NOTE DE LECTURE : MARCEL PROUST, A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (1919)

1 Apr 2021 NOTE DE LECTURE : MARCEL PROUST, A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (1919)
Posted by Author Ami Bouganim

Les lecteurs indépendants de Proust sont si peu nombreux à tenir jusqu’au bout, à avoir tout lu ou tout parcouru que je n’ai pas grand-chose à craindre. Je tiens néanmoins à préciser, pour ne pas être poursuivi par les terribles prêtres du proustisme – une poignée de chercheurs dans chaque université qui respecte la production littéraire, ce qui donne tout de même avec leurs étudiants des milliers de lecteurs – que c’est le plus grand génie littéraire de tous les temps, qu’il n’était pas meilleur avant lui et qu’il n’en serait pas meilleur après lui. Je reconnais avec cela, à ma grande honte, que je n’ai jamais enduré pire corvée comme lecteur qu’à lire cet ouvrage, sans cesse ballotté entre « c’est mauvais » et « c’est excellent », un peu comme le narrateur entre ses jeunes filles de Balbec. Cela fait des lustres que j’ai lu l’ouvrage, ne l’ai pas relu depuis, ne suis pas près de le relire malgré la grande publicité qui est faite ces jours-ci à l’auteur à l’occasion de je ne sais quel anniversaire (lire Proust, c’est du snobisme, le relire est déjà de l’aliénisme) et si je lui consacre ces notes c’est un peu pour les enterrer. Il reste, assurément, de « ceux qui produisent des œuvres géniales » dont lui-même dit qu’ils  « ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie, si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. »

On peine à arriver aux jeunes filles. Bien sûr, on rencontre vite Gilberte, née de l’alliance de Swann, israélite parvenu, qui s’est résolu à épouser Odette, cocotte « qu’il avait passionnément aimée […] et qu’il avait épousée quand il ne l’aimait plus ». Mais Gilberte n’est encore qu’une enfant gâtée, se comporte comme telle. La première jeune fille que l’on croise est encore Mlle de Stermaria que le narrateur observe dans la salle à manger du Grand-Hôtel de Balbec. On doit attendre sa virée dans la voiture de Mme de Villeparisis pour rencontrer des gerbes de jeunes filles : « Nous redescendions la côte ; alors nous croisions, la montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture – fleurs de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des champs, car chacune recèle quelque chose qui n’est pas dans une autre et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le désir qu’elle a fait naître en nous – quelque fille de ferme poussant sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d’un landau, en face de ses parents. » Le narrateur est malade, gardé par sa grand-mère dans le grand hôtel d’une station balnéaire, prospectant son désir : « Pour les belles filles qui passaient, du jour où j’avais su que leurs joues pouvaient être embrassées, j’étais devenu curieux de leur âme. Et l’univers m’avait paru plus intéressant. » Ce seraient chez le narrateur les premiers émois du désir et de son retour, le jeu des regards entre adolescents, le besoin de s’insinuer en la jeune fille entrevue et de la pénétrer du regard : « Et cet être intérieur de la belle pêcheuse semblait m’être clos encore, je doutais si j’y étais entré, même après que j’eus aperçu ma propre image se refléter furtivement dans le miroir de son regard… » Les jeunes filles sont plus sûrement ces adolescentes, mignonnes et plaisantes, d’abord inabordables sinon inaccessibles, « les plus jolies jeunes filles », « cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l’aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu’aurait pu l’être, débarquée on ne sait d’où, une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la  plage, – les retardataires rattrapant les autres en voletant – une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs… » On veut bien suivre ses songeries concernant les jeunes filles sur la berge, mais encore doit-on avoir l’esprit de gambade que la lecture de ces passages réclame de nous, d’autant qu’on ne sait laquelle il préfère et qu’il semble changer de jour en jour : « Je n’en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait seule naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles, espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. » Si son choix s’arrête sur Albertine, c’est parce qu’elle est Marcel. C’et son entregent, sa sensibilité, voire sa méchanceté. C’était le portrait de ce qu’il aurait aimé être pour mieux se sentir dans sa peau et dans sa littérature, avec cette « poursuite des fins multiples », se proposant d’accomplir ceci, accomplissant autre chose, un trait qu’il retrouve chez Norpois : « Cette duplicité dans l’obligeance était, et avec des démentis comme en toute créature humaine… » En fait, ce serait la fugacité de la passante de Baudelaire qui l’intéresse et c’est parce qu’elle passe qu’il ne lui trouve pas de lacunes. On ne sait de quels âges sont le narrateur, Gilberte ou Albertine, on les devine préadolescents ou adolescents. On trouve le premier plutôt mûr avec Gilberte, pour ne point parler de sa mère, on le retrouve gamin et puéril avec Albertine.

