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NOTE DE LECTURE : JEAN-JACQUES ROUSSEAU, LES CONFESSIONS (1765)

La vocation philosophico-littéraire de Rousseau ressort à un second choix. L'échec de sa carrière musicale, s’alliant à ses soucis matériels et à sa recherche de la gloire, l'aurait poussé vers les lettres. Sa reconversion remonte au jour où il tomba par hasard sur le thème du concours de l'Académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » Il reconnaît : « A l'instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme » (« Les Confessions », La Pléiade, Vol. I, Livre VIII, p.351). D'un côté, il reconnaît avoir été dans « une agitation qui tenait au délire » ; de l'autre, il cède à des pleurnicheries qui ne s’arrêteront plus : « Dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement. » Sauvé et perdu à la fois par les lettres, sauvé par leurs promesses, « l'enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu » ; perdu par la perversion du monde auquel elles introduisent. Il livrerait ses confessions pour se repentir, pour des broutilles davantage que pour des turpitudes, comme lorsqu'il relate l'épisode du ruban volé, accusant du vol qu'il avait commis la jeune servante à laquelle il le destinait. Tourmenté par le remords pendant quarante ans, il en déchargerait sa conscience en avouant sa bassesse : « Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allègement sur ma conscience, et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions » (II, p.86).
Rousseau invoque également l'illumination sur la route de Vincennes qui aurait achevé d’écarter les inhibitions, les complexes, les timidités, l’encourageant à s'inscrire en lettres contre le monde qui a manqué de reconnaître ses dons musicaux. L'écriture se propose en simulation lui permettant de contrôler sa présence dans le monde, tant corrigée et maîtrisée qu'elle ne laisserait plus paraître les maladresses qui le caricaturaient. Désormais, couvert par ses écrits, qui le devancent et réhaussent son prestige, il ne craindrait plus le ridicule : « J'aimerais la société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait. Moi présent on n'aurait jamais su ce que je valais, on ne l'aurait pas soupçonné même » (III, p.116). Ce serait somme toute classique, on n'écrirait que pour mieux paraître dans un monde qu'on décrie, soit qu'on soit meilleur qu'on ne paraisse, soit qu'on souhaite le devenir. Dans l'un et l'autre cas, l'écriture se pratiquerait sur le mode d'une correction, correction de l'autre (lecteur), correction de soi (auteur), réclamant l’une et l’autre les corrections du texte. Rousseau retournait longuement ses pensées pendant ses longues nuits d'insomnie et encore dans son lit les dictait à Mme Le Vasseur au petit matin pour ne pas les oublier en faisant sa toilette et en s'habillant. Selon ses biographes patentés, Mme Le Vasseur, sa compagne de vie, ne comprenait ni ce qu’il dictait ni ce qu’elle écrivait.
Rousseau assure répugner à vivre de sa plume, se faisant volontiers copiste pour subvenir à ses besoins plutôt que d’en dépendre et se laisser corrompre par une plume mercenaire : « Je sentais qu'écrire pour avoir du pain eut bientôt étouffé mon génie et tué mon talent qui était moins dans ma plume que dans mon cœur, et né uniquement d'une façon de penser élevée et fière qui seule pouvait le nourrir. Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d'une plume toute vénale. La nécessité, l'avidité peut-être, m'eut fait faire plus vite que bien. Si le besoin du succès ne m'eut pas plongé dans les cabales il m'eut fait chercher à dire, moins des choses utiles et vraies, que des choses qui plussent à la multitude, et d'un auteur distingué que je pouvais être, je n'aurais été qu'un barbouilleur de papier. Non non, j'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était, ne pouvait être illustre et respectable qu'autant qu'il n'était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités il ne faut pas dépendre de son succès » (IX, p.402). A la longue, son écriture s’insinuera dans le sillage de ses multiples revanches, contre le monde qui ricanait sur son passage, contre ses détracteurs, contre Voltaire et ses acolytes, et écartant toute retenue, Rousseau résolut de miser sur la franchise, « se montrant tout entier en public », dévoilant les dessous de l'humanité en dévoilant les siens : « Je donne assez de prise à la malignité des hommes par mes récits sans lui en donner encore par mon silence » (II, p.60). Il ne se départirait pas d'un mode de composition musicale, porté par l'enthousiasme poétique autant que par le fiel neurasthénique – lui-même parlant des « délices de la verve dans la composition » (VII, p.294). Son œuvre serait à l'image de l'opéra qu'il soumit à Rameau et qu'il présente en ces termes : « Il est vrai que mon travail inégal et sans règle était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie et que la Science ne soutient point » (VII, p.334).
