pour le lecteur post-cinématographique. Seule le critique continuerait de s'engouer pour son assiduité dans la reconstitution des décors. Souvent le texte bascule du reste dans une chronique de salon avec, pour reprendre Flaubert, ses « phrases sacramentelles ». Sinon le lecteur ne comprend pas pourquoi il doit passer par tous ces détours – l'amour impossible pour une femme mariée et trompée par son mari, une tentative de fiançailles de raison, une révolution, une mésaventure politique… – pour se contenter, en guise d’éducation sentimentale, d’une retraite champêtre avec une prostituée…