Proust est trop cultivé pour l’âge du narrateur et l’on ne tente pas débrouiller sa vaste érudition sans lui en vouloir de n’avoir pas su réguler la distance entre le narrateur et son personnage et encore moins entre Proust et le narrateur. Il ( ?) est à la fois auteur, narrateur, personnage principal et commentateur sinon critique, et pour compliquer les choses l’action principale porte sur l’écriture. Il ne sait à quoi se consacrer, il ne sait s’il a du talent, il doit encore s’en convaincre en écrivant. Il éclaircit la question avec l’Ambassadeur, oracle parisien qui précise que « … le succès qui ne va pas toujours aux agités et aux brouillons, aux faiseurs d’embarras… » et La Recherche s’impose comme une œuvre autobiographique romancée s’étalant sur des volumes et balançant, là encore, entre plusieurs niveaux : la narration elle-même ; la description des états d’âme ; les commentaires de toutes sortes, mondains et psychologiques surtout. Il décrit ce qu’il vit ou a vécu, ses impressions/sensations/émotions, les commente et part en digressions qui rebondissent les unes sur les autres et se raccordent élégamment avec le cours de la narration. Il se transporte des années en arrière ou en avant, imprimant à son texte sa geste mémorielle : « … qui, encore plusieurs années après… » Il montre un tel souci d’exhaustivité, s’attardant aux scènes, aux personnages, aux sensations qu’on ne lui boude pas notre admiration pour sa patience. Il n’est pas pressé, ni par la syntaxe ni par l’action, ni par le lecteur ni par l’éditeur, ni par la maladie ni par le temps. Il n’est pas écrivain – ce serait le ranger parmi des millions d’autres – il est écriveur. C’est l’œuvre, plus impérieuse que lui, qui l’a choisi comme oracle. Il aimait visiblement écrire comme il aimait parler et ses phrases présenteraient la volubilité de l’adolescent éternel qu’il serait resté pour le meilleur et pour le pire.

Un commerce mondain

C’est à tout un commerce mondain, de relations, de commérages, de circulation des rumeurs que se livre Proust. On pourrait parler de capital mondain comme l’on parle de capital symbolique : on serait d’autant plus important qu’on cristallise autour de soi un salon prestigieux – et l’on devrait du reste s’intéresser aux pernicieux liens qui existent aujourd’hui entre capital symbolique et capital mondain-médiatique. Dans la première partie du livre, le monde serait surtout le salon de Swann et d’Odette, conservant l’un et l’autre des stigmates de leur passé. De même que le salon, plus exotique, de Mme Verdurin la Patronne qui tente, elle aussi, d’acquérir les arts nécessaires pour se faire une réputation : « … les Arts du Néant : l’art (pour une maîtresse de maison) de savoir « réunir », de s’entendre à « grouper », de « mettre en valeur », de « s’effacer », de servir de « trait d’union ». » Swann est un parvenu du monde ; Odette une intruse dans le monde et ce n’est pas par hasard qu’ils se lient pour connaître un « blanchiment » mondain commun. Les israélites, pour qui Kant, les titres de ses ouvrages davantage que ses thèses, resterait l’étalon de l’érudition, plus ou moins boudés par le monde, se dédommagent de leurs déboires mondains par l’ostentation. C’est le cas de Swann, c’est surtout celui de Bloch qui ne serait pas tant d’Alsace que de Céphalonie puisque le style que Proust lui compose annonce celui d’Albert Cohen : « Va prévenir notre père prudent et notre mère vénérable. »

