The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : M. PROUST, DU COTE DE CHEZ SWANN (I)

Rien de plus passionnant ; rien de plus lassant. S’attacher de la sorte aux racines du souvenir pour en extraire, au détail près, une vie reconquise sur l’oubli, laisse perplexe sur la vanité et la grandeur des lettres. La patience de Proust, sa minutie et la traîne de sa linéarité donnent à son écriture de vastes proportions artistiques. Il ne cherche plus les sens ; il savoure, à longues phrases, leur souvenir. Son style évocateur encourage les digressions qui réservent autant de considérations sur les caractères, les mœurs, les arts. Il ne ferme pas une parenthèse sans ouvrir une nouvelle, à moins qu’il ne les ouvre les unes dans les autres pour permettre à sa plume de mieux sécréter sa nostalgie. Proust ne reconstitue pas tant ses souvenirs qu’il les décortique pour en tirer les mots dont il brode le texte de sa vie et s'imposer comme le dernier prêtre des lettres nobles de la littérature classique concoctant la poétique de sa dégénérescence. Sa geste littéraire vernit les vestiges d’une mémoire menacée de décomposition.
Le célèbre passage de la Madeleine se veut initiatique, initiant à la dilution sinon à l’infusion de la sensation et du souvenir qu’elle baigne dans l'écriture : « Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de St Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux... » L'esprit n’aurait pas grand-chose à dire face à ce débordement de sensualité d’une tasse de thé où l’on trempe un biscuit, la raison encore moins. Des âmes – Louria, le maître de la kabbale dite de Safed, dirait « des étincelles de divinité » – se conserveraient dans les souvenirs jusqu'au jour où les reconnaissant dans le retour d’une sensation nous les délivrons de leur captivité. Le goût de la Madeleine provoque un plaisir qui plonge, au-delà des vicissitudes, dans une certaine pamoison : « D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. » Proust cherche longuement dans sa mémoire ce qui aurait provoqué cette sensation de plaisir et ne s’en arrache pas avant que le souvenir qui anime cette saveur et colle à elle ne perce, à travers les résistances du temps, comme dans une illumination. Sa conclusion : « Quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps... »
Proust est de ces auteurs qui ont laissé une mystique désenchantée qui évente les envoûtements plutôt qu’elle ne les convertit en mystères. Procédant par réminiscence, elle tire son étalage littéraire du dépouillement de la mémoire et de son développement – au sens quasi photographique du terme quoique Proust recourt à une autre métaphore pour restituer son procédé littéraire : « Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église de tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. » Le plaisir de la Madeleine, à l’instar de l’amour, imprégnerait tout. Les tourments, les tendresses, toutes les ridicules d'une passion telle celle où Swann se débat comme une bête prise dans la trame d'une liaison morbide, vivant « ... son mal avec autant de sagacité que s'il se l'était inoculé pour en faire l'étude... » La littérature l’emportant désormais sur la réalité, comme reconstitution du passé autant que comme anticipation de l’avenir, Proust ne se délecte pas tant de la vie que des lettres. L’écriture s’impose comme dévidement de la mémoire qui habiterait le corps entier – « la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules ».
Proust se donnait tout ce mal littéraire pour connaître la consécration mondaine – accéder aux Guermantes. Chacun son château ; chacun son paradis. D’une certaine manière, il renonce à la Vérité, se rabattant sur les innombrables étincelles ou parcelles de vérités que recèle chacun de ses souvenirs. L’écriture sauve (de l’oubli) les traces du passage de Proust en ce monde, en particulier du côté de Méséglise et de Guermantes. Il mobilise toutes ses ressources mentales pour ressusciter des personnages, somme toute falots, à partir d’odeurs, somme toute banales, et de souvenirs, somme toute anodins. Il se sera longtemps soucié de donner à ses considérations la vocation philosophique requise pour faire de lui « le premier écrivain de l’époque » : « Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre littéraire. » En l’absence d’une réelle ambition philosophique, il était même tenté de renoncer à sa vocation littéraire : « Il me semblait alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme eux, et, que parmi eux j’étais seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire. » Mais il renoncera à toute velléité philosophique pour donner au déroulé de ses observations et de ses souvenirs l’envergure d’un monumental poème de la mémoire.
Proust cherche dans la littérature une compensation à la déliquescence de la rêverie. Il écrit de l’autre côté de sa vie, à partir du non-lieu rasséréné de la mort où l’on passerait l’éternité à ruminer son passage sur terre. Il nous introduit dans un salon, nous associe à une conversation qu’il poursuit avec lui-même et réussit à nous introduire dans son – « le » –monde. On ne pouvait avoir écriture plus cotonneuse pour une vie aussi douillette, quoique dissolue. Une manière de broderie qui tourne immanquablement à l’ennui, sécrétant le linceul d’une bourgeoisie morte dans le cocon de ses convenances, de ses mœurs et de ses silences, une manière d’onanisme se perpétuant comme pratique littéraire. Seuls ceux qui ont une grande accoutumance de l’ennui peuvent trouver du plaisir à un texte qui ne divertit ni n’instruit. Chez Proust, le texte est plus étendu que la vie et l’on doit consentir à n’être que lecteur pour s’émerveiller de son endurance comme narrateur.

