NOTE DE LECTURE : LEON TOLSTOI, GUERRE ET PAIX (1865-69)

25 Aug 2022 NOTE DE LECTURE : LEON TOLSTOI, GUERRE ET PAIX (1865-69)
Posted by Author Ami Bouganim

Ce n’est pas tant de guerre et de paix qu’il est question dans ce roman que des démêlés sentimentaux et maritaux au sein de la noblesse russe sur fond des guerres napoléoniennes, d’abord la bataille d’Austerlitz puis la campagne de Russie. Les mariages d’argent étaient destinés à renflouer des lignées ruinées ou anémiées. Tel prince refuse le mariage de son fils avec une jeune fille désargentée, telle comtesse cherche des partis intéressants pour ses descendants soldés contre des âmes. Tolstoï entraîne le lecteur dans la chronique de trois familles en particulier dont il tricote soigneusement les interactions. Les Boblonsky gouvernés par un prince caractériel et acariâtre, père d’André et de Marie, pieuse et dévouée, contre laquelle il s’acharne sans raison : « Innocente victime, elle est destinée à être martyrisée par un vieillard à demi fou, qui sent ses torts, mais qui ne peut plus refaire son caractère… » Les Rostow (Rostov), agréables et avenants, parents de Véra, Nicolas, Natacha et Pétia. Natacha, incarnation d’une séduction qui fascine Moscou, s’attire l’amour d’André qui se remet de la mort de sa jeune épouse et de sa blessure dans la bataille d’Austerlitz. On ne sait au juste ce qui fait son charme, elle ne brille ni par sa beauté ni par son esprit, elle ne s’en impose pas moins – au gré de la narration – comme l’héroïne du roman. Nicolas, pétulant officier, est de tous les combats. Il donne son engagement à sa cousine Sonia, qui a grandi sous le même toit que lui et déborde de gratitude pour ses protecteurs. Il est pressé par sa mère d’épouser une riche héritière pour sauver la famille de son endettement et lui conserver son rang et son train de vie. Les Besoukhow (Bézoukhov) enfin, Pierre surtout, colosse portant lunettes, qui rentre d’un séjour de dix ans en Europe où il s’est imprégné des courants de pensée autant que des mœurs. Il hérite du titre et de l’immense fortune de son père naturel, se marie avec la belle Hélène qui brille dans les salons, est trahi par elle, s’accommode de sa trahison pour mieux se livrer à ses activités philanthropiques. On devine Tolstoï derrière ses tergiversions, sa prodigalité, son honnêteté, voire sa distraction. Sa vigueur aussi.

Le personnage de Pierre, plus gogolien que décadent ou dégénéré, se présente dans un premier temps comme une girouette particulièrement sensible aux remous du monde où il se cherche. Se posant en permanence les questions vitales, désespérant d’obtenir des réponses, il trouve une dérisoire consolation dans le divertissement. Il est de tous les salons, de tous les clubs. Il dévore les livres sans distinction, n’en tire visiblement pas grand-chose, s’adonne à la boisson pour endurer les autres, reporte à plus tard tout ce qui n’est pas vital et rien ne le serait vraiment quoique tout le lui parût : « Il avait le triste privilège de croire au bien, et en même temps de voir si distinctement le mal, qu’il ne lui restait plus la force nécessaire pour prendre une part plus active dans la lutte. » Ses questions se heurtent bien sûr à la mort : « La mort ! car alors tu sauras tout ou tu cesseras de questionner… » Dans un relais, il se laisse convertir à l’on ne sait trop quoi par un franc-maçon qui lui sert un sermon digne d’un starets. Il s’engage sur la voie de la régénération, les yeux bandés, guidé par un parrain. On ne sait si la conversion et la cérémonie d’initiation qui la suit sont parodiques. Dans les activités qu’il déploie en faveur de ses paysans, Pierre se laisse flouer par son intendant : « Il ne saurait jamais que les bâtisses élevées dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les paysans continuaient de payer en argent et en travail la même redevance que partout ailleurs, c’est-à-dire tout ce qu’ils pouvaient humainement payer. » Tolstoï fourre dans la franc-maçonnerie toutes les thèses qui le séduisent ou le rebutent, comme la hiérarchie des êtres, l’immortalité, la vie future, la souffrance gratuite, l’acosmisme  : « Sans doute, nous sommes les enfants de cette terre, mais dans l’éternité nous sommes les enfants de l’univers. Je sens malgré moi que je suis une parcelle de cet harmonieux et immense ensemble. » Pierre expose ses thèses dans une entrevue avec André. Le premier est partisan du vivre pour l’autre ; le deuxième du vivre pour soi. Pierre tente de convertir André : « La jouissance que l’on fait est le seul bonheur de la vie. » André n’en prend pas moins des mesures pour libérer ses paysans. Lorsque Pierre découvre la bassesse de son beau-frère Anatole Kouraguine qui, quoique marié, s’est permis de séduire Natacha, fiancée à André, il se déchaîne contre lui : « Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si cela vous plaît : celles-là, du moins, savent ce qu’on attend d’elles, et avec elles vous êtes dans votre droit : elles ont, pour se défendre, les mêmes armes que vous, l’expérience que donne la corruption ! » Plus tard, souhaitant voir la guerre de près, il reste à Moscou investie par les Français et les flammes, rencontre le Français le plus étoffé de Tolstoï, est condamné à mort et gracié à la dernière minute. Pris comme prisonnier dans l’une des colonnes françaises qui quittent la ville, il assiste aux horreurs de la guerre, en revient diminué pour redécouvrir son amour pour Natacha doublement accablée par la mort d’André et de son jeune frère Pétia : « Plus de doute possible, devant ce sourire : c’était Natacha, et il l’aimait toujours. »

