The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : MARK TWAIN, LES AVENTURES DE TOM SAWYER (1876)

C’est un récit américain et l’on ne sait, comme les textes du Reader’s Digest, s’il est destiné à des enfants, aux adultes nostalgiques des enfants qu’ils ont été ou au lecteur moyen américain. Il raconte les aventures d’un garnement qui arrive toujours à ses fins parce qu’il est plus futé que les autres. Ce n’est pas une graine de voyou, il est encore trop jeune (quoiqu’on ne sache pas son âge puisqu’il se comporte par-ci en enfant de 7 à 8 ans, montre par-là la maturité d’un pré-adolescent de 13 à 14 ans), il promet néanmoins de le devenir – à moins qu’il ne soit de ce matériau dont sont faits les députés, les généraux ou les présidents. Twain à cette phrase après la déposition de Tom au tribunal pour sauver la tête de Potter accusé par le véritable assassin d’avoir tué le médecin du village : « Il serait président des Etats-Unis, à moins qu’il ne fût pendu d’ici là. » Tom est un menteur invétéré et un manipulateur hors pair et plutôt que de lui aliéner son entourage, ses mensonges et ses canulars, souvent innocents comme lorsqu’il se fait passer pour mort et est pleuré par tout le village, considérés par sa tante comme des « mensonges bénis » et que le juge Thatcher caractérise de « nobles, généreux, magnanimes », lui attachent… le lecteur. Tom n’a pas de parents, il a un demi-frère dont Twain raille la sagesse, une cousine qui lui sert de sœur et une tante plus indulgente que sévère : « Pareille à tant d’autres âmes candides, elle croyait avoir le don de la diplomatie et considérait ses ruses les plus cousues de fil blanc comme des merveilles d’ingéniosité. » On se désole seulement que Tom n’ait pas de traits, ni lui ni les autres personnages. Mais c’était chez ce grand reporter qu’était Twain une lacune d’écrivain. Le récit se déroule vers 1844, avant la guerre de Sécession, dans la ville fictive de Saint-Pétersbourg au Missouri, sur la rive droite du Mississippi, et il s’imposera comme l’un des premiers récits du « mauvais garçon » qui charme et séduit, réaction contre la littérature de l'enfant modèle. Une « idylle comique de l'enfance », à la croisée de souvenirs et d’inventions qui s’agencent en une œuvre plus légère que construite.
Tom Sawyer, d’une « vicieuse vanité », volontiers gouailleur, devenu depuis une icône de la littérature de jeunesse américaine, est un récidiviste impénitent. Il n’arrête pas de s’empêtrer, suscitant l’inquiétude, et de se dépêtrer, au grand soulagement de sa tante et du lecteur. Il serait mené par les livres, que pourtant il ne lit pas, puisqu’il ne connaît pas plus de deux ou trois versets des Evangiles et qu’on ne le voit jamais plongé dans la lecture d’un livre. Il ne les invoque pas moins sur le mode picaresque hérité de Cervantès pour entraîner ses camarades dans ses aventures : « C’est comme ça dans les livres. » Son meilleur ami et complice est particulièrement attachant et poétique. C’est Huckleberry, dit Huck, dont les vêtements « trop grands pour lui, frémissaient de toutes leurs loques comme un printemps perpétuel rempli d’ailes d’oiseaux ». C’est un petit clochard qui dort et de réveille où et quand il veut, traîne dans les granges, est dispensé de cours et se procure un chat mort pour soigner les verrues : « Ca réussit à tous les coups et pour toutes les verrues. » Quand plus tard, il sera adopté par une vieille et riche veuve, reconnaissante de lui avoir sauvé la vie, il quittera vite ses nouveaux vêtements étriqués, renoncera aux petits soins de toute une domesticité et à sa part dans un fabuleux trésor, pour retrouver ses haillons et ses granges. Son personnage, davantage que celui de Tom, est le produit de la divagation enfantine de Twain et ce n’est pas par hasard qu’il lui consacrera ce que l’on considère comme son meilleur livre. Ensemble, Tom et Huck, restituent la maligne et innocente poétique de l’enfance dans une Amérique qui n’a pas totalement rompu avec l’esclavage et qui n’a pas encore découvert la ville. Parlant du « bulletin paroissial » vivant qui précédait la presse locale, Twain bouscule à sa manière, sardonique et caustique, les coutumes traditionnelles : « Moins elles se justifient, plus il est difficile de s’en débarrasser. »
