NOTE DE LECTURE : GUSTAVE FLAUBERT, MADAME BOVARY (1857)

2 Mar 2022 NOTE DE LECTURE : GUSTAVE FLAUBERT, MADAME BOVARY (1857)
Posted by Author Ami Bouganim

On ne cessait visiblement de palabrer en province. Le matin, on lisait la presse ; le soir, on la commentait. Les palabres couvaient les passions qui s’épanouissaient ou végétaient en vase clos. Elles sauvaient et perdaient leurs personnages qui sans elles auraient moisi d’ennui. Flaubert réussit avec une rare virtuosité à camper ses lecteurs avec ses personnages pour sa parade de la grande passion d’amour, disposant de l’attention des uns avec autant de maîtrise que du cœur des autres. L’intérêt pour son récit fond sur le lecteur, à l’instar de l’amour sur Emma, au moment où l'on envisage d’écarter le texte. Ce n'est qu'alors que Flaubert se permet de rire de l’amour, de ses intrigues, de ses malentendus, de ses émois, de ses ambiguïtés, de ses remords et de ses repentirs. Il dirige si minutieusement ses personnages sur sa trame romantique et celle-ci est si canonique qu’on est somme toute préparé à les voir bousculer les convenances et se secouer de leurs liens. En définitive, Flaubert était du parti de la passion et n’avait de laisse de nous gagner à elle. Son art était celui d’un malin génie qui inciterait au troublant vertige d’amour.

Le discours mondain serait un paravent derrière lequel grouillent les sourdes et ténébreuses passions alimentées par l'ennui et le divertissement. Flaubert en commente le devant et l'envers pour restituer cet amour qui se trame contre toute raison dans les coulisses de l’âme. Dans cette marginalité provinciale de laquelle les personnages ne se dépêtrent que pour tomber dans celle de la sensualité. L’amour s’empare de ceux qui tentent, par convenance ou par moralité, de se dérober à son saisissement. Flaubert tisse son récit autour de ses personnages comme une araignée sa silencieuse toile d’amour et de mort. Son talent est celui d'un metteur en scène. Sitôt qu'il s'en départ, l'ennui guette, en l’occurrence celui qu’Emma communique au lecteur. La narration de Flaubert n'en reste pas moins magistrale, d’autant plus magique qu’elle réussit à transmuter les mots en ambiance sans brusquer les tournures de ses phrases. Les personnages ne sont pas tant de chair ou de métal que de bois, ils ne rouillent pas, ils moisissent et se délabrent. La plupart sont célibataires. Même quand ils se marient, ils le restent. L'écriture de Flaubert, œuvre d'un maniaque célibataire, sollicite l'intimité du lecteur, solitaire sinon célibataire de nature, et c'est ce qui perpétue sa lecture.

Flaubert porte la concision et la pureté narratives à l'excellence littéraire. La restitution des détails trahit une telle minutie qu’on se prend à soupçonner qu’il n'écrivait pas tant pour être lu que pour être loué. C'était un artisan davantage qu'un artiste, recourant à la plume plutôt qu'au pinceau, aux mots plutôt qu'aux couleurs. Son omniscience est totale. Il habite le cœur de ses personnages, leur tête et leurs entrailles et il ne cache rien de ce qu’il sait au lecteur.  Il les reprend, leur reprochant leur timidité ou leur audace. Il orchestre ces interminables entretiens où l’on livre sa cour, se gardant malgré leurs longueurs de les précipiter ou les ralentir. Il attend patiemment que l'amour achève de vaincre la vertu qui l'inhibe ou le contient. On n'en trouve pas moins indécente la présence du narrateur auprès des deux amants, d'autant qu'il s'insinue entre une provinciale sentimentale et un démon séducteur. On n’en était alors qu’au commerce des passions, à leur exaltation et à leur censure. Flaubert s'improvise à l'occasion maître es amour.

On a tant écrit sur ce livre qu’on ne trouverait rien à ajouter. La France se posait en chantier du monde, Paris en son atelier de création. Flaubert tourne longuement autour de l’atelier sans autre clé pour y accéder qu’un talentueux calcul des passions et une vision narquoise des choses. Il écrivait en vue de quitter sa province, où les passions ne donnaient dans l’excès et la caricature que pour compenser leur provincialisme, et de se mettre aux convenances et manières par trop affectées de Paris ; or il n’écrivait vraiment qu’en province. On doit avoir été partagé entre la province et Paris pour s’acquitter de ce laborieux travail littéraire censé garantir une mutation mondaine. Ce n'est pas la comédie humaine, c'est le manège passionnel. Sans prétention métaphysique, sans visée morale. Flaubert était porteur d'un récit dont il devait s'acquitter, peut-être par esprit littéraire, peut-être par dérision mondaine pour le milieu littéraire.