Proust n’est nulle part plus intéressant que lorsqu’il traite du monde et nulle part son style n’est plus à son aise que pour restituer la frivolité et la futilité de ses manèges et de ses conversations. C’est peut-être ce qui l’impose comme un excentrique qui aurait réussi la prouesse de faire de sa vie une œuvre en convertissant des scènes mondaines en « scènes homériques ». Quand il parle de ses émois et de ses misères ou quand il développe ses considérations psychologiques-physionomiques, il perd le lecteur ; en revanche, quand il parle du monde, avec détachement et humour, il l’entraîne. Il lui met l’eau à la bouche avec tous ces mets, ces desserts, ces salades telle celle « d’ananas et de truffes ». Son humour séduit – de la subtilité à la cocasserie comme pour cette consultation médicale où le médecin met l’adolescent asthmatique pris de suffocations au… lait : « Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l’agrypnie, je veux bien que preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l’Espagne est à la mode, ollé ! ollé ! » Sa méchanceté aussi n’est pas pour déplaire : « … rien n’altère autant les qualités de la voix que de contenir de la pensée… » C’est un monstre sacré parce qu’on s’accorde à le louer comme héros de la mondanité littéraire. Je veux bien croire que c’est à une satire de la mondanité qu’il se livre puisque le salon le plus lumineux est encore celui de la Verdurin qui a l’électricité et le téléphone ; je ne le crois pas. Il se posait en concierge d’un monde qui émettait les lueurs de ses dernières braises. C’est d’une mondanité assumée et vécue dans toute sa dissipation et son satin sensuel, voire dans son doux nihilisme : « car l’existence n’a guère d’intérêt que dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident de la vie devient un ressort romanesque. »

Son monde est si guindé qu’il dégage des relents de naphtaline ou de meringue (on a trop célébré la Madeleine alors que son texte participe davantage de la meringue…) selon les passages et que les personnages seraient comme protocolisés par ses phrases. C’est d’une telle sensiblerie artistique qu’on craint pour lui ou pour soi. On n’aurait meilleur manifeste du fétichisme artistique que cette recherche littéraire qui illustre, pour reprendre Genette, une « écriture intransitive », écrire pour écrire, pour tisser ce cocon autour de sa vie duquel sortiraient une œuvre et une postérité littéraires. L’écriture abonde en commentaires sur tout et sur rien, y compris lorsqu’elle traite d’un tableau. Elle ne procède pas à sa critique, elle l’explicite en plus riche, en plus détaillé, comme pour une cathédrale dont on ne saurait épuiser la description. Proust convertit toute chose en texte. Ses vécus et tout ce qui les nourrit, les enrobe et les prolonge. C’est de la gravure littéraire, plus inspirée des vitraux des églises que des textes d’Anatole France. En définitive, on ne trouve pas plus de plaisir à lire Proust que Joyce et c’est tant mieux pour l’un et l’autre. Sinon, ils n’auraient pas été catalogués, avec de rares autres, comme des monstres sacrés de la littérature.

Un commerce mémoriel

La mémoire se présente comme un creuset alchimique où interagissent « les impressions » dont l’écriture de Proust procéderait au traçage-archivage sur le papier. Il en est le métronome, la plume enregistreuse aussi. Ce n’est pas lui qui écrit, c’est sa mémoire. Ses souvenirs et ses réminiscences, ses déliquescences et ses palissements. Il ne hiérarchise pas les impressions, celles dans un cabinet de toilettes (« ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx ») relayant les sensations amoureuses, et c’est cette permanence sensuelle qui fait la créature Proust et cette capacité à les reconstituer du bout de la plume qui fait l’écrivain Proust. Rien n’est plus aléatoire, inconstant et imprévisible que cette alchimie des impressions-sensations-sentiments-velléités. L’homme en tirerait son irrésolution, surtout lorsqu’il est amoureux et que « l’intermittence » de ses emportements accélère le rythme de cette irrésolution. Or Proust est continument amoureux et son écriture prend la tournure d’une ratiocination littéraire sur les sentiments, les halètements du cœur, les émois amoureux et l’on a l’impression que le texte est davantage sécrété qu’écrit. Sa mémoire était l’encrier où il trempait sa plume pour s’acquitter d’une poétique de la phrase qui serait, à elle seule, un morceau textuel, une poétique des noms encore, que ce soit celle des personnes ou des lieux : « … pour Balbec, dès que j’y étais entré, c’avait été comme si j’avais entr’ouvert un nom qu’il eût fallu tenir hermétiquement clos et où, profitant de l’issue que je leur avais imprudemment offerte en chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir d’Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une force pneumatique, s’étaient engouffrés à l’intérieur des syllabes qui, refermés sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche de l’église persane et ne cesseraient plus de les contenir. » Balbec est un lieu de création, un sésame pour accéder à la mémoire, le code pour une maxime – vouer sa vie à l’écriture.

