The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : JEAN-JACQUES ROUSSEAU, LES CONFESSIONS (1782-1789)

Ce serait l’une des premières autobiographiques des temps modernes et le seul écrit où Rousseau se livrerait sans masque : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. » Sa vocation philosophico-littéraire est un second choix de carrière après qu’il ait renoncé à s’illustrer dans la musique. Sa reconversion remonte au jour où il tombe par hasard sur le thème d’un concours de l'Académie de Dijon sous l’intitulé : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » C’est l’occasion pour lui de se chercher du côté des lettres : « A l'instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme » (La Pléiade, vol I, VIII, p. 351). Cette orientation se précise avec une illumination qu’il a sur la route de Vincennes qui l’incite à se délester de ses réticences et de ses complexes pour s’inscrire d'une certaine manière en lettres contre « le monde » qui aura manqué de reconnaître ses dons musicaux. Ses confessions recouvreraient une simulation de pénitence, à laquelle on ne croit pas, tant il balance entre la mauvaise et la bonne foi, proteste en permanence de sa véracité pour se dédouaner, comme lorsqu'il relate l'épisode du ruban qu’il a volé et dont il attribue le vol à la jeune servante à laquelle il le destinait. Il était alors âgé de 16 ans, employé par la comtesse de Vercellis à Turin, il s’en serait tourmenté pendant quarante ans, il décharge sa conscience en avouant – par écrit – sa bassesse : « Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allègement sur ma conscience, et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions » (II, p. 86).
Rousseau retournait ses pensées dans son lit pendant de longues nuits d'insomnie avant de les dicter au petit matin à Mme Le Vasseur de son lit même pour ne pas courir le risque de les oublier en faisant sa toilette et en s'habillant. Il pratiquait l'écriture sur le mode d'une correction et comme correction, celle du texte, celle de l'autre (lecteur) aussi, rarement de soi (auteur) puisqu’il ne cesse de se justifier. Dans ses autres écrits, l’écriture se vouait à rehausser son prestige dans un monde où, sans cela, on risquait de ne voir que ses maladresses, de sous-estimer ses dons et capacités intellectuelles et de le ridiculiser : « J'aimerais la société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait. Moi présent on n'aurait jamais su ce que je valais, on ne l'aurait pas soupçonné même » (III, p. 116). Ce serait somme toute commun, on n'écrirait que pour mieux paraître dans un monde qu'on ne manquerait pas de décrier, soit qu'on soit meilleur qu'on ne paraisse, soit qu'on souhaite le devenir. En définitive, l'écriture lui assurait une revanche sur ses déboires – musicaux, intellectuels, mondains. Dans « Les Confessions », écartant toute inhibition et toute simulation, Rousseau se résoudrait à la sincérité la plus totale, dévoilant les dessous de l'humanité en dévoilant les siens, « se montrant tout entier en public » : « Je donne assez de prise à la malignité des hommes par mes récits sans lui en donner encore par mon silence » (II, p. 60).
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Rousseau passe pour l’un des premiers « intellectuels » modernes. Or le portrait que ses confessions brossent de lui est pour le moins trouble. C’est d’abord celui d’un hâbleur qui ne cesse de se plaindre et de se chagriner. Il se désole de la solitude, loue ses vertus ; il se désole de la société, n'épargne aucun effort pour accéder au monde ; il se désole de sa vie ambulante, loue les vertus de l'errance. Balourd, boudeur, grincheux, susceptible au point de s'offusquer d'un rien, convertissant ses démêlés mondains en drames philosophico-sociaux, il était de ces gens qui présentent à la fois des signes de mégalomanie et de paranoïa – des neurasthéniques patentés qu'on pourrait tout autant désigner comme des génies. De plus, il conciliait volontiers ses humeurs maladives et contradictoires dans… une paranoïa aigüe : « Le temps me gagne, les espions m'obsèdent » (VII, p. 325). Vaniteux, conscient de l'être, fier de l'être : « L'on rira de me voir me donner modestement pour le prodige. Soit ; mais qu'on aura bien ri, qu'on trouve un enfant qu'à six ans les romans attachent, intéressent, transportent, au point d'en pleurer à chaudes larmes ; alors je sentirai ma vanité ridicule, et je conviendrai que j'ai tort » (II, p. 62). C’est qu’il avait tout lu dans son enfance, presque tout. Plutarque, Ovide, Jean le Sueur, La Bruyère, Bossuet, Fontenelle, Molière. Sa vanité reste l’encre dans laquelle il trempe sa plume pour nous livrer ces confessions : « J'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent tout ce que je valais » (X, p. 496). Certains détails, que son tact d'auteur aurait dû pousser à épargner au lecteur, trahissent plus de lourdeur que d'humour, irrecevables chez un homme de sa sensibilité. Décrivant le décès de Mme de Vercelis, femme de vertu, il conclut sa narration en ces termes : « Enfin ne parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon, dit-elle en se tournant, femme qui pette n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça » (II, p. 83).
