NOTE DE LECTURE : J. HASEK, LES AVENTURES DU BRAVE SOLDAT CHVEIK (Švejk) (1921-23)

9 Mar 2022 NOTE DE LECTURE : J. HASEK, LES AVENTURES DU BRAVE SOLDAT CHVEIK (Švejk) (1921-23)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est la chronique débraillée des péripéties d'un troufion ballotté par l'absurde roulement d'une guerre sans queue ni tête. Chvéïk, un brave citoyen de Prague, malmené par l’Empire austro-hongrois, participe du Candide de Voltaire et de Charlot. Son personnage reste ambigu, balançant entre l'ingénuité et l'ingéniosité. Il n'est pas tant benêt qu'insaisissable, en marge d'un drame qui ne saurait l'atteindre, pour la simple raison qu'il l'interprète toujours pour le mieux. Il n'a ni intérieur ni revers, il incarnerait « l'indemnité » absolue : il entre indemne dans tout, sort indemne de tout. Il ne sait à quelle sauce il mourra, il n'en a cure. Il se révèle clown de nature, sans songer pour autant à faire rire ou imaginer qu'il le fasse, pour la simple raison qu’il est incurablement innocent. Lui aussi est un va-t-en-guerre dans une contrée qui ne croit pas plus en la guerre qu’en la paix et qui exalte tant son patriotisme qu’il s’autorise toutes les aberrations. Dans un univers où nous sommes tous coupables, pour une raison ou l'autre, l'innocence est pathétique sinon ridicule. Ce personnage de l’une des satires contre la guerre les plus célèbres de la littérature universelle se présente comme le héros comblé du harcèlement : il ne passe pas entre les mailles, il passe entre les lignes. Parce qu’il n’a pas plus de lignes que de mailles et qu’il pousse sa vénération pour la dégaine militaire de l’homme au ridicule.

Le succès du « Brave soldat Chvéïk » tient de la promesse qu'aurait pu avoir ce récit si son auteur avait eu un peu plus de persévérance et l’avait terminé. On a le personnage, on a la parodie, il manque le récit. Dans le premier volume, on ne comprend pas pourquoi Chvéïk change de maître ni pourquoi il n'est question de ses activités qu'à la fin du volume. On doit attendre le deuxième volume pour le voir partir en guerre. Or ce volume, qui tente de réparer les carences du premier, gagne en narration ce qu'il perd en cocasserie et en burlesque. Les longueurs, par trop moralisatrices, épuisent vite l'intérêt du lecteur et… Hasek ne se montre pas à la hauteur de son héros. Il perd son humour pour se livrer à un réquisitoire contre la guerre et le régime disciplinaire de l'armée. La bêtise qui les anime et les mène prêterait à pleurer si on n'en riait pas. Chvéïk n'est plus qu'un rouage perdu dans une machine disciplinaire que nul ne maîtrise. On ne l'entend presque plus ; on ne le voit presque plus. Il échoue en Sancho Pança demeuré d'un aumônier militaire vénal. On en attend tant au début du premier livre et l'on se retrouve avec un vulgaire valet, tant caricatural qu’on le regrette pour lui et encore plus pour son auteur. En définitive, Hasek se révèle aussi assommant que son personnage et il réclame de son lecteur de le subir comme lui-même a subi… Chvéïk. Un procédé somme toute légitime et honnête quand l’on sait le nombre d’auteurs qui se révèlent barbants sans en être conscients et sans ressentir le besoin de s’en excuser. On aurait tant aimé assister aux péripéties de Chvéïk sur le champ de bataille et l'on doit se contenter de ses services à l'arrière. Pour Hasek, la guerre ne serait, pour pasticher le titre de Dante, que la plus grande « humaine comédie » au monde, couronnement guerrier de la connerie humaine.