L’écriture de Proust

Le narrateur ne vit pas une scène sans qu’elle télescope une autre et que l’on n’ait droit à ses commentaires, à ses considérations sentimentalistes ou psycho-mémorielles. Il veut tout embrasser, il embrasse trop. La peinture, l’architecture, l’amour, la bourgeoisie, l’aristocratie… Il manque l’essentiel, je ne sais quoi. Le sens de la vie et de l’œuvre peut-être, parce qu’il n’avait rien à en dire, que nul n’aurait rien à en dire. Le texte est si commérant, si brouillon et vernissé, qu’on en soutient la lecture, soutenu par les boniments savants, pour ne pas crouler sous ses monceaux. On persiste néanmoins à demander à quoi rime tout cela ? – Ca, c’est de la littérature, la littérature, c’est ça. – C’est quoi la littérature ? – C’est se livrer dans son texte à son texte comme dans les scènes qui diraient tout de l’humain et n’en diraient rien. Souvent la lecture décroche de l’écriture, ne s’accorde plus à elle, parce que celle-ci s’accompagne des circonstances, mémorielles où elle s’énonce. Ca en fait un traité sur l’écriture qui l’illustre davantage qu’il n’en traite. Les passages sur lesquels l’on bute ne sont pas incompréhensibles parce qu’ils ne disent rien (« Les données de la vie ne comptent pas pour l’artiste, elles ne sont pour lui qu’une occasion de mettre à nu son génie ») mais parce qu’ils sont hors contexte et ils le sont parce que le texte proustien réussit la prouesse d’abattre le contexte. L’écriture n’est plus protocolaire, elle est en devient paradaire. Elle convoque ses personnages pour une parade devant l’écriture. Les âmes que le narrateur leur donne se composent de ses souvenirs et des considérations qu’ils lui inspirent. C’est en les pensant qu’ils se mettent à vivre et le narrateur ne les pense pas sans se les remémorer et il ne se les remémore pas sans les écrire. Ils n’existent pas autant qu’ils s’écrivent et tant qu’ils s’écrivent. C’est peut-être talentueux, ce n’en est pas moins entortillé : « … alors, dans le verre glauque et qu’elle boursouflait de ses vagues rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme dans les plombs d’un vitrail, effilochait sur toute la profonde bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d’une immobile écume linéamentée avec la délicatesse d’une plume ou d’un duvet dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé. » Proust réclame de nous plus d’endurance que d’attention et de patience.