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Le sexe sous-tendant toute chose, en l’occurrence la recherche de la gloire, Rousseau se montre somme toute éloquent sur ses orientations sexuelles et sur ses manies. Il reconnait explicitement : « La volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur... » (VIII, p.379). On aurait les signes d'une impuissance partielle. Sa timidité, sa maladresse, ses inhibitions, sa difficulté à concevoir l'acte sexuel surtout : « Je ne m'imaginais pas comment une fille et un garçon parvenaient à coucher ensemble ; je croyais qu'il fallait des siècles pour préparer ce terrible arrangement » (IV, p.144). Son initiation amoureuse par Mme de Warens, qui prenait comme amants ceux qu’elle convertissait au catholicisme, s’accompagna d’un soupçon d'inceste : « Elle était pour moi plus qu'une sœur, plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus qu'une maîtresse, et c'était pour cela qu'elle n'était pas une maîtresse. Enfin je l'aimais trop pour la convoiter » (V, p.196). Il reconnaît : « J'étais comme si j'avais commis un inceste. » Visiblement partagé entre la tendresse et la jouissance, ne trouvant pas l'une dans l'autre, comblé par la tendresse d'une mère-maîtresse, cherchant la jouissance dans la… masturbation : « J'avais une tendre mère, une amie chérie mais il me fallait une maîtresse. Je me la figurais à sa place ; je me la créais de mille façons pour me donner le change à moi-même. Si j'avais cru tenir maman dans mes bras quand je l'y tenais, mes étreintes n'auraient pas été moins vives, mais tous mes désirs se seraient éteints ; j'aurais sangloté de tendresse, mais je n'aurais pas joui » (V, p.219). Mme de Warens abuse visiblement de lui sous prétexte de compléter son instruction, cherchant et trouvant en ses domestiques des hommes à son goût. Lui prend son parti de se mettre en triangle avec sa protectrice et son amant : « Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être dans la terre » (V, p.201).
Rousseau était d'un doux masochisme, s'accommodant d'une certaine impuissance de laquelle il tirait une irritante gloriole morale : « Etre aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances, et plus ma vive imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. On conçoit que cette manière de faire l'amour n'amène pas de progrès bien rapides, et n'est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont l'objet. J'ai donc fort peu possédé, mais je n'ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière ; c'est-à-dire, par l'imagination. Voilà comment mes sens, d'accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque m'ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes, par les mêmes goûts qui, peut-être avec un peu plus d'effronterie, m'auraient plongé dans les plus brutales voluptés » (I, p.17). Il pratiquait volontiers la masturbation, « funeste habitude de donner le change à mes besoins » (VII, p.316), non sans remords.