Son univers enfantin se tisse d’enchantements, de sorcelleries, de charmes et de magies. De bâtisses hantées où rôdent des fantômes, de cimetières où sévit le diable et sur les trousses duquel on lance des chats morts et prononce toutes sortes de charmes et d’incantations. Les gamins de Twain sont plus remuants, bruyants, turbulents… que sages. Ils se livrent au troc des objets, une dent contre un grillon, un bon point contre un hameçon, s’infligent de petites misères, subissent un régime scolaire particulièrement rebutant. Ils n’arrêtent pas de mentir, de se promettre de garder le secret et de rompre leurs promesses. Tom Sawyer sera un grand chef indien, un clown, un héros de guerre, un pirate, un brigand des grands chemins. Entre-temps, il s’arrange pour réunir les bons points nécessaires pour obtenir la Bible censée sanctionner la connaissance de deux mille versets alors qu’il n’en connaît pas deux. Il la reçoit en présence du juge Thatcher, père de Becky dont il tombe amoureux, qui lui demande de citer les noms de deux apôtres. Il ne trouve rien d’autre à répondre que « David et Goliath », devant le parterre de ses camarades de l’école du dimanche. On attend la réaction des gamins, des notables, du maître et surtout de… Mark Twain dont on se demande comment il va débrouiller la situation. Or lui aussi se débine sournoisement devant la difficulté de la tâche : « La charité nous force à tirer le rideau sur le reste de cette scène. » Entraîné par la malice avec laquelle il conçoit son petit héros, Twain ne manque pas une occasion de semer ses malicieuses remarques d’auteur : « Si Tom avait été un philosophe aussi grand et aussi profond que l’auteur de ce livre, il aurait compris une fois pour toutes que travailler c’est faire tout ce qui s'impose à nous, et s’amuser exactement l’inverse. »
Twain décrit une série d’escapades qui ne laisserait insensible aucun pédagogue partisan de… l’école buissonnière. Il rebondit d’un chapitre à l’autre, croisant plusieurs récits en parallèle, au gré de la plume dont il marcherait, « parce que c’est dans sa nature de « se remettre en marche » quand le ressort n’en a pas été brisé par l’âge ou les échecs répétés ». Des quatre ou cinq grandes lignes narratives qui s'entremêlent au fil des différentes péripéties de Tom, la plus fraîche et attachante reste la première qui plante les personnages. C’est le portrait d’un enfant qui ne manque pas une occasion de s’illustrer par son sens de l’aventure. La virée en radeau sur le Mississipi des trois petits garnements, décidés à s’illustrer comme pirates pour prendre leur revanche contre les adultes, est un morceau de charme. Ils sont censés vivre l’aventure de leurs livres et c’est cette aventure de lecture que Twain relate aussi. On rencontre tous les genres de la narration juvénile, des brutalités d’un maître d’école et les représailles contre lui à la caricaturale cérémonie de fin d’année scolaire avec ses récitations précieuses et interminables. La liaison amoureuse entre Tom et Becky, riche en parades, en contrariétés, en audaces et en drames ; leur mésaventure dans une grotte de stalagmites et de stalactites, célèbre pour son labyrinthe de couloirs, ses cascades et ses lacs souterrains, où menacent les chauves-souris et où les deux petits amoureux se perdent au péril de leur vie, la chasse au trésor… La solennité des enfants se prenant à leur jeu est touchante : « Ils déclarèrent d’un commun accord qu’ils rompraient à jamais avec la civilisation. » Quand le premier d’entre eux commence à s’ennuyer sur son île et qu’il formule son souhait de rentrer chez lui, il reconnaît : « J’ai l’impression que ça ne me dit plus rien quand personne ne m’interdit de le faire. »
C’est l’écrivain à la plume ailée, d’une précision sidérante, sans longueurs et sans digressions, suivant son petit héros de l’air d’être assuré de l’écoute de tous ses petits lecteurs à travers les siècles, s’amusant de ses insolences, de ses sales tours et de ses marchandages. Bien sûr, Twain a besoin d’un meurtre pour imprimer un nouvel élan à sa narration. C’est un meurtre de rêve, dans un cimetière, par une nuit de pleine lune : deux vagabonds déterrent la dépouille d’un troisième pour un jeune médecin abattu par l’un d’eux sous les yeux de Tom et de Huck. On ne sait pourquoi ils déterrent la dépouille – mais on ne saurait réclamer plus de rigueur de Twain que d’un gosse qui s’amuserait à s’improviser écrivain. Cela annonce la veine poétique de Prévert comme dans le passage où Tom se réveille sur son île, découvre les insectes et lance à une coccinelle :
« Coccinelle, coccinelle, rentre vite chez toi
Ta maison brûle et tes enfants sont seuls… »
Et Twain de poursuivre : « Aussitôt, elle s’envola à tire-d’aile pour aller vérifier la chose. Tom n’en fut pas autrement surpris car il connaissait depuis longtemps la crédulité de ces insectes quand on leur parle d’incendie. » Cela annonce également Saint-Exupéry comme lorsque Tom déclare son amour à Becky sur une ardoise dès leur première rencontre. Bientôt, ils mâcheront alternativement le même morceau de chewing-gum « en se dandinant sur leur siège pour mieux manifester leur plaisir ». C’est toute la littérature pour enfants que Twain aura marquée. La conquête des îles, la recherche de trésors, les maisons hantées, les combats entre bandes, la magie et la sorcellerie. Le Club des Cinq et le Clan des Sept. On ne peut s’empêcher de voir en Tom l’ancêtre d’Harry Potter, en plus authentique et en plus malin, en plus menteur et convaincant puisqu’il se permet de donner de bonnes doses de Doloricide, « le liquide de feu », au chat qui se pavane dans la maison…

