NOTE DE LECTURE : ITALO CALVINO : LE VICOMTE POURFENDU (1952)

22 Feb 2021 NOTE DE LECTURE : ITALO CALVINO : LE VICOMTE POURFENDU (1952)
Posted by Author Ami Bouganim

Ca commence comme un conte, ça se termine comme un conte et ça se lit comme un conte. Médard de Terralba, chevalier génois, s’en va-t-en-guerre contre les Turcs, accompagné d’un palefrenier qui en sait si long sur la guerre qu’il en parle avec l’humour d’un homme revenu de l’absurde : « Pour beaucoup d’hommes valeureux, remarqua Kurt, leurs ordures d’hier sont encore sur la terre alors qu’eux sont déjà au ciel. » La guerre serait fantasque, surtout cette guerre larvée que mène la chrétienté contre les Turcs. Calvino s’en délecte d’autant plus qu’elle est loin et que le recul historique lui donne une allure grotesque, voire loufoque. Son écriture s’en ressent, de même que sa lecture. On assiste à un spectacle où les acteurs aussi se délecteraient de leurs rôles : « Après les batailles, l’ambulance offrait un spectacle encore plus atroce que les batailles mêmes. Par terre, c’était la longue file des civières des malheureux, et tout autour, les docteurs sévissaient, s’arrachant des mains les pinces, les scies, les aiguilles, les membres amputés et les pelotes de ficelle... Et je te scie par ci et je te couds par là, et je te tamponne des lésions et je te retourne des veines en doigts de gants pour les remettre en place avec plus de ficelle que de sang à l’intérieur mais bien rapiécées et bien étanches... Ce qui donnait le plus de fil à retordre, c’étaient les intestins : une fois déroulés, on ne savait plus comment les replacer. » La boucherie de la guerre sur un ton badin, sans prétention. C’est du Calvino, délicieux et pétillant.

La guerre n’est qu’une introduction. Elle se termine vite pour le chevalier Médard qui, plus inexpérimenté que téméraire, s’élance à la rencontre d’un boulet turc qui réduit en bouillie son côté gauche. Les médecins rafistolent plus ou moins le côté rescapé et Médard retourne sur ses terres se livrer, sans remords, à tous les crimes que lui inspire la nature perverse de son côté droit. Il coupe tout en deux, il refuse de voir son père qui se meurt, il multiplie les condamnations à mort, il ne recule devant rien pour tuer son neveu. La nourrice émet le diagnostic : « C'est la mauvaise moitié de Médard qui est revenue. » Mais un beau jour apparaît l’autre moitié qui, récupérée et rapiécée par d’autres médecins, menait une existence indépendante, animée, elle, de toutes les bonnes intentions du monde. Très vite, la lutte entre les deux côtés, sème le trouble dans les esprits : « Nous nous sentions perdus entre une vertu et une perversité également inhumaine. » Les deux côtés tombent bien sûr amoureux de la même bergère et se disputent sa main dans un duel dont ils sortent blessés, tous deux, sur leur ligne de séparation. Grâce aux soins du docteur Trelawney, médecin du Capitaine Cook échoué sur la côte, les deux côtés sont habilement ressoudés en une seule et même personne où cohabiteront de nouveau le bien et le mal.

Le conte se lit comme un récit réaliste où les deux moitiés évoluent indépendamment l’une de l’autre dans le monde réel. Il est avec cela allégorique de bout en bout, dans ses détails autant que dans son ensemble, s’interdisant, autant que possible, l’allusion. Le conte séduit également par sa technique narrative moyenâgeuse, remise au goût du XXe siècle. Le narrateur intervient dans son récit, s’impliquant dans sa trame. C’est un gamin, le neveu bâtard du vicomte, qui court les bois avec le docteur Trelawney pour recueillir les confidences des autres personnages. À la dernière page, il se sépare de nous, triste et seul, sur ces mots : « J’étais arrivé au seuil de l’adolescence et me cachais encore dans le bois entre les racines des grands arbres pour me raconter des histoires. Une aiguille de pin pouvait représenter pour moi un chevalier, une dame ou un bouffon ; je l’agitais devant mes yeux, et d’interminables histoires m’exaltaient. »

C’est l’un de ces textes que l’on ne cesse de relire et qui réserve sans cesse de nouvelles lectures.