C’est sous sa plume une lente et délicieuse dissection de la sensation d’être, l’autopsie littéraire d’une présence ressuscitée dans ses moindres impressions et commentée sous tous ses aspects. L’écriture sensible d’un homme qui l’était dans l’âme et dans la chair, dans les vibrations du cerveau et dans les battements du cœur et qui s’était coulé par l’écriture dans son suaire littéraire. On se reconnaît dans le texte, non tant dans les considérations esthétiques, amoureuses, que dans l’analyse de certains phénomènes psychiques que nous n’avons pas pris le temps de considérer avec autant de minutie, qui se sont conservés dans nos vécus comme une pellicule que le texte de Proust développe pour nous comme lorsqu’il dit : « Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu’on prend en présence de l’être aimé n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition une chambre noire intérieure dont l’entrée est « condamnée » tant qu’on voit du monde. » Le texte n’est pas inspirateur, il ne donne pas à penser. On se concentre tant à suivre la phrase qu’on ne cherche pas à la percer. Peut-être le texte recèle-t-il des trésors cachés, on est trop accaparé par la lecture pour les chercher. On est plus éberlué que séduit par le talent de Proust. Une esthétique, une psychologie, une physiologie, une poétique, une physionomie, une rhétorique, une romantique, une sociologie… On ne retient presque rien et l’on est soulagé de ne pas avoir une théologie malgré son intérêt pour les cathédrales. Ce n’est ni intéressant ni passionnant, c’est une prouesse d’écriture, et ça vaut mieux qu’un autre livre intéressant ou passionnant.

Proust n’a rien d’un arpenteur de l’écriture, pour reprendre sa distinction, mais tout d’un peintre de l’écriture. L’action ne l’intéresse pas autant que la peinture des mœurs, des sentiments, des réminiscences, des monuments, des scènes, voire des tableaux de peinture. Il ne reproduit pas, il peint de sa plume et ce n’est pas par hasard qu’il fait mourir Bergotte au pied d’un Vermeer. Sa peinture participe d’une décalcomanie qui ne décollerait pas ses souvenirs sans les convertir en mots. Ce travail de peinture-décalcomanie réclame du lecteur de s’insinuer dans le décalque sinueux et somme toute ésotérique de ses phrases. La présentation la plus pertinente de l’écriture de Proust serait encore dans cette critique, sous sa plume, de Bergotte (Alfred de Musset), pour lequel le jeune Proust ne cachait pas son admiration : « Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste qu’il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l’afféterie. […] Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu’on pourrait nommer la charpente. Pas d’action ou si peu – mais surtout pas de portée. Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n’y a pas de base du tout. » On ne peut que louer cette prémonition extraordinaire qu’il aurait eue concernant la critique, en l’occurrence qu’elle s’attacherait à la critique et s’exercerait sur elle. Sur ses considérations sur le style en général et celui de Bergotte en particulier, où l’on décèle des variations sur son propre style. Son grand exploit a été de récuser toute poétique pour illustrer, par sa narration, une nouvelle poétique. Cela dit, sa lecture est loin de ce que prétendent ou expérimentent ses bonimenteurs qui l’admirent tant qu’ils se forcent à le lire. On le contemplerait plutôt, d’un tableau à l’autre, d’une digression à l’autre, et l’on doit soutenir l’attention traînante du visiteur de musée pour ne pas abandonner le livre à la BNF qui serait en train de l’embaumer. Proust propose une gravure littéraire des sentiments, des souvenirs, des réminiscences, des scènes vécues aussi, que ce soit dans des églises ou face à des tableaux. Or ce texte gravurielle trouverait sa lecture la plus insigne dans les performances lecturielles qu’en proposent les comédiens et ce n’est pas un hasard si l’on ne cesse de l’enregistrer. Mais si je veux bien tenter d’écouter Proust, voire le lire, je ne tiens nullement à me le faire lire par Barthes, Genette ou Deleuze qui convertissent le lecteur en moi en sémioticien ou en égyptologue pour mieux me convaincre de son génie.