Chez Rousseau aussi le sexe sous-tend toute chose, la recherche de la gloire surtout, reconnaissant volontiers : « La volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur... » (VIII, p. 379). Sa maladresse, ses inhibitions, sa difficulté à concevoir l'acte sexuel convergeraient dans une impuissance partielle : « Je ne m'imaginais pas comment une fille et un garçon parvenaient à coucher ensemble ; je croyais qu'il fallait des siècles pour préparer ce terrible arrangement » (IV, p. 144). Dans son initiation amoureuse pendant l'été 1734 par Mme de Warens se glisse un soupçon d'inceste : « Elle était pour moi plus qu'une sœur, plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus qu'une maîtresse, et c'était pour cela qu'elle n'était pas une maîtresse. Enfin je l'aimais trop pour la convoiter » (V, p. 196). Visiblement partagé entre la tendresse et la jouissance, comblé par l’une, cherchant l’autre, il reconnaît : « J’étais comme si j'avais commis un inceste. » Il n’a d’autre choix que de se rabattre sur la masturbation : « J'avais une tendre mère, une amie chérie mais il me fallait une maîtresse. Je me la figurais à sa place ; je me la créais de mille façons pour me donner le change à moi-même. Si j'avais cru tenir maman [c’est ainsi qu’il nommait Mme de Warens] dans mes bras quand je l'y tenais, mes étreintes n'auraient pas été moins vives, mais tous mes désirs se seraient éteints ; j'aurais sangloté de tendresse, mais je n'aurais pas joui » (V, p. 219). Mme de Warens cherchant et trouvant en ses domestiques des hommes à son désir, Rousseau se rengorge de s'être mis en triangle avec sa protectrice et son amant : « Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être dans la terre » (V, p.201). Le ménage à trois, tiers dans une relation triangulaire, lui permettait pendant cette période de surmonter son impuissance. Rousseau était par ailleurs d'un doux masochisme, s'en accommodant : « Etre aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances, et plus ma vive imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. On conçoit que cette manière de faire l'amour n'amène pas de progrès bien rapides, et n'est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont l'objet. J'ai donc fort peu possédé, mais je n'ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière ; c'est-à-dire, par l'imagination. Voilà comment mes sens, d'accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque m'ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes, par les mêmes goûts qui, peut-être avec un peu plus d'effronterie, m'auraient plongé dans les plus brutales voluptés » (I, p. 17). L’auteur de « L’Emile » se complaisait plutôt à la masturbation dont l’on trouve une des mentions les plus éloquentes de la littérature universelle. Il la pratiquait en guise de change, peut-être aussi de complément, en nourrissant du remords : « La funeste habitude de donner le change à mes besoins » (VII, p. 316). Son ouverture à dévoiler ses inclinations et ses pratiques sexuelles lui aura attiré l’intérêt des milieux psychanalytiques qui se sont goulûment penchés sur son cas pour illustrer leurs thèses, imputant par exemple son masochisme à je ne sais quel traumatisme causé par une fessée reçue à huit ans pour dissuader ses premiers émois amoureux et entrée dans la littérature comme « La fessée de Mlle Lambercier », sœur du pasteur chez qui il avait été mis en pension en Haute-Savoie.