Les personnages de Tolstoï sont autant de pièces sur une fresque qu’il composerait sur le mode d’une partie d’échecs romanesque où se croisent l’amour de la Russie et celle de Natacha. Dans un premier temps, il les présente sur le ton d’un chroniqueur mondain parlant de personnages réels dans les salons de Pétersbourg par ces nuits « qui ressemblaient au matin ou au soir d’un beau jour ». Partagés entre l’honneur et le déshonneur, la respectabilité et le lucre, bouleversés par la contingence, la rigidité et la gratuité de la vie, ils présentent cette inconstance qui serait la marque des natures russes : « Personne n’était sûr de son lendemain et ne pouvait savoir s’il n’arriverait pas quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l’honneur et le déshonneur. » Sa manière de tisser les relations entre eux est digne d’un conteur qui répare, d’un chapitre à l’autre, ses oublis ou ses maladresses. Conduire André, blessé à mort, inconscient, à la maison des Rostow qui se préparent à quitter Moscou, et mettre sa voiture en tête du cortège sans que Natacha ne soit au courant reste du roman pour lecteurs de feuilleton. De même, lancer Nicolas au secours de Marie retenue par ses paysans alors que Natacha a rompu avec André et que lui-même s’est engagé à l’égard de Sonia. De même, toutes ces rencontres sur le champ des manœuvres, que ce soit entre Bolkonsky et Denissow ou entre Bolkonsky et Pierre. Tolstoï donne l’impression d’écrire ses meilleures pages pour des enfants et c’est souvent si bien conté que ça participe du conte de fée avec des passages d’une veine biblique comme l’entrevue entre Marie et des paysans surmenés et insubordonnés : « Ce qui est à moi est à vous. » C’est sa vigueur narrative, ne reculant devant aucune scène, qui fait sa grandeur. Sa plume ne donne ni signe d’ennui ni battement d’incertitude. Elle dessine les scènes avec une telle netteté et une telle assurance qu’on a l’impression qu’elle les grave sur une pellicule. On ne réalise pourquoi l’on persiste à lire ce grand roman de plus de 1500 pages que parce qu’on est charmé par des passages comme celui où la nouvelle de la mort de Pétia arrive à sa famille, plonge sa mère dans la douleur et redouble celle de Natacha, endeuillée par la mort d’André, achevant de faire d’elle l’héroïne du roman.