La lecture de Proust

Les critiques, écrasés par cette œuvre, ne pèchent que lorsqu’ils en présentent la lecture comme une villégiature ou un loisir. On doit braver le matraquage bonimenteur, de Maurois, Yourcenar, Duras et tant d’autres, pour se risquer à une lecture sur-critique. On comprend leur engouement, on ne peut être critique littéraire et ne pas s’incliner devant ce somptueux déballage littéraire. Désormais, il n’est plus – presque plus – de malotru pour émettre des réserves sur le sens ou le non-sens de cette écriture liée et déliée – à moins qu’il ne se réclame précisément d’une sur-critique qui commencerait par récuser la divinité de l’œuvre parce qu’humaine, rien qu’humaine. Pourtant si on ne parle pas autant d’aucun autre auteur, il n’est pas un autre qu’on termine le moins. Il suffit d’écouter la pléthore des émissions qui lui sont consacrées pour se convaincre que ceux qui en parlent avec éloquence ne l’ont pas vraiment lu, ne l’ont pas totalement lu et comme pour toute œuvre tombée dans le domaine médiatique, on préfère dire son admiration plutôt que de se ridiculiser, voire le lire. La critique oublie le lecteur qui peine à accrocher aux tergiversations du narrateur qui ne sait comment établir le contact avec ces jeunes filles plus impudentes qu’intéressantes. On a du mal à partager ces premières inhibitions juvéniles que Proust ne ramène encore ni à son homosexualité ni à une impuissance partielle à l’égard des femmes : « … que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans la théorie qu’elles déroulaient le long de la mer – cette supposition me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble que si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un cortège, j’avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé d’elles, entre les divines processionnaires. »

Le plaisir qu’on trouve à la lecture de Proust serait, autant le reconnaître, « un plaisir savant », modalité – je ne sais dans quel sens, je ne sais dans quelle mesure – du « mensonge utile ». Or les études savantes illustrent souvent l’inanité de la lecture savante. On leur reprocherait de ne pas nous proposer une vulgaire phénoménologie ( ?) de la lecture qui traiterait de questions somme toutes banales : Pourquoi persiste-t-on dans la lecture de textes abscons et illisibles (ce qui n’est pas le cas du texte proustien) alors que rien n’est plus éloquent que des textes clairs et lisibles comme la Bible, Platon, Pascal, Descartes, Goethe ? Dans le cas de Proust, dans ce livre davantage que dans les autres volumes de La Recherche, on ne trouve pas même ce plaisir intellectuel, réservé aux lecteurs les plus chevronnés, qu’on goûte à la lecture de Kafka. Ce n’est par ailleurs ni Camus ni Sartre ; ni Marquez ni Bashevis Singer ; ni Gary ni Wild. Parce que c’est, les savants ont raison, un interminable exercice de style, tant privilégié qu’on l’a érigé en critère de qualité de l’écriture – ce que je veux bien – mais aussi en garant de qualité de la lecture – ce qui est loin d’être évident. Si Proust était à la fois son narrateur, son héros et son commentateur, il était aussi son lecteur, davantage que tout autre grand auteur avant lui et après lui. On lui attribuerait volontiers ce qu’il dit de la musique : « Ce qui est cause qu’une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite, c’est que celui qui l’a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. C’est son œuvre elle-même qui, en fécondant les rares esprits capables de la comprendre, les fera multiplier. » Les rares esprits se recrutent au sein de la gent universitaire qui ne lit pas un texte autant qu’elle l’étudie et qui ne l’étudie pas sans l’encenser. Je ne sais, je l’avoue, si cela les exclut ou non de la communauté des lecteurs.

La narration de Proust procède par enrobements autour des personnages et des rôles qu’ils tiennent dans son monde, que ce soit l’israélite Swann ou l’ambassadeur de Norpolis, la jeune Gilberte ou l’engouée Albertine. Je peux comprendre, je le dis sans chercher à attenter à sa prouesse, que Proust rebute. On a souvent l’impression que c’est de l’essai romancé et on le lui concéderait si l’on cernait ce dont il traite ou ce qu’il vise. C’est plus maniériste que séduisant et pour avoir montré la patience pour la composition de ses phrases, qui se dérobent quelquefois à la syntaxe, on n’en perd pas moins le suc sans lequel il ne les aurait pas sécrétées. Plusieurs essais romancés s’entremêlent : un essai psychologique sur la mémoire, un essai sur la mondanité et un essai poétique sur la création littéraire en général et la sienne en particulier. Ce serait remarquable si cela ne s’étalait sur des pages et des pages en fine pellicule littéraire sur ses vécus et leurs sensations. Ca ne creuse pas, ça ne crépit pas – c’est qu’il n’était pas du genre à troquer « une odeur de moisi » contre une « idée importante » qui se révélerait, presque toujours, in-importante. Ca emballe d’écriture le temps perdu à retrouver le temps vécu et ça séduit ou rebute le lecteur selon qu’il est porté à la poétique ou à la littérature. Rien plus que le texte proustien n’illustre l’écart qui peut se creuser entre écriture et lecture. L’écriture est sublime et l’on devine que Proust s’est longuement et délicieusement coulé en elle malgré ses paperolles ; la lecture se révèle souvent rétive et l’on est conduit à croire que la lecture – ardue, traînante, désespérante – ne saurait être rangé parmi les critères de qualité de l’écriture, du moins aux yeux de ceux chargés de la canoniser, en l’occurrence les critiques littéraires savants qui ne seraient pas tant de bons lecteurs que de mauvais écrivains qui n’ont d’autre choix que de se pâmer devant les prouesses littéraires de Proust. Ils ne s’attachent qu’à l’écriture, comme si la critique avait liquidé le lecteur aussi. C’est le cas avec Proust, Joyce, Robbe-Grillet, Simon, Pérec, Le Clézio…

