The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : HOMERE, L’ODYSSEE

C’est l’épopée des épopées, composée vers la fin du VIIIe siècle av. J.-C, considérée comme l’une des œuvres fondatrices de la littérature universelle et dont l’on connaît volontiers des scènes, des personnages, des passages… des expressions. Souvent ce ne sont que des bribes ou des vestiges, semés dans l’archéologie scolaire de notre mémoire, qui réclameraient leur ravalement par une lecture – soutenue – de l’ensemble de cette gerbe disparate de réminiscences, de relations, de récits qui a fini par acquérir comme l’unité d’un chant sinon d’un hymne. On ne sait d’ailleurs comment on nous l’enseignait, sous quel registre, entre religion et science, alors qu’on n’était pas encore en âge de distinguer entre histoire et mythologie – peut-être pour cela. Le cheval de Troie, que l’Iliade ne mentionne pas, le Cyclope… les Lotophages d'une si grande hospitalité qu’ils proposaient à leurs hôtes leur fruit – le lotos – dont la consommation ôtait toute envie de quitter les lieux. Le chant maléfique des sirènes dont les marins se protègent en se bouchant les oreilles de cire et qu’Ulysse écoute, attaché au mât de son vaisseau pour ne pas être tenté de se jeter à la mer. Les Planktes aussi, deux écueils où vivent les monstres Charybde et Scylla, entre lesquels les vaisseaux ne passaient pas sans l'aide d'Héra. La navigation d’une île à l’autre et d’un pays à l’autre : l'île de bronze d'Éole, gardien des vents, qui assure Ulysse de la brise légère censée le ramener à Ithaque et lui offre l’outre qui recèle les vents qui entraveraient son retour ; l'île d'Aiaié, où réside l'enchanteresse Circé, fille d'Hélios ; le pays des Cimmériens, plongé dans une nuit perpétuelle. La visite des Enfers où Ulysse entrevoit ses légendaires personnages : Minos qui rend la justice chez les morts ; les damnés du Tartare en proie aux supplices ; le géant Tityos dévoré par les vautours ; Tantale affamé et assoiffé ; Sisyphe enfin poussant en vain son rocher. C’est tout cela et davantage qui résonne dans nos mémoires longtemps après nos classes primaires de mythologie restées souvent sans suite.
« L’Odyssée » relate le retour mouvementé d’Ulysse (Odysseus en grec) qui après la guerre de Troie met dix ans à rentrer chez lui pour retrouver son fils Télémaque et soutirer sa femme Pénélope, harcelée par des dizaines de prétendants qui se proposent pour l’épouser et lui permettre de la sorte de régner. Vingt ans sont passés depuis qu’il les a quittés et ils ne savent s’il est vivant ou mort. Pénélope n’aura réussi à contenir les assauts des prétendants qu’en prétextant le tissage du linceul de son mari. Or ceux-ci découvrent son stratagème : « Pendant le jour, elle tissait la grande toile, et pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait. » Ils se montrent insolents, iniques, gourmands surtout, passant d’un festin à l’autre, et partout ils consomment les… entrailles de l’on ne sait quelles bêtes. Athéna conseille à Télémaque de dénoncer leurs agissements et de se rendre à Pylos et à Sparte pour tenter de découvrir ce qu'Ulysse est devenu. Il ne se doute pas que celui-ci est pris dans une intrigue… mythologique, entravé dans son périple par Poséidon, qui lui en veut d'avoir rendu aveugle son fils Polyphème, le Cyclope, et protégé par Athéna, qui obtient de Zeus l’autorisation de l’accompagner pour le conduire à bon port. Ulysse passe notamment sept ans – pourquoi si longtemps ? – avec la nymphe Calypso qui le retient prisonnier sur son île pour lui soutier une demande en mariage qui lui assurerait l’immortalité. En définitive, après maintes péripéties, il réussit à aborder à Ithaque et l’on assiste à une série de simulations et de combats destinés à se débarrasser des prétendants. La narration prend alors un tour plus… cinématographique que mythologique, avec des scènes plutôt tranchantes : « Odysseus [Ulysse] le frappa de sa flèche à la gorge, et la flèche traversa le cou délicat, il tomba à la renverse, et la coupe s’échappa de sa main inerte, et un jet de sang sortit de sa narine, et il repoussa les pieds de la table, et les mets roulèrent épars sur la terre, et le pain et la chair rôtie furent souillés. »