*

Les déboires des armées russes, l’abandon de Moscou aux Français, son pillage et son incendie, la désastreuse débâcle des Français enfin forment la trame guerrière du roman. C’est la Russie chrétienne qui se mobilise par parer à une guerre que lui imposent les puissances du mal s’incarnant en Napoléon pour lequel on se passionne autant qu’on le hait et qui ne passe pour un héros qu’autant qu’il va au bout de ses plans. Tolstoï se montre particulièrement critique sur la guerre : « On dirait que l’humanité a oublié les lois de son divin Sauveur, qui prêchait l’amour et le pardon des offenses, et qu’elle fait consister son plus grand mérite dans l’art de s’entretuer. » La guerre participerait d’une mêlée irraisonnée et c’est partout que l’on trouve les traces de la mystique morbide qui l’alimenterait. L’armée est un grand corps mystique où chacun consent à n’en être qu’un rouage palpitant. L’entrainement serait quasi mystique pour que le jour venu l’on s’acquitte de ce à quoi l’on a été préparé : « Le jour de la bataille, on ne sait comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la même pour tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l’approche de cet inconnu inévitable et décisif, qui éveille en lui une inquiétude inusitée. » C’est crépi de dévotion pour le Christ et pour la Russie convergeant dans un amour béat de l’Empereur tel que nous nous le trouvons chez le jeune Rostow. Pourtant on ne rencontre pas de grandes manifestations religieuses, ni popes ni messes particulières. Ni dans les propriétés de la noblesse ni dans les rangs de l’armée – on ne trouve pas trace d’un aumônier militaire. C’est à peine si l’on décèle des sentiments religieux chez l’une ou l’autre des jeunes femmes, à l’exception notoire de Marie et de ses servantes tentées par le monachisme orthodoxe. On ne sent le Dieu de Tolstoï que lorsque André est touché à Austerlitz. Couché sur le dos, entre la vie et la mort, il se perd dans un ciel sans limites qui se creuse et se comble de vide : « Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme… » La transe guerrière qui couronne cette mystique perce dans la bataille d’Austerlitz qui opposa 80,000 hommes de chaque côté : « Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur immobilité jusqu’aux derniers ressorts de cette immense machine militaire, comparable au mécanisme si compliqué d’une grande horloge. L’impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l’arrêter : la grande roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite toutes les autres : lancées à fond de train, sans avoir l’idée du but à atteindre, les roues s’engrènent, les essieux crient, les poids gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l’heure, résultat final obtenu par la même impulsion donnée à ces milliers d’engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais sortir de leur immobilité ! C’est ainsi que les désirs, les humiliations, les souffrances, les élans d’orgueil, de terreur, d’enthousiasme, la somme entière des sensations éprouvées par 160000 Russes et Français eurent comme résultat final, marqué par l’aiguille sur le cadran de l’histoire de l’humanité, la grande bataille d’Austerlitz, la bataille des trois Empereurs ! »

Koutossow (Koutouzov), le commandant des armées russes, est un vieillard « qui n’avait plus, en fait, de passions, que l’expérience, résultat des passions, et chez qui l’intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer les conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des événements… » Contrairement à Napoléon, sûr de son génie militaire, le sage vieillard ne s’immisce pas dans les combats qui émaillent la guerre, il s’en remet à « l’élan des troupes, qu’il tachait de découvrir et de conclure autant qu’il était en son pouvoir ». Tolstoï cite des passages des mémoires de Napoléon pour railler ses velléités impériales européennes et son souci d’instaurer la paix : « Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la Providence à ce rôle, s’ingéniait à prouver que son but était le bien des peuples, qu’il pouvait diriger le sort de millions d’êtres et les combler de bienfaits par la voie de l’arbitraire ! » Dès les débuts, il lui oppose une vision, qui courait visiblement les chancelleries, selon laquelle l’équilibre du monde reposait sur la Russie : « Un seul empire puissant comme la Russie, réputée barbare, se mettant honnêtement à la tête d’une alliance qui aurait pour but l’équilibre de l’Europe, et le monde serait sauvé ! » Tolstoï ne cesse de récuser les thèses des historiens et des stratèges et de polémiquer avec l’historiographie tant russe que française. Ni l’une ni l’autre ne serait vraie, lui seul aurait raison. Il n’accorde aucune importance aux volontés, ni des généraux ni des soldats, et s’il est un moteur de la guerre c’est encore l’esprit qui anime les armées. Dans tout affrontement ce sont celles animées du meilleur esprit qui, acculées au mur, l’emportent. L’issue des combats est davantage déterminée par le hasard que par la programmation de stratèges : « Toute bataille […] ne se passe pas selon les prévisions de ceux qui en conduisent les opérations. » Tout juste préconise-t-il le harcèlement des armées napoléoniennes par des détachements mobiles et autonomes. En définitive, Napoléon n’était qu’un empoté et face à lui, Koutouzov, passablement aveugle, n’était fort que de son pari sur la patience et les conditions des armées en présence : « Koutouzov sentait, comme tout soldat russe, que l’ennemi était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des circonstances. »