La question n’est pas de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise littérature. Elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle sort de l’ordinaire. Elle déborde le livre, la narration, la biographie. Ca manque, quoi qu’on dise, des finitions qui auraient mieux raccordé les morceaux et c’est, diront les critiques, ce qui donne à la littérature de Proust sa haute platitude. Elle abonde en solutions d’écriture, elle manque d’instructions de lecture. C’est que Proust était son propre lecteur et qu’on doit s’insinuer entre l’auteur et le lecteur pour saisir en discontinu ce qui se raconte en discontinu. On se love volontiers dans les sinuosités de sa plume au point de s’oublier ; on renâcle volontiers à le suivre au point d’en abandonner la lecture. Sa démiurgie ne s’encombre pas du spectateur ni même du destinataire.Ca enraie la lecture et ce n’est pas par hasard que Proust n’est pas plus « lisible » que Joyce. On doit pouvoir dire que ce que la critique savante retient comme de grandes œuvres ne sont souvent que des galimatias illisibles. On doit pouvoir le dire, comme lecteur, sans encourir d’excommunication de la part des proustiens qui forment désormais l’une des sectes les plus impénétrables et intraitables. Ce n’est pas cela qui va brûler mes relations avec la littérature. Parce que ce n’est pas tant l’océan littéraire de Proust qui m’intéresse que la machine à écrire qu’il incarnait, puisqu’elle me permettrait, elle aussi, de démonter les ressorts mystérieux de l’écriture.

