The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : K. YACINE, NEDJMA (1956)

C’est l’œuvre d’un poète qui compose un hymne pour une contrée parmi les plus indécises et indéterminées de l’aire arabo-berbère, entre la Tunisie encore ottomane et le Maroc encore andalou. L’Algérie ne serait qu’une province, si ce n’est qu’on ne sait de quel croisement entre la Turquie dégénérescente et la France colonisatrice. Elle ne se reconnaîtrait plus en l’une, elle en voudrait toujours à l’autre : « … ce pays d’où nous venons, qui n’est pas une province française, et qui n’a ni bey ni sultan, tu penses peut-être à l’Algérie toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas une nation, pas encore, sache-le : nous ne sommes que des tribus décimées. » Elle en serait devenue irascible, méprisant la Tunisie à l’est, dédaignant le Maroc à l’ouest. Entre Carthage et l’Andalousie, elle ne saurait vers quelle frontière se tourner, ni quelle culture cultiver ni quel régime se donner. Elle serait trop vaste pour se donner des traits, d’autant qu’elle ne s’accommoderait pas vraiment de son désert ni ne reconnaîtrait ses racines kabyles. L’Algérie se cherche une contenance avec une constitution. Entre-temps, elle célèbre son décor méditerranéen : « … un soleil grimé, calumet sans ardeur s’éteignant dans la bave d’une mer lamentablement vautrée, mère de mauvaise vie et de sang froid qui répand dans la ville un air de maléfice et de torpeur, fait de toute la haine de la nature pour le moindre geste et la moindre pensée… » Ce texte serait un hymne charnel à la croisée d’une double broussaille, celle de Camus, couvé par mère sourde et retirée, et celle de Yacine, couvé par une mère folle et calcinée : « Mère ne sait pas parler sans se déchirer le visage, en levant ses prunelles taries au ciel. Elle parle aux oiseaux et maudit ses enfants. Depuis longtemps elle psalmodie pour moi la prière des morts. » C’est un texte désorienté qui dit son désarroi et ne laisse pas vraiment entrevoir d’issue : « Plaise au ciel que tu sortes lavée de l’encre grise que seule ma nature de lézard imprime injustement dans ta peau ! » L’Algérie croule – encore ? toujours ? – sous l’ombre des hommes qui n’ont pas été à la hauteur de la mission qui leur était impartie de lui donner un caractère. Ils ne se sont extraits à l’alanguissement ottoman que pour succomber aux attraits des garces coloniales, ils ont trahi leurs compagnes avec des concubines et des prostituées, se livrant à la chasse aux sangliers plutôt que de tourner leurs fusils contre l’envahisseur, léguant leur bâtardise coloniale à une progéniture qui ne pouvait réparer leur indignité parce qu’elle ne pouvait renier ses pères : « … l’ombre des pères, des juges, des guides que nous suivons à la trace, en dépit de notre chemin, sans jamais savoir où ils sont, et s’ils ne vont pas brusquement déplacer la lumière, pour prendre par les flancs, ressusciter sans sortir de la terre ni revêtir leurs silhouettes oubliées… » Yacine tente de restituer l’Algérie à ses racines historiques et mythologiques sur lesquelles le colonialisme serait une excroissance qui les embrouillerait et boucherait on ne sait plus quelle vocation…
On doit traverser le premier tiers du livre pour connaître l’éblouissement avec Mokhtar, même s’il manque d’extravagance et qu’il en reste à une rouerie toute constantinoise. Il est de ces personnages qui sauvent les récits les plus alambiqués de leur ennui et leur donnent l’envergure d’une épopée. C’est un sage ; c’est un dépravé. C’est un vieillard ; c’est un adolescent. C’est le pédagogue souteneur et le souteneur pédagogue. C’est l’Arabe, se doublant du Kabyle, fastueux par-ci, caricatural par-là. C’est le roi de Constantine qui, avec un demi-siècle de distance, accomplit son deuxième pèlerinage à la Mecque où est enterré son père ou son grand-père pour se laver des nombreux péchés accomplis au service de la littérature algérienne sous la plume de Yacine. Sa désolation est une mauvaise herbe dans le sillage de la colonisation qui aurait brisé je ne sais quelle narration immémoriale et l’aurait laissée exsangue : « … il y a des rats à notre chevet. Je renonce à miauler pour les mettre en fuite, couché sur mon lit de papier, je résous une question dont je rends finalement la solution impossible… »