L’alternance entre les scènes domestiques-mondaines et les scènes de guerre permet de retenir le lecteur. Les unes recouvrent une peinture narquoise des mœurs ; les autres versent dans des considérations sur la guerre et la stratégie militaire. On veut bien qu’en l’absence de caméras, Tolstoï s’improvise reporter de guerre, les mouvements du prince André ne passionnent pas pour autant et l’on se perd immanquablement entre les lignes et les lieux malgré de brefs rappels historiques destinés à en restituer les contextes. L’évacuation de Moscou reste l’un des épisodes les plus troublants. On comprend vaguement qu’elle aurait été commandée par des raisons militaires, on ne sait dans quelles circonstances. Le comte Rostoptchine, nommé par le tsar, se démène pourtant pour préparer Moscou à résister. C’est lui que Tolstoï met en scène pour décrire le désarroi d’une ville désertée par sa noblesse qui ne sait à qui s’en remettre. On lui demande des instructions, il ne sait lesquelles donner. Il n’est pas jusqu’au directeur de la maison des fous qui ne vient le voir : « Qu’ils partent, qu’ils partent tous, et qu’il lâche les fous dans la ville ! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté. » On ne trouve pas grand intérêt à la bataille de Borodino, on ne comprend pas qu’on puisse lui en trouver. Ce serait une bataille de soldats de plomb sous le commandement d’un auteur qui s’essaie à un exercice périlleux. Depuis, on a lu mieux sur la Première Guerre mondiale.

Tolstoï ne s’étend pas sur la paix et la tentation est grande, nous fondant sur l’homophonie des mots russes pour paix et monde, de titrer en effet l’ouvrage « La Guerre et le Monde ». Sa paix serait davantage celle de la mort dont la hantise redouble en période de guerre. Gisant aux pieds de Napoléon, André réalise, sans remettre en question son engagement patriotique, tout ce qu’il y a de dérisoire dans la guerre. Il découvre le ciel et avec lui la plénitude : « Les yeux fixés sur Napoléon il pensait à l’insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le tout, à l’insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait caché et impénétrable aux vivants ! C’est la piété cosmique du Tout concentré dans l’amulette que Marie a accrochée autour de son frère André. » Plus tard, ce dernier se livrera à un réquisitoire en règle contre la guerre. C’était à la veille de la bataille de Borodino où tout concourt à laisser penser qu’il va être tué. Parce qu’il est désespéré, parce que c’est dans la logique de la narration tolstoïenne surtout, et c’est à Pierre, pris d’émois patriotiques, qu’il livre son réquisitoire. Il dénonce la discipline, la cruauté, la ruse, les décorations sanctionnant les plus grands tueurs parmi les survivants… la duplicité des règles de la guerre qui résilient celles de la morale pour mieux autoriser ce massacre mutuel entre des humains si proches par ailleurs les uns des autres : « Il n’y avait rien entre l’ennemi et eux, rien que cette distance pleine de terreur et d’inconnu, cette distance entre les vivants et les morts que chacun sentait instinctivement, on se demandait s’il la franchirait sain et sauf ! » La paix percerait aux plus mortels instants, sous la mitraille et les boulets, dans un baptême de feu : « Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je jamais ni ce soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes… » La guerre trouverait son expression la plus absurde dans la paradoxale gloire du héros mort pour assurer la victoire à son camp : « Les Français viendront, qui me prendront par les pieds et par la tête, et me jetteront dans la fosse, pour que l’odeur de mon cadavre ne les écœure pas ; puis la vie universelle continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les anciennes, et je ne serai pas là pour en jouir ! » Ces mots aussi sont mis dans la bouche du prince André qui choisit d’aller au front plutôt que de se planquer au quartier général. Ce ne seraient ni les vainqueurs ni les vaincus qui auraient raison, encore moins les morts. Ce seraient les survivants.

