The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : GEORGES PEREC, JE SUIS NE (1990)

C’est une série de fragments qu’on aurait rangés sous un titre qui n’annonce rien, ni prophète ni sauveur. Un recueil de textes de ce diablotin à la barbichette de bouc et à la tignasse de sorcier des mots. C’est rien, c’est plaisant. Ça fournit les clés à l’on ne sait quel homme qui, un jour, s’est mis à faire le malin avec l’encre. Je ne me contente pas de le lire, je le piste derrière ses textes. Je ne cherche des poux qu’aux grands auteurs. Sinon j’encense la piétaille sur laquelle je ne trouve rien à dire. Depuis que les titres se bousculent sur les colonnes et les écrans et que la sarabande des livres me donne le tournis, je ne lis que ceux du passé qui continuent de cligner.
Ce n’est pas le romanesque de Perec qui me séduit, mais les atermoiements littéraires qu’il ne cesse de surmonter et de diluer dans ses ouvrages. Sa prouesse consiste à assurer sa plume dans un univers où les mots, irrémédiablement éculés, seraient aussi gratuits que la vie qui sèche avec eux. Perec réussit à desceller ses souvenirs sans se contenter de nous les livrer et ce n’est pas le moindre de ses mérites. L’écriture se propose en traitement de la rumination de soi, « dans le monde clos de mes souvenirs, ressassés jusqu’à la satiété ou l’écœurement ». Perec n’a pas tant écrit que travaillé son texte même s’il le savait condamné au brouillon. C’est ce qui ferait de lui l’un des auteurs les plus humbles de ce vaniteux XXe siècle. Un artisan des lettres particulièrement doué qui s’amuse à railler, sans méchanceté, les lettres. On ne peut s’empêcher de lire son saut en parachute comme un pastiche du saut de Kierkegaard à l’issue duquel on se poserait entre l’on ne sait quelle reliure. Dans un des fragments de l’ouvrage, on trouve cette phrase : « Le livre est la quête de cette phrase infructueuse sous laquelle apparaît en filigrane ce parcours de l’écriture à la recherche de sa vérité : un jeu dont les règles sont si simples mais où la partie est des plus désespérément compliquées. »
C’est donc quoi l’œuvre de Perec ? – Je n’en sais rien. Comment savoir alors que lui-même ne savait pas. Il trichait non tant avec le lecteur qu’il respectait qu’avec la gent littéraire. Il racontait une histoire qu’il ne connaissait pas parce que c’était la sienne. Combien d’auteurs connaissez-vous, plus rébusiens que littérateurs, maîtres ès lettres, qui choisissent de dévider leur histoire dans l’intimité d’une analyse à répétition plutôt que dans la réclame publique de leurs livres ? Dans une « Lettre à Maurice Nadeau », il donne son programme pour les siècles à venir, dont un travail avec son complice et ami, Marcel Bénabou, qui prouverait « avec l’irréfutable appui du Robert et du Littré, que les prolétaires n’ont rien perdu de leur charme, que les presbytères de tous les pays doivent s’unir, qu’entre l’Etoile et la Concorde il y a les Champs-Elysées et qu’une machine à coudre et un parapluie ne peuvent se rencontrer que sur une table de dissection ».
Perec ne connaissait vraiment que le français, il n’en donne pas moins l’impression de l’habiter en étranger. Il n’avait pas ses racines dans la langue, il ne les avait nulle part – dans le sournois non-lieu de l’exil et le vacillement d’un sourire qui ne se décidait pas à rire. L’écriture participait d’une transgression et d’un accomplissement, d’un accomplissement dans la transgression et d’une transgression dans l’accomplissement. Il ne peut laisser l’écriture de côté, il est si harnaché par elle qu’il doit s’expliquer ce qui le retient aussi solidement et c’est ce qui le sort de la routine narrative. C’est sans cesse qu’il doit se dépêtrer, de son écriture autant que de son histoire, pour se mettre à écrire : « C’est le propre de l’homme des lettres de disserter sur son être, de s’engluer dans sa bouillie de contradictions : lucide et désespéré, solitaire et solidaire, beau phraseur de sa mauvaise conscience, etc. Cela fait pas mal d’années que ça dure et ça commence à bien faire. » Ce n’est qu’à l’occasion d’un film sur Ellis Island qui recevait les immigrants aux Etats-Unis qu’il s’avise de parler de sa judéité. C’était un lieu de re-dispersion, une plaque tournante, un centre d’aiguillage. On y entrait émigrant polonais ou ukrainien, on en sortait immigrant américain. Perec en parle comme d’un dépotoir, c’était plutôt un centre de triage. Il aurait pu passer par là, il aurait pu être de ces immigrants. Il a ces mots devenus légendaires sur sa condition juive :
« Je ne sais pas précisément ce que c’est qu’être juif, ce que ça me fait que d’être juif. C’est une évidence, si l’on veut, mais une évidence médiocre, une marque, mais une marque qui ne me rattache à rien de précis, à rien de concret. […] Ce serait plutôt une absence, une mise en question […], une certitude inquiète […] : celle d’avoir été désigné comme juif, et parce que juif victime, et de ne devoir la vie qu’au hasard et qu’à l’exil. »
On ne sait si l’écriture est un maquillage ou un démaquillage. Perec se masquait de son écriture pour ne pas avoir à se démasquer. C’était sa manière d’être reconnu pour ce qu’il n’était pas qu’il était : « L’écriture me protège. J’avance sous le rempart de mes mots, de mes phrases, de mes paragraphes habilement enchaînés, de mes chapitres astucieusement programmés. Je ne manque pas d’ingéniosité. » Il n’aura cessé de traiter de la poétique de son écriture qui se compliquait d’autant plus qu’elle se prenait dans une biographie qui se cherchait une poétique. Il s’essaie à extraire des textes de ses rêves, à pister les souvenirs qui nourrissent les vécus. C’est un stratège de l’écriture davantage qu’un sot écrivain, comme il en pullule de nos jours, et sa prouesse consiste à illustrer ses stratégies. C’était un amateur du jeu de go.
Perec flageole tant qu’on se prend de sollicitude et d’amitié pour lui. Il avait sûrement du talent mais on ne sait pour quoi. On le range du côté de Poe, de Queneau et de Melville. Il n’avait pas vraiment le sens du romanesque. Je suis désolé pour ses lecteurs les plus inconditionnels. Perec a fait mieux que de susciter une secte littéraire, il a arraché la littérature au romanesque, lui aussi, et il lui a imprimé une nouvelle mésaventure, lui aussi. Ses zélateurs-épigones devraient comprendre qu’ils ne lui rendent pas service en lui livrant un culte qui fait de ses textes des reliques. On sent chez eux le regret pour une vie brisée par une mort prématurée. Mais on ne va pas s’en désoler pour l’éternité. Ceux qui l’ont connu finiront par disparaître et l’on pourra enfin se contenter de son tombeau dans la Pléiade. Malheureusement, pour l’heure, sa chapelle est plus active que son œuvre.
Je ne sais quel était le pourcentage des Juifs parmi les membres de l’Oulipo, je ne conçois pas, malgré Queneau, son ingéniosité sans ces parias du français, de Perec à Bénabou. On doit pouvoir aimer Perec, même si l’on est dénué, comme moi, des clés requises pour percer la sagesse des devinettes, des combinaisons et des puzzles oulipiens.