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Je ne peux m'empêcher, malgré l’importance des contributions de Rousseau tant au contrat social qu’à l’éducation de trouver une certaine indignité dans le ton de ses « Confessions ». Le personnage serait risible, caricature neurasthénique de l'homme, décelable dans des passages du genre : « Comment se pouvait-il qu'avec des sens si combustibles, avec un cœur tout pétri d'amour je n'eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé ? Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu bien satisfait, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu » (IX, p.426). Leur lecture révèle un personnage tant pénétré de sa singularité, de sa bonté, de son innocence, se posant en le plus vertueux et talentueux des hommes, qu’il dissuaderait de verser dans le genre. Une trouble puérilité larmoyante, plus de hâblerie que d’habileté littéraire : « … et je suis presque sûr, que si jamais, retournant dans ces lieux chéris j'y retrouvais mon cher noyer encore en être, je l'arroserai de mes pleurs" (I, p.24). Vaniteux, conscient et fier de l'être : « L'on rira de me voir me donner modestement pour le prodige. Soit ; mais qu'on aura bien ri, qu'on trouve un enfant qu'à six ans les romans attachent, intéressent, transportent, au point d'en pleurer à chaudes larmes ; alors je sentirai ma vanité ridicule, et je conviendrai que j'ai tort » (II, p.62). Son accablante vanité encore dans des passages du genre : « J'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent tout ce que je valais » (X, p.496). Certains traits littéraires trahissent plus de lourdeur que d'humour, traits que son tact d'auteur aurait dû épargner au lecteur, même dans des confessions qui prétendent dire toute la vérité. Décrivant le décès de Mme de Vercelis, femme de vertu, il conclut sa narration en ces termes : « Enfin ne parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon, dit-elle en se tournant, femme qui pette n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça » (II, p.83). Ses nombreux paradoxes brosseraient le portrait de l’homme paradoxal par excellence : il se désole de la solitude et loue ses vertus sociales, se désole de la société et ne recule devant rien pour accéder au monde, se désole de sa vie ambulante et célèbre l'errance... Balourd, boudeur, grincheux, susceptible au point de s'offusquer d'un rien, convertissant ses démêlés mondains en drames philosophico-sociaux. De ces neurasthéniques patentés qu'on pourrait tout autant assimiler à des génies, il raturait ses saillies caractérielles d'une paranoïa aigüe : « Le temps me gagne, les espions m'obsèdent » (VII, p.325). On se demande, au terme de la lecture de ses confessions, de quoi il se plaint. Il cherchait désespérément des motifs d'être malheureux, se situant au cœur d’une vaste conspiration, vivant sans cesse ses derniers instants de bonheur, nous promettant sans cesse le récit de ses malheurs. S'il est un mystère qui entoure sa vie, ce serait celui de son mécontentement chronique.
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Rousseau se pose en victime quasi propitiatoire de sa vocation pour la franchise, inconditionnelle et incorruptible, mettant sa balourdise sur son compte, comme dans sa lettre à Frédéric de Prusse : « La franchise de mon zèle avait passé pour la rusticité d'un pédant » (XII, p.600). Il se révèle de ces esprits débordés qui tirent gloire d'une sincérité qui ne serait rien moins que maladroite, plus soucieux de leurs sentiments que de leurs intérêts, ne répugnant à la politique que pour s’autorise à donner des leçons de morale à un monde irrémédiablement politique : « Ne voulant cacher mes façons de penser à personne, sans fard, sans artifice en toute chose, disant mes fautes à mes amis, mes sentiments à tout le monde, au public ses vérités sans flatterie et sans fiel, et me souciant tout aussi peu de le fâcher que de lui plaire. Voilà mes crimes, et voilà mes vertus » (« Lettre à C. de Beaumont », La Pléiade IV, p.929). L’un des plus grands pédagogues au monde, peut-être le premier moderne, était un homme bien étrange. Il se berce et se pénètre de sa vanité pour mieux endurer ses misères domestiques, ses déboires mondains, les trahisons de ses amis : « Un être à part, qui n'a point le caractère, les maximes, les ressources des autres, et qu'il ne faut point juger sur leurs règles » (« Les Confessions », note 2, La Pléiade, vol. I, p.1507). Le personnage et ses thèses présentent un caractère factice. Son œuvre présente le cachet philosophique d’un stoïcisme qui n’aurait pas de considération pour la raison. Sénèque, lui au moins, ne cachait pas sa vile nature, préconisant l’abstinence, se livrant aux loisirs et plaisirs de la richesse. Rousseau n'aura cessé de se mettre dans des situations malaisées, tant intellectuelles que sensuelles, dont le prix ou le ressort serait sa curieuse impuissance. C’est une bien piteuse excuse qu'il trouve pour se blanchir de l’abandon de ses enfants à l’assistance publique et ravaler sa nature vertueuse : « Je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon » (VIII, p.357). Il ne nous épargne pas pour autant ses regrets et ses remords, échouant à nous convaincre de leur… sincérité, continuant de se justifier : l'assistance publique plutôt que la misère d'une famille, d'honnêtes ouvriers ou de valeureux soldats plutôt que de louches et malhonnêtes aventuriers. C’est Rousseau, plutôt que Voltaire ou Diderot, qui mérite d’être considéré comme le précurseur de l’intellectuel qui cherche dans ses mots de quoi combler sa vanité avec son audience.