*

C’est d’une narration sans accrocs. Par petits chapitres. Sans recherches stylistiques particulières. Sans encombrements philosophiques ou psychologiques, quoiqu’on pourrait s’attarder sur la philosophie et la religion du narrateur – pour découvrir que la première serait plutôt fruste, la seconde panthéiste-slave. Il ne dialectise ni ne conceptualise, il dialogue et se tourmente. Une littérature dans toute sa pureté. Ni accents hystériques ni morbides. Des longueurs par ci, des digressions par là. Le ton aussi est mesuré. Tolstoï ne traîne pas, ne s’attarde pas. Ca dénote souvent une réelle chorégraphie narrative. Bien sûr, il n’est pas un chapitre qui soit vital. Mais c’était au feuilleton et non au volume que Tolstoï était attelé. On l’imagine volontiers livrant sa ration littéraire quotidienne en bucheron qui débite son bois pour alimenter ses cheminées. Un travail laborieux et patient où l’on trouve tous les procédés, de l’entrevue à la bataille. Rien ne lui résiste. Il excelle dans la vie de cour comme dans la vie de salon, on ne lit pas sans voir ce qu’il écrit : « L’aide de camp ordonnateur s’approcha alors de la comtesse Besoukhow et l’engagea ; elle lui répondit en posant doucement le bras sur son épaule ; le danseur, passant aussitôt le sien autour de sa taille, l’entraîna dans l’espace libre ; ils glissèrent jusqu’au bout opposé de la salle : là, s’emparant de la main gauche de sa dame, l’adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils s’élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui s’entrechoquaient, pendant que la robe de la belle danseuse se gonflait comme un voile en suivant en cadence la mesure à trois temps. » Il s’illustre dans une riche gamme de scènes. Le bal de Loghel où Denissow se livre à une mazurka endiablée avec Natacha. La partie de cartes où Rostow perd une somme colossale à Dologhow éconduit par Sonia amoureuse de ce dernier. La virtuosité avec laquelle il passe d’une scène à l’autre, les emboîtant, d’un personnage à l’autre, les contrastant, ne laisse de séduire. Ce n’est pas linéaire, c’est vestibulaire. Une scène prolongeant la précédente, convergeant avec elle, rebondissant sur elle. Il n’arrête pas de repriser sa narration, retrouvant en permanence ses personnages, ne cessant de renouer le fil de sa narration. Son grand art reste dans les scènes russes comme le duel entre Pierre et le bretteur soupçonné d’être l’amant de sa femme dont le témoin n’est autre que Rostow. Contre toute attente, Pierre blesse grièvement son adversaire et plutôt que de crier victoire, il se tourmente pour le coup que la mort de son adversaire infligerait à ses proches : « Ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et une sœur bossue, et qu’il était pour elles le plus tendre des fils et le meilleur des frères. » Le bombardement de Smolensk est un autre morceau d’anthologie. Sans nous préparer – et l’on ne sait si c’est par préméditation ou improvisation narratives – on voit André surgir sur son cheval. Il gribouille un mot pour enjoindre à sa sœur de quitter la propriété familiale de Lissy-Gory pour Moscou. C’est quasi cinématographique, la dernière grande littérature pré cinématographique : « En donnant un coup d’éperon à son cheval, il s’éloigna. » Tolstoï excelle en particulier dans la relation des décès, que ce soit celle de Pétia abattu d’une balle dans la tête alors qu’il donnait l’assaut ou d’un prisonnier russe malade achevé par les Français. L’agonie d’André est si bien retracée qu’elle restitue ce « mystère si solennel et si simple de la mort »…

On comprend qu’il se soit trouvé un Balzac pour abattre sa Comédie humaine, un Flaubert pour ciseler ses textes, un Simenon pour abattre autant de livres en un temps record, on ne comprend pas le phénomène Tolstoï. Comment un homme a-t-il pu s’acquitter d’une œuvre aussi monumentale, magistrale et variée. Pourtant, ce n’était, chez lui, qu’une occupation secondaire. On ne conçoit pas prodige de son envergure, virtuosité aussi grande de la plume. Je n’ose émettre des soupçons, je me ridiculiserais. Je ne trouve aucune allusion au métier d’écrire dans l’ouvrage. Nabokov avait peut-être raison. Tolstoï plane loin au-dessus de tous les autres. Sa lecture désespérerait les plus talentueux des auteurs, ruinerait les boniments que l’on distribue à tort et à travers aux petits auteurs des médias. Il n’est que de lire cette chasse aux loups, plus visible que ne le restituerait le meilleur réalisateur entouré d’une armée de cameramen, pour se convaincre que la littérature était bien au-dessus du cinéma avant que celui-ci ne vienne perturber sinon tarir sa veine. Ses personnages sont autant de caractères et il les incarnerait tous sans être lié par aucun. Ainsi de la princesse Marie qui caresse une vocation monastique : « Elle se voyait déjà cheminant avec Fédociouchka sur une route poudreuse, le bâton à la main, vêtues toutes deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les épaules, et traînant leur vie errante, de pèlerinage en pèlerinage, détachées de tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni désirs ! » Il n’en est pas moins un mystère Tolstoï. Je ne sens pas l’auteur, comme je sens Hugo, Flaubert, pour ne pas parler de Proust, je sens un excellent contremaître. Ce n’était pas un génie littéraire, c’était un ogre des lettres qui ne manquait pas de volupté : « les épaules et les bras d’Hélène, sur lesquels s’étendait pour ainsi dire le lustre qu’y avaient laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté », ni de sarcasme : « Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes sortes, la santé lui revint. »

Dans l’évacuation de Moscou par Marie, sous la protection de Rostow, deux paysans déménagent les livres :

« Dieu que c’est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux livres !...

– Ma foi, ceux qui les ont écrits n’ont pas flâné ! »

Tolstoï avait la patience d’écrire, on trouve celle de le lire. Il n’était pas le démiurge de ses personnages seulement, il le serait également de ses lecteurs.