The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : G. STEINER, ERRATA

.L'heure du bilan a sonné, l'heure de la pénitence aussi. Steiner ne raconte pas tant sa vie qu'il situe son œuvre dans le périple, plutôt serein, plus homérique que talmudique, de sa vie. Paris-Chicago-Cambridge, avec des incursions académiques du côté de Princeton et de Genève. Il n'a peut-être pas vraiment vécu, il n'a connu ni la misère ni la guerre, il n'a connu que les livres au prytanée universitaire et, en parallèle, comme critique littéraire, lecteur de tout. Il n'a peut-être pas grand-chose à raconter et cela ne me semble pas être, je l'avoue, par humilité ou par pudeur. Sa plume égrène la même antienne des récriminations qu'on trouve chez les intellectuels dont on ne reconnaîtrait jamais assez le talent, encore moins le génie : on l'a horriblement pillé sans le citer ; ses meilleurs étudiants se sont retournés contre lui ; les spécialistes n'ont pas montré une grande considération pour ses recherches, faisant de lui un touche-à-tout et un polymathe. Il pousse le charisme intellectuel jusqu'à faire de ses erreurs des mystères : leur irréductibilité l'incite à plaider pour la virtuosité de l'intuition, au point de récuser comme mensongère toute théorie dans les humanités.
Steiner a tellement bougé, d’une question à l’autre, qu'il ne saurait pas vraiment où se situer : « La bougeotte », reconnaît-il, « m'a fait lâcher des sujets, des problèmes, des disciplines, dès que j'ai cru, à tort peut-être, que j'en avais saisi le sel, que j'en connaissais les aboutissants. Ma conviction que les vaches ont des champs, mais que les passions en mouvement sont le privilège de l'espèce humaine est de longue date retenue contre moi. » Steiner abhorre « les gens du cirque de la déconstruction » et tous les post-quelque chose. Il se déclare « anarchiste platonicien », omettant de nous expliquer ce qu'il veut dire, nous obligeant à lire et relire Platon pour comprendre. Il se veut babélien, peut-être même le dernier, polyglotte à tous les sens du terme, seigneur de plusieurs langues. Babel n'est pas une calamité, mais une bénédiction. Le jour où elle disparaîtra, nous n'aurons plus qu'un monde basique, sans poésie et sans charme, sans mensonge et sans espoir. Le tournis de l'excès, des insectes, des langues, des possibles cessera et avec lui s'émoussera le sens de la diversité et de la plasticité sans lequel l'art ne serait qu'une caricature de la réalité.
Steiner se veut résolument Juif en ce monde. Celui-ci campe l'hôte par excellence, vulnérable, l'intrus, assumant l'erreur-mystère dans l'errance et comme errance : « La vocation d'“hôte”, l'aspiration messianique, la fonction d'irritant et d'insomniaque parmi les hommes, me frappe, tel un honneur qui passe tous les honneurs. [...] Assurément, un peuple et un cercle dont je ne démissionnerais pas (même si c'était faisable). » Le génie du judaïsme, reprend-il Wittgenstein, est dans l'interprétation. On ne peut se consacrer au Dieu créateur et au Dieu vrai sans s'interdire toute poésie qui prétendrait rivaliser avec la création divine et sans dénoncer tout mensonge poétique qui heurterait le devoir de sincérité et d'intégrité : on ne ment pas devant Dieu, même poétiquement. Steiner a aussi une thèse sur l'antisémitisme : c'est parce qu'ils ont engendré Dieu et sa constitution morale que les Juifs sont en butte aux représailles des hommes harcelés par les idéaux de Moïse, Jésus et Marx au moins. Il a néanmoins cette question, presque sacrilège : « La survie du Juif valait-elle ce coût effarant ? » Steiner persiste à regimber contre la normalisation de la condition juive en Israël : « Pour le Juif, la “normalité” ne serait qu'une autre forme de disparition. L'énigme, peut-être la folie de survie devait avoir une vocation plus haute. Une vocation dont l'exil est partie intégrante. » Il reste Juif, malgré son agnosticisme, préférant un Dieu qui n'existe pas à un Dieu qu'on noierait dans des anthropomorphismes « nauséux ». C’est, à n’en pas douter, le dernier diasporiste de ce XXe siècle, malgré la Shoah et la précarité juive qu’elle insémine dans la condition diasporique, misant sur ses pieds pour le conduire d’un lieu à l’autre, voire d’une vérité à l’autre, plutôt que sur l’enracinement dans une terre.
Steiner est surtout un classiciste pour qui les textes ne couvent pas tant l'illusion qu'ils immunisent contre elle. Il les invoque comme autant d'incantations ou de légendes : « Achille nous rappelle que nous devons tous à la mort une vie. » Il n'est pas dupe de son classicisme, il sait que la loi du marché guette le bon goût et que la vulgarité est plus courante que l'essence, il sait la liberté jalouse de son « droit à la camelote ». De toutes les dévotions, celle pour les classiques serait à la fois la plus dessillée et la plus suspecte, peut-être parce que la plus mondaine, sans grandes répercussions sur l'univers du sens commun et sur la vie de tous les jours. Cependant, Steiner humilie notre vanité intellectuelle en nous objectant le mystère de la musique, de la mélodie, au-delà du bien et du mal, du vrai et du faux, « soliloque de l'être », qu'aucune métaphore verbale ne restituerait : « La musique autorise, invite à conclure que les sciences théoriques et pratiques, que l'investigation rationnelle ne dresseront jamais une carte exhaustive de l'expérience. »
Le récit de Steiner se termine par une pénitence dont on ne sait si elle est sincère. Il remet en question sa dévotion pour les lettres classiques dont toute sa vie et son œuvre, y compris ce livre, ne sont qu'une interminable louange. Il retire sa question intempestive sur le coût de la survie de l'État d'Israël, « miracle indispensable ». Il regrette – dans un même paragraphe – de n'avoir pas pris de L.S.D. dans sa jeunesse et de ne pas avoir appris l'hébreu. On ne peut décemment lui reprocher de s'attarder, dans ce livre aussi, dans cette troublante adolescence qui fait le charme des hommes de son envergure ; on ne peut que lui reprocher de ne pas en être conscient. Cet « Errata » d'un classique imbu de son génie, initié aux Great Books à l’Université de Chicago, la seule université américaine à vouer un culte aux Humanités, se présente comme une sournoise parodie de pénitence...
D’ailleurs, après « Errata », il est resté sublimement impénitent, à la croisée de Paris, Chicago et Cambridge, entre Tolstoï et Heidegger, avec des velléités de retour à un shtetl qu’il n’a pas connu…

