The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : GUY DE MAUPASSANT, LA VIE ERRANTE (1890)

Maupassant doit quitter Paris où l’Exposition universelle l’a sorti de ses gonds et de ses salons. Il n’a rien plus en horreur que la monstrueuse tour Eiffel, « cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine ». Il prend son bateau à Cannes, longe la côte italienne, se risque en Sicile, relie Alger, passe en Tunisie. Malgré la variété des visites, le périple en Italie reste plutôt anodin. Il ne rencontre presque personne, ne parle à personne : « Devant les maisons, rencontrées de place en place, les femmes font de la dentelle. » Il est si transi par la beauté des monuments que ses émois sentimentaux resteraient de marbre. Il ne serait venu que pour célébrer la Vénus décapitée de Syracuse, la caresser du regard et lui réitérer sa déclaration d’amour : ce ne serait rien moins que son modèle de femme idéale. Le chapitre sur la Sicile serait l’un des plus élogieux et des plus terrassiers, avec des visites rares comme celle des catacombes des Capucins à Palerme où les cadavres se proposent en parade pour l’on ne sait quelle tournée touristique morbide. Des expéditions dans les parages de l’Etna aussi. Ses visites de Gênes, Pise, Palerme permettent de réaliser à quel point l’étalage artistique a relayé dans le christianisme la conquête des cœurs. Quand on se sera remis de l’impressionnisme moderne et des ratures post-modernes on réalisera la grandeur de l’art chrétien. Dans aucune autre religion, y compris en Asie, la foi n’a inspiré autant d’artistes inconnus et l’on peut légitimement constater un certain tassement de l’art avec le christianisme. Dans l’architecture, la peinture, la statuaire, comme si la religion imprimait ses passions, ses convictions et son envergure dans l’éternité de la création divine.
A Alger, Maupassant est impressionné par l’ascendant du Coran sur les Arabes. Celui-ci ne raconte pas un récit comme la Bible ni ne coule une prédication comme dans les Evangiles, il modèle l’âme, l’allure, les traits : « Jamais aucune religion ne s’est incarnée dans des êtres. » Il est séduit par cette proximité entre le sacré et le profane, les riches et les pauvres, de même que par le côté monacal et dépouillé du culte musulman qui intimerait l’humilité. Conquis encore par la simplicité qu’il décèle dans les gestes, les cérémonies, les mosquées : « Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives, agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le mouvement des assistants, la pompe des cérémonies, les chants sacrés, et, quand elles se vident, devenues si tristes, si douloureuses qu’elles serrent le cœur, qu’elles ont l’air d’une chambre de mourant, de la froide chambre de pierre où le Crucifié agonise encore. » Tunis se propose à lui comme une ville plus juive que française ou arabe : « C’est un des rares points du monde où le juif semble chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu’un peu tremblante encore. » C’est bigarré, bariolé, truculent, parfumé, si costumé qu’il se demande s’il est sur une terre arabe ou dans « la capitale éblouissante d’Arlequin ». C’était du temps où les jeunes juives se gavaient de pâtes et de pâtisseries pour s’attirer les meilleurs partis qui recherchaient du Gauguin.
Ce n’est que sur la route reliant Tunis à Kairouan qu’on commence à entrevoir les velléités qui motiveraient la narration de Maupassant. Visitant des lieux historiques comme la Tusdrita de Pline ou la Thysdrus de Ptolémée, il s’interroge : « Que lui manque-t-il pour être célèbre, puisqu’elle fut si grande, si peuplée et si riche ? Presque rien un Homère ! » Ce n’est que tout au bout de son itinéraire que celui-ci tourne au pèlerinage. La mosquée de Kairouan lui insinue cette distinction architecturale : « Le Dieu qui a inspiré cette œuvre d’art superbe est bien celui qui dicta le Coran, non point celui des Evangiles. Sa morale ingénieuse s’étend plus qu’elle ne s’élève, nous étonne par sa propagation plus qu’elle ne nous frappe par sa hauteur. »
Ce qui manque dans ce texte serait précisément un semblant d’odyssée. On ne sait ce que Maupassant attend de ce voyage, on ne l’accompagne pas. Ce n’est pas du tourisme, on n’a ni ses rencontres ni ses menus. Il reste sur sa réserve, se garde d’intervenir, on le regrette, on aurait aimé le sentir un peu plus. On ne s’attache pas à sa plume, lui-même ne se passionnerait pas pour elle et l’on traîne derrière-lui comme derrière un guide qui s’acquitterait d’une corvée davantage que d’une expédition. On reste avec le sillage littéraire d’une traversée qui ne serait ni intéressante ni périlleuse. Ni récit de voyage ni journal de bord, on ne sait sous quelle catégorie le ranger, lui-même ne le saurait pas. Des transes romantiques, des troubles symboliques : « … un flot plein de la senteur violente des myrtes, des menthes, des citronnelles, des immortelles, des lentisques, des lavandes, des thyms, brûlés sur la montagne par le soleil d’été. » Son regard, déjà perturbé à l’époque, est doué d’une certaine plasticité qui se coule dans le texte : « Quand la lune se fut levée, cela devint une écume d’argent roulant à la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé. » En restituant les variations de la lumière, sa narration se teinte des sensations qu’elles lui inspirent. S’interrogeant sur les ressorts pathologiques de la poésie, il s’essaie incidemment à un traité où il ébaucherait sa propre poétique, cernant la contribution des sens et de l’alchimie qu’ils produisent en se mêlant et en se correspondant. Il se risque même à une caractérisation sensuelle des arts : « Oui, nos organes sont les nourriciers et les maîtres du génie artistique. C’est l’oreille qui engendre le musicien, l’œil qui fait naître le peintre. Tous concourent aux sensations du poète. Chez le romancier, la vision, en général, domine. Elle domine tellement qu’il devient facile de reconnaître à la lecture de toute œuvre travaillée et sincère, les qualités et les propriétés physiques du regard de l’auteur. » C’est un admirateur de Baudelaire dont il expérimenterait les correspondances, de même que de Rimbaud dont il loue le symbolisme tel qu’il s’atteste dans la naissance des voyelles. On ne saurait lui contester un certain sens poétique pour les laves, les arts, la nature : « … des iris bleus, d’un bleu violent, sur qui voltigent d’innombrables libellules aux ailes de verre. »
Chateaubriand avait le génie chrétien pour parcourir l’Orient, Flaubert le génie littéraire. Nul ne réclamait de Maupassant un journal de voyage. Il avait son talent pour la nouvelle, courte ou longue, il n’avait pas de raison de se mettre à un genre où il n’avait rien à innover. On le suit d’autant moins qu’il ne savait où il allait et ce qu’il cherchait. Il n’avait pas, malgré des sens aiguisés, l’esprit herbier d’un Loti. Il n’a peut-être pas manqué son périple, il n’a pas su lui imprimer un dessein, il n’en avait pas. On reste avec des digressions plus ou moins documentées comme celle sur le culte des marabouts. C’est le regard d’un voyageur partagé entre une curiosité mitigée et une distance d’ethnologue, commettant de brusques et imprévisibles bourdes, comme lorsqu’il parle de la voracité des juifs de Kairouan ou de l’abrutissement de la transe soufie. Ce n’est pas de l’orientalisme, c’est de l’amateurisme ethnologique, plus distrait que participatif.