Yacine procède par tableaux et par échanges pour reconstituer on ne sait quel puzzle dont on soutient laborieusement la lecture. Dans son cas aussi, comme pour tous les auteurs devenus des icônes, on s’interroge sur le ressort qui met une plume à sa main et l’attelle à la production « du » livre qui se déclinera en une dizaine ou une centaine de livres. Pourquoi écrit-il donc ? Que recherche-t-il ? Quelle place ménage-t-il à l’auteur ? laquelle au lecteur ? Quel lecteur vise-t-il ? comment le retient-il ? qu’attend-il de sa lecture ? Que réclament du lecteur cette dispersion en guise de composition et ces mots en guise de tirs ? Yacine a un style et un mode de composition, l’un tributaire de l’autre, et l’on doit montrer encore plus de patience à le lire qu’il en a eu à écrire. C’est peut-être ce que réclament les livres qui sortent de l’ordinaire. Cette manière de jouer à cache-cache avec le lecteur n’excite pas l’intérêt du chercheur sans rebuter le lecteur. Je ne sais si le procédé est louable ou répréhensible. Je ne suis pas chercheur et me connais trop comme lecteur pour consentir ma lecture à qui se jouerait d’elle. Cette écriture déliée est superbe, cette écriture hagarde est lassante. Je ne sais qu’en penser, chez Yacine comme chez El Maleh. Serait-ce une prouesse ? serait-ce un procédé ? serait-elle une manière de se couler dans la langue colonisatrice pour la ruiner en excellant dans son maniement ? Tous deux écrivent en mobilisant tous leurs sens, ne se départant pas de ce qu’il leur est dicté par le destin et l’encre. Yacine dit : « Rachid ne distinguait plus entre ce qu’il pensait et ce qu’il disait. » Je dirais : Yacine ne distingue pas entre ce qu’il écrivait et ce qu’il pensait : « … les paroles s’échappaient en feux d’artifice dont il était le premier à s’étonner, mais il ne les entendait pas jusqu’au bout, parlant vite, s’embrouillant et se débrouillant au hasard, sans faire ouf, avec une étourdissante facilité qui l’entraînait toujours au-delà, bien qu’il poursuivît l’une sur l’autre des rêveries chaotiques dont la substance enfuie n’affluait pas avec les paroles, mais les impulsait, les imprégnait, leur donnait couleur et forme. »
Ce n’est pas un bon livre, c’est un beau livre. On ne le lit pas, on l’étudie ; on ne le comprend pas, on l’interprète. C’est un livre légendaire pour colloques d’universitaires. C’est un de ces textes que sécrètent les écrivains se doublant de militants poètes pour tisser la toile littéraire autour d’eux-mêmes davantage qu’autour du lecteur. On est soulagé d’avoir résisté et tenu jusqu’à la dernière page, on est contrarié de n’avoir pas compris grand-chose. Pourtant ce livre est couramment présenté comme le mythe fondateur de la nouvelle Algérie. On le relit une deuxième fois, on doit encore plus s’accrocher. On comprend un peu mieux. On relit de nouveau – jusqu’au jour où l’on se dit qu’on ne va pas le relire toute sa vie même par tendresse pour l’Algérie. Alors on s’arme d’une boite de crayons de couleurs pour en colorier les interventions et narrations des personnages, les différentes périodes et péripéties, les couches mythiques, de la Numidie à la Francophonie. Ce serait encore la meilleure manière de donner des couleurs à l’Algérie qui ne s’est pas encore dépêtrée de Nedjma parce qu’elle n’a pas encore choisi son étoile. C’est bel et bien le cocon d’une nation qui ne se décide pas, autant le reconnaître, à s’ouvrir pour libérer je ne sais quel papillon qui parlerait un arabe déclassisé ou un amazigh s’accordant sur ses lettres – et ce ne serait pas faute d’avoir montré que ses auteurs n’excellaient pas dans la souveraine maîtrise d’un français caricaturé, désarticulé, raboté, ciselé, poétisé…