Le plus intéressant reste le manège des dieux et les métamorphoses incessantes d’Athéna qui se tient aux côtés d’Ulysse pour incliner les sorts en sa faveur. C’est elle qui mène le récit en le vieillissant et en le rajeunissant à sa guise, en embellissant Pénélope… en intervenant sans cesse pour mieux charmer le récit homérien. Les démêlés entre les dieux, leurs stratagèmes et leurs ruses, leurs trahisons respectives sont plus délassants que les misères et les larmes d’Ulysse. Ainsi du stratagème de Héphaïstos, « l’illustre Boiteux des deux pieds », pour prendre au piège de l’on ne sait quel lit-souricière sa femme, Aphrodite, et son amant, Arès. On se demande si le piège est ainsi conçu qu’ils sont condamnés à se désirer et à se trouver dans l’incapacité de consommer leur désir ou s’ils sont condamnés à ne plus cesser de consommer un désir sans cesse renaissant. Zeus est nom de Dieu, « car les étrangers et les pauvres viennent de Zeus », qui « châtie surtout les mauvaises actions ». Ses relations avec les autres dieux ne sont ni plus ni moins abracadabrantes que celles du Dieu monothéiste avec… ses attributs, présentant néanmoins l’avantage d’être plus poétiques et amusantes : si on peine à suivre ses péripéties, on s’inquiète de la santé mentale du Dieu biblique.
Face l’admiration de Candide qui, trouvant un Homère magnifiquement relié dans le palais de Pocorurante à Venise, celui-ci se permet une critique qui serait sur toutes les lèvres et que nul ne se risque à émettre de crainte de s’aliéner nos terribles classicistes : « On me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège, et qu’on ne prend point : tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture ; tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce. » Je ne peux m’empêcher pour ma part de déceler des harmoniques sardoniques sinon parodiques dans ce déballage de mythes, comme dans le passage sur les vagabonds « qui ne disent que des mensonges dont nul ne peut rien comprendre ». On s’amuse volontiers à la lecture du passage où Ulysse trompe Polyphème en lui affirmant s'appeler Outis – Personne – et que le cyclope passe pour fou aux yeux de ses compagnons qu’il appelle à son secours et auxquels il explique qu'il a été aveuglé par… Personne. La mort d’Argos, le vieux chien d'Ulysse, qui meurt en reconnaissant son maître, est touchante. Ces harmoniques n’étaient peut-être pas au départ, elles n’en guettent pas moins désormais la lecture de ces œuvres plus abracadabrantes que passionnantes, malgré le dessillement qui pointe derrière les atours épiques : « Je priai les têtes vaines des morts. » Télémaque a souvent des mots qui résonnent au loin, tel « nul ne sait par lui-même qui est son père ». On trouve également des phrases légendaires du genre : « La honte n’est pas bonne à l’indigent. » « L’Odyssée » restitue surtout la mémoire, désormais mythique, de la Grèce et l’on comprend, par ces temps qui se bousculent tant qu’elles vont souvent au plus banal, que l’on n’ait plus de patience pour ces textes qui semblent au ralenti. On veut bien s’instruire et chercher entre les lignes des intuitions et des illuminations qu’on aurait oubliées et dont on aurait de nouveau besoin, on doit pour cela montrer une certaine endurance et renouer avec la patience de lire ruinée par les productions hâtives du commerce littéraire. Ce n’en est pas moins, malgré les « paroles ailées », plus prétentieux et précieux que mesuré et théâtral. On n’arrête pas du reste de pleurer, en l’occurrence les morts, comme seuls sauraient pleurer ceux qui savent leurs morts nulle part : « C’est là, certes, la seule récompense des misérables mortels de couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes. »
La grande leçon de cette odyssée de lecture – car c’en est une – réside dans le sort réservé aux « prétendants » – quoi qu’on entende par ce terme qui caractériserait tant l’homme débraillé et bariolé des sociétés post-modernes – massacrés pour avoir commis le pire crime qui se puisse concevoir, de nos jours encore plus qu’à l’antiquité, et que ni les dieux ni les hommes, pour ne point parler de la nature, ne sauraient pardonner : le délit, cardinal, de la démesure (Hybris)…