Ce serait un humour d'ambiance qui n’aurait pas été sans influencer Kafka. Le destin n'existe pas ; la liberté non plus. Les larmes de rire recouvrent de sordides pleurs qui prennent leur parti de rire de l’incongru. Les scènes cocasses ne manquent pas. Chvéïk ne trouve meilleure manière de désarmer policiers et juges militaires que de s’attribuer plus de crimes qu’on ne lui prête. Il n’est pas pour contrarier mais pour donner raison. Il reconnaît volontiers être l’auteur de l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, ne rencontre aucun mal à troquer un conseil de discipline contre un conseil de médecins qui le déclare débile et irresponsable et l’envoie dans un asile où, dans toute cette cavalcade de mouvements de troupes, il trouve son bonheur, ému par les soins des soignants qui pourtant le traitent sans ménagement : « Les infirmiers le prirent dans leurs bras et le portèrent aux cabinets, en le priant de faire ses petits et ses gros besoins. Cela aussi fut pour Chvéïk un moment historique, et il en parlait avec attendrissement. [...] Je ne citerai que la phrase dont Chvéïk accompagne toujours le souvenir de cette scène, désormais inoubliable pour lui : « Et pendant ce temps-là, l'un des infirmiers me tenait dans ses bras ! » » L’asile se révèle le royaume de la liberté où l'on peut se livrer en toute impunité à tous ses caprices. Chvéïk reconnaît même que « les quelques jours que j'ai passés dans l'asile de fous sont les plus beaux de ma vie. » Le plus intéressant reste le récit du traitement auquel il est soumis : « Tout d'abord, on l'avait déshabillé et, après l'avoir enveloppé dans une espèce de peignoir de bain, on l'avait conduit, en le soutenant familièrement sous les bras, à la salle de bains, tandis qu'un des infirmiers lui racontaient des histoires juives. » L’ouvrage abonde en scènes d’autant plus désopilantes qu’elles présentent l’armée comme un chantier de toutes les aberrations. En définitive, Chveïk doit accompagner son lieutenant au front pour une raison particulièrement cruciale. Ayant provoqué la mort de son canari et de son chat, il compense ses dégâts en lui procurant un chien (dans le civil il était marchand de chiens) qui n’est autre que celui du colonel. Ils se trimbalent en Bohême, en Autriche, en Hongrie et gagnent le front de Galicie. Chveïk se retrouve devant une cour martiale pour avoir, par pure curiosité, endossé un uniforme russe trouvé par hasard sur le champ de bataille.

Le succès de cette parodie, comme d’ailleurs celle du Don Quichotte, montre que les livres qui résistent ne sont pas tant des odyssées de la grandeur de l’homme que de son ridicule. Rien n’était plus martial que la chevalerie, rien ne le serait plus que la guerre et ses déchaînements. Bertolt Brecht reprenait le personnage de Chvéïk, icône de la survie humaine en période de guerre, dans sa pièce « Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale » : Chveïk est l’anti-héros de toute guerre. En montrant cette cruauté qui caractérisait les milieux nihilistes russes, Poutine passera à l’histoire comme criminel de guerre. En revanche, je me demande quel sort sera réservé à Zelenski. On était en droit d’attendre davantage d’un homme politique, surtout quand son devoir premier est de ménager et d’amadouer l’ours russe. Mais c’est vrai, pour brave qu’il soit, Zelenski n’est pas un homme politique mais un homme des studios. Les Etats-Unis ont eu Reagan – les circonstances historiques ont servi sa carrière et sa destinée ; la France nous menace d’un guignol plutôt murin lancé à l’assaut des éoliennes dont les seules conquêtes sont pour l’heure Sarah et Marion à moins qu’il ne soit leur âne. Au risque de m’aliéner les commentateurs de ce terrible assaut poutinien contre l’Ukraine, je ne peux m’empêcher de trouver à Zelenski des côtés chvéïkiens sinon chelmiens. On écrira des livres sur lui. Sur son courage, sa résistance, sa candeur, ses protestations, ses tentatives désespérées d’entraîner l’OTAN et l’Union européenne. Je ne sais si le ton sera aristophanesque ou hasékien. Depuis que la plume romanesque s’est laissé contaminer par le journalisme – pour ne point parler du narcissisme divanesque – on n’est pas près de se donner un Cervantès ou un Hasek. Le calvaire des populations ukrainiennes, à la suite des populations syriennes, afghanes, arméniennes, ne les tolérerait pas…