NOTE DE LECTURE : G. G. MARQUEZ, L’AMOUR AU TEMPS DU CHOLERA

19 Mar 2019 NOTE DE LECTURE : G. G. MARQUEZ, L’AMOUR AU TEMPS DU CHOLERA
Posted by Author Ami Bouganim

L'univers de Marquez est une enclave au cœur des Caraïbes, avec des Chinois qui mangent du chien et du « rat au tournesol ». Les habitants tentent de se mettre aux mœurs et aux goûts de l'on ne sait quel monde et cela donne un attachant et pathétique provincialisme à une haute bourgeoisie dénuée de grandes passions. Celle-ci est si déplacée qu'elle s'acclimate en définitive à la littérature qu'elle inspire et sécrète. Les normes, les conventions, les modes la guindent dans des amours rancis par les ans, les mésententes, les mésalliances et les destins parallèles. Un univers sur lequel plane la bâtardise de ce continent partagé entre l'Europe, l'Amérique et les Indes et où des lignées, jadis aventurières, prennent leur retraite avant de mourir des « ravages du choléra » ou des « désordres de l'amour ». Un univers en phase terminale où seule l'horloge serait encore européenne.

Là-bas, l'amour ressemble à une tornade entravée qui, parce qu'elle n'est pas assouvie, répand ses coucheries à tous les croisements et dans tous les sens. Pourtant, le mal vénérien, l'un ou l'autre, plutôt que le choléra, est étrangement absent. On a l'impression que l'amour est un mal surnaturel dont on mourrait de mort naturelle. C'est du moins l'élément où baigne l'univers de Marquez. Un amour tendre et rugueux, versatile et buté. Une passion suturée par les convenances. Dans toute sa raison et son irraison. Dans toute l’envergure de sa romance et de son vieillissement. Des lettres, des attentes, des dépits, des poèmes, des larmes. Les rites d'une religion universelle. La sécrétion d'un cœur dont on ne sait pas grand-chose : « Son cœur lui joua un de ces tours de pute dont seuls les cœurs sont capables. »

Marquez coule sa nostalgie dans des phrases qui battent, respirent et expirent. Il communique sa vie aux mots sans les charger ou les retenir, file son récit sans s'encombrer d'une autre règle que celle de raconter. D'un bon mot à une bonne constatation. D'un déboire à un désabusement. D'un émerveillement à un désenchantement. D'une anticipation à une rétrospective. Ces allers et venues ne rompent pas l'enchantement autant qu'ils le cultivent. Marquez ne donne des sous-dénouements que pour soutenir notre intérêt pour une narration bornée de toutes parts par la mort : « Ce fut un portrait pour l'éternité. Lorsque Hildebranda mourut dans son hacienda de Flores de Maria, on en trouva une copie sous clef, dans l'armoire de sa chambre, cachée entre les plis des draps parfumés, auprès d'une pensée fossilisée et au creux d'une lettre effacée par les ans. » Marquez se rabat du reste sur la légende pour relancer son récit : « On avait fait apporter des poules vivantes de la Ciénaga de Oro, célèbres sur tout le littoral pour leur taille et leur saveur, et de surcroît parce qu'aux temps de la colonie elles picoraient sur des terres alluviales et qu'on trouvait dans leur gésier des pépites d'or pur. » Ce sont ces notes de légendes, les thèmes aussi, la constance de l'amour, la précarité de la vieillesse, qui garantissent la pérennité de Marquez. Elle s'inscrit d'elle-même dans l'immortalité – autant qu’on se leurre sur elle, en particulier lorsque le texte revêt une note poétique ou philosophique. Les personnages restent littéraires et l'on ne sait si l'on doit s'en désoler ou s'en délecter. Ils sortent si peu du livre que nous n'avons d'autre choix que d'y entrer et de les suivre en lecteurs racolés par le plus savoureux bedeau des lettres latino-américaines du XXe siècle. Malheureusement, il se laisse tenter, par-ci, par-là, par des longueurs qui traînent souvent à l'ennui et entament le délice de la lecture. On aura manqué de lui proposer les coupes requises pour mieux enserrer le lecteur et ne point lui laisser de répit.

L’humour de Marquez est de tendresse, un peu comme on en aurait sur et pour de vieilles personnes, désormais réduites à la paresse de vivre et à la nostalgie de désirer. D’indulgence aussi, inspiré par des mœurs qui prêtent désormais à rire : « L'archevêque de Riohacha se rendit dans la région en tournée pastorale, montant, sous un dais, sa célèbre mule blanche au tapis de selle brodé d'or. Derrière lui marchaient des pèlerins venus de lointains villages, des joueurs d'accordéon, des vendeurs ambulants de victuailles et d'amulettes, et l'hacienda déborda trois jours durant d'invalides et de moribonds qui, en réalité, ne venaient pas pour les doctes sermons et les indulgences plénières de l'archevêque mais pour les faveurs de la mule dont on disait qu'elle accomplissait des miracles derrière le dos de son maître. » Quand l'humour de Marquez prend un accent poétique, c'est le bonheur, comme dans ce passage où le héros raconte à propos de l'une de ses maîtresses assassinées par son mari et dont la tombe à l'abandon était à côté de celle de sa mère sur laquelle il avait planté un rosier : « Lorsque le rosier fleurissait, il déposait une rose sur sa tombe en prenant soin qu'il n'y eût personne alentour, et plus tard il y planta une pousse du rosier de sa mère. Les deux plantes grandissaient avec tant d'allégresse que Florentino Ariza devait emporter son sécateur et autres outils de son jardin pour les élaguer. Mais le travail fut au-dessus de ses forces : au bout de quelques années, les deux rosiers avaient poussé entre les tombes comme du chiendent et on appela alors le bon cimetière de la peste cimetière des Roses jusqu'à ce qu'un maire, moins réaliste que la sagesse populaire, fît en une nuit arracher tous les rosiers et accrocher une enseigne républicaine à l'arcade de l'entrée : Cimetière universel. » L'humour s'insinue encore dans sa relation des mœurs sur un mode révolu. On ne les condamne pas ; on s'en régale. Un humour de la désuétude : « Il dut calmer le commandant de la garnison qui voulait décréter la loi martiale et appliquer sans plus attendre la thérapeutique du coup de canon (pour annoncer le choléra), tous les quart d'heure. »

Marquez s’amuse à restituer sa banalité à l'humain, comme dans la réponse que donne, au bout de mois de tergiversations et de camélias blancs, Fermina Daza à Florentino Ariza : « Je vous épouse si vous me promettez de ne jamais me faire manger d'aubergines. » Elle ne l'épousera que soixante ans plus tard alors qu'elle se délecte d'aubergines. C’est toute une science de l'homme qu’on trouve dans l’œuvre de Marquez. De ses démêlés, de ses altercations, de ses légendes. Il s'attarde en particulier aux merveilleux « détails » qui émaillent le cours d’une vie. De la naissance à la mort ; du lever au coucher. Une science plus concrète que toute philosophie ou psychologie, plus vraie, plus coloriée, plus sonore. Plus attachante aussi : « Il fut le premier homme que Femina Daza entendit uriner. Elle l'entendit la nuit de leurs noces. » Dans ce livre aussi, Marquez se révèle grand peintre du troisième âge. Sous tous ses aspects, dans tous ses recoins, sous toutes ses ratures. Marquez trempe sa plume dans le cœur universel d'une humanité éprouvée par son humanité…