La Kabbale de Proust

L’œuvre de Proust permettrait de prospecter l’anthropologie de l’écriture : Que met donc une plume entre les doigts d’un homme contraint de laisser un testament littéraire ? La littérature est désormais si vaste, les engouements si éphémères, qu’on ne sait où donner de la lecture, comment considérer les boniments de la critique savante, quels critères invoquer pour s’en préserver ou au contraire s’aligner sur elle. On peine à se prononcer sur la vocation qui animait Proust. Que cherchait-il à prouver ? par quoi était-il porté ? La vocation littéraire ( ?) ne suffit pas à expliquer cette reconstitution phraseuse de ses vécus et encore d’attendre d’un lecteur qu’il s’y intéresse ? Sinon le ressort mystique. Proust n’était pas un homme ordinaire mais une créature extatique qui vivait intensément tout ce qu’il vivait. Tout était prétexte à cette intensité dans le vécu et dans sa reconstitution. Le bleu d’un rideau de train. Une page de Mme de Sévigné. Il n’était pas jusqu’aux balancements et aux bruits du train qui ne lui assuraient « la même impression rafraîchissante que m’aurait donné le repos dû à la vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie ». Trois arbres inconnus au seuil d’une allée couverte le sollicitent. Ils évoquent il ne sait quoi, ils reportent il ne sait à quoi. Entre réalité et irréalité : « … les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté ». Ces arbres lui sont connus, de temps immémorial, ils sollicitent son intelligence sensible, il échoue à les situer. Il n’était pas seul, il ne peut se livrer au travail de « la pensée sur elle-même », de réminiscence et de reconstitution sinon de création. C’est un moment de rêverie méditative, de subtile extase peut-être, réclamant un repli sur soi, pour mieux resituer les arbres, les amener à la pensée. Lui aussi recourt à la métaphore du livre pour déceler cette manifestation : « Ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première enfance. » A la métaphore du rêve aussi, au vocabulaire de la panoplie mystique, de l’illusion à l’hallucination, si ce n’est que la réminiscence serait au cœur de sa mystique : « …sollicité par eux d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir. » L’amour bien entendu : « Pour tous les événements qui, dans la vie et ses situations contrastées, se rapportent à l’amour, le mieux est de ne pas essayer de comprendre, puisque dans ce qu’ils ont d’inexorable, comme d’inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que rationnelles. » Il montre cette prédilection anthropomorphique que l’on rencontre chez les grands mystiques : « Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérant, semblant me dire : ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. » Il conclut le passage en ces termes : « J’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de méconnaitre un Dieu. » Ce serait un mystique de tous les instants, ce l’était avant qu’il ne se retire dans sa chambre et il ne s’y serait retiré que pour consigner la révélation de sa vie ou ce que sa vie lui a révélé sur la vie – une reconstitution maniaque, somptueuse, vertigineuse où il s’est replongé pour ne plus en resurgir. C’est un sacerdoce mystique qui n’a de laisse que de convertir ses vécus en autant de pellicules littéraires – de les digitaliser littérairement. On ne peut concevoir qu’il ait vécu continument sur ce mode ; en revanche, on n’a d’autre choix que de le concevoir écrivant continument sur ce mode. Son mysticisme, dépouillé de mythes, ne se nourrirait que de ses vécus. On a postulé des liens avec Bergson, on s’est contenté de souligner le rôle que tient la mémoire dans ses considérations, de rapprocher sa perception du temps avec la durée bergsonienne, on n’a pas songé à le lire dans le prisme de sa mystique. S’il est une illustration de celle-ci, ce serait celle que propose Proust sécrétant son texte. Il n’est pas jusqu’à la route qui ne prenne la tournure d’une voie : la route de retour à Balbek resta dans sa mémoire « comme une amorce à toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours d’une promenade ou d’un voyage s’embrancheraient aussitôt sans solution de continuité et pourraient, grâce à elle, communiquer directement avec mon cœur. » Il n’est pas jusqu’à sa lecture qui ne serait mystique, réclamant du lecteur-disciple de s’insinuer dans le phrasé de textes qui grandiraient à mesure qu’on s’éloigne d’eux et qu’on les magnifie. C’est un mysticisme des sensations, de leur accumulation, de leur transmutation et de leur résurrection par l’écriture. Ce n’est pas un récit, c’est une kabbale.

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Pourquoi je peine à dire ma réserve ? – Parce qu’on me tancerait pour mon mauvais goût ? – Parce que Proust est de ces auteurs canonisés et embaumés qu’on ne peut qu’encenser ? – Pourtant, il n’a pas connu le destin de ces auteurs morts jeunes dont on déplore l’inaboutissement du génie qu’ils portaient en eux ; pourtant, il est un des rares auteurs à avoir écrit le mot « Fin » à sa production. Il s’est tué à la tâche, la plume à la main, et il en est pour voir en lui un martyr littéraire. Il passe une partie de sa vie à vivre et à observer, l’autre à exhumer les souvenirs de ses observations qu’il décalque de sa mémoire grâce à « ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur état d’esprit ». Proust procéderait à une vaste composition alchimique où il mêlerait tout, sentiments, impressions, souvenirs, et c’est à cette composition qu’il nous invite, nous mettant au défi de percer la solution qui se délaie sur le papier. Il désespère le lecteur, ce qui ne serait somme toute pas grave, ce qui l’est davantage c’est qu’il dissuade les lecteurs, les intimide et les renvoie à leur petitesse. C’est un texte en perte de lecteurs et en gain de critiques. Si je louvoie autant devant les raclements de ma lecture, c’est parce que je ne me décide pas, par intégrité, à débusquer ouvertement le fétichisme de ses retranchements dans la littérature…