Rousseau n'aurait cessé de se mettre dans des situations malaisées, tant intellectuelles que sensuelles. Le personnage serait plus risible que pathétique, une caricature intellectuelle de l'homme qui n’invoque pas les lettres sans y chercher son salut en s’y perdant et sans s’y perdre en y cherchant son salut. Il serait d’autant plus caricatural qu’il assure répugner à vivre de sa plume, se faisant copiste pour subvenir à ses besoins : « J'aurais pu me jeter tout à fait du côté le plus lucratif, et, au lieu d'asservir ma plume à la copie, la dévouer entière à des écrits, qui, du vol que j'avais pris et que je me sentais en état de soutenir, pouvaient me faire vivre dans l'abondance et même dans l'opulence, pour peu que j'eusse voulu joindre des manœuvres d'auteur au soin de publier de bons livres. Mais je sentais qu'écrire pour avoir du pain eut bientôt étouffé mon génie et tué mon talent qui était moins dans ma plume que dans mon cœur, et né uniquement d'une façon de penser élevée et fière qui seule pouvait le nourrir. Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d'une plume toute vénale. La nécessité, l'avidité peut-être, m'eut fait faire plus vite que bien. Si le besoin du succès ne m'eut pas plongé dans les cabales il m'eut fait chercher à dire, moins des choses utiles et vraies, que des choses qui plussent à la multitude, et d'un auteur distingué que je pouvais être, je n'aurais été qu'un barbouilleur de papier. Non non, j'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était, ne pouvait être illustre et respectable qu'autant qu'il n'était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités il ne faut pas dépendre de son succès » (IX, p. 402). Pour méritoire – et toujours actuelle – que soit sa position sur l’écriture, sa posture intellectuelle n’en bascule pas moins dans l’imposture sur nombre de points telle l’excuse qu’il avance pour justifier l'abandon de ses enfants à l’assistance publique : « Je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon » (VIII, p. 357). Il aurait préféré l'assistance publique à la misère d'une famille adoptive pour mieux garantir que les enfants deviennent d'honnêtes ouvriers ou de valeureux soldats plutôt que de louches et douteux aventuriers. Il ne nous épargne pas pour autant ses regrets et ses remords, échouant à nous convaincre de leur sincérité, continuant incontinent de se rengorger de ses mérites.
La lecture des « Confessions » du grand intellectuel, pénétré de sa singularité, de sa bonté, de son innocence, se posant en le plus vertueux et le plus talentueux des hommes, et avec cela bilieux, hostile, antipathique, dissuaderait de verser dans le genre. On se demande, au terme de sa lecture, de quoi il se plaint. Finalement, le sort l'aura plutôt comblé – toutes ces protectrices ! Sans parler de l’histoire intellectuelle et de son panthéon (où il ne s’imaginait assurément pas reposer à côté de… Voltaire !). Un sacré barbouilleur – de semence autant que d’encre – qui aura désespérément cherché des motifs d'être malheureux, vivant sans cesse ses derniers instants de bonheur, nous promettant sans cesse le récit de ses malheurs. S'il est un mystère qui entoure sa vie, ce serait celui de son insatisfaction chronique – peut-être amoureuse : « Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu bien satisfait, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu » (IX, p. 426). On ne saurait, après cette lecture, que se déclarer heureux, vivant un bonheur de tous les instants – ne serait-ce que pour montrer cette dignité de n’être qu’un homme parmi des milliards d’autres, dignité que certains intellectuels ou artistes se montrent souvent prompts à diluer dans leur grande vanité.
On n’en retient pas moins de ces confessions comme une manière de faire de la philosophie qui serait plus honnête que de rouler des concepts, de se gargariser de citations, de s’accrocher à toutes sortes d’autorités. La pensée baignerait dans les vécus autobiographiques – plutôt que phénoménologiques ( ?) – de leur auteur et ce sont leurs souvenirs qui donnent leurs couleurs, leurs tonalités, leurs saveurs à leurs considérations et au sens qui s’en dégage. C’était Rousseau, rien plus, rien moins, c’était nul autre ; il mérite d’être lu pour savoir qui il était : « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. » On le lit, curieux et amusé à la fois, se retenant pour ne pas le coucher à notre tour sur un divan, parce que les psychanalystes seraient en définitive des intellectuels encore plus dévoyés que lui, se composant une posture de sages ou de curés derrière leur masque de silence et le mouvement de succion des lèvres derrière lesquelles se pressent leurs soupçons, plus ou moins tirées par les cheveux, qui ne disent rien plus que ce que montre Rousseau, en l’occurrence que chaque homme recouvre un écart d’une norme qui n’a cessé d’être contestée. Lui au moins était assuré de remporter le jugement dernier : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : « Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. » »
En définitive, Rousseau ne se serait pas départi dans son œuvre d’écriture du mode de composition musicale, porté par l'enthousiasme poétique et le fiel neurasthénique à goûter « les délices de la verve dans la composition ». Son œuvre serait à l'image de l'opéra qu'il soumit à Rameau et qu'il présente en ces termes : « Il est vrai que mon travail inégal et sans règle était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie et que la Science ne soutient point » (VII, p. 334).
Photo : Allan Ramsay (Londres, 1766)

