The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : MAX BROD, UNE VIE COMBATIVE (1960)

De ces autobiographies proposées par des auteurs si gâtés par le succès qu'ils bâclent leurs ouvrages. Un homme à la croisée des cultures, des philosophies et des cercles, qui ne sort d’un long engourdissement de l'histoire que pour tenter de s'acclimater à ses perturbations. La vie d'un romancier, scénariste, mélomane, critique artistique, à la charnière de deux périodes, de deux sensibilités littéraires. La chronique d'un rêve qui tourne au cauchemar et d'un cauchemar qui tourne au rêve. Le récit d'un patriote tchèque devenu patriote israélien. Un survivant de l'école littéraire de Prague se reconvertissant dans l’école théâtrale de Tel-Aviv.
On ne donne plus ses mémoires à la manière de Brod. Parce qu'il n'est plus de grands hommes et que les petits esprits qui se livrent de nos jours à la roue intellectuelle n'arriveront plus aux chevilles des grands esprits tels ceux qui hantaient Prague au début du XXe siècle. Plus occulte que Berlin, plus querelleuse que Vienne. Toutes ces promesses déçues aussi. Parlant de l'une d'elles : « Quel fut véritablement l'obstacle qui l'empêcha par la suite de devenir un très grand écrivain ? […] N'était-ce pas une « chasse aux sensations », quand même pas tout à fait pure, qui devint pour tant d'écrivains le bâton jeté pour les faire trébucher au travers de leur route sur le chemin de l'accomplissement ? » Brod était trop KKnien pour se déporter hors de la KKnie. Il ne surplombe pas assez son personnage et sa carrière de critique pour que son autobiographie surplombe son époque. Il se pose en découvreur de talents et en promoteur du génie. Malgré sa vaste érudition et la diversité de ses dons, il ne laisse presque rien sinon d'avoir été l'exécuteur testamentaire de Kafka et de nous avoir conservé son œuvre. Il réussit « quand même » à communiquer l'incandescence intellectuelle d'une génération du « quand même » dans un empire sur le déclin.
En définitive, on se retrouve avec l'autobiographie d'un has been, prétendument moral (et il n'est aucune raison de mettre en doute sa moralité), se rongeant pour des démêlés avec des auteurs dont on ne comprend plus l'intérêt et auxquels on n’en prêterait plus. Dans un univers qui pour attachant qu'il soit n'en dégage pas moins, au bout d'un siècle, des relents de moisi davantage que de génie. Prague passait alors pour un vaste salon littéraire et Brod était l'une de ses coqueluches. Le XXe siècle a vraiment cru en l'immortalité littéraire, y compris entre les deux guerres, voire même après la Deuxième. Brod ne se lassait pas de se laisser séduire par toutes sortes de musiciens, de poètes et de penseurs. Or malgré la riche galerie des noms, son autobiographie reste anecdotique, ne s'élève pas au document. Peut-être parce que Brod a eu une vie somme toute comblée, peut-être parce qu'il avait la pensée lisse et le style facile. Sa hargne contre Karl Kraus dément la sagesse dont il rembourre son propre personnage : « Il passait les nuits, après ses lectures prétendument si fascinantes, au bar de l'Hôtel Ambassador et dans d'autres établissements où il tenait des propos péremptoires et ininterrompus jusqu'à l'aube, au complet épuisement de tous les participants, et il ensorcelait les cœurs juvéniles qui naguère encore m'avaient écouté. » Brod n'aurait cessé de vider sa querelle avec ce provocateur, somme toute excentrique, qui maniait les mots pour abattre les hommes. Kraus paradait alors sur son « Flambeau » qui crachait invectives et louanges sans que l'on ne sache s'il valait mieux s'attirer les unes ou les autres. Il était peut-être de papier journal, Brod serait, lui, de papier théâtre.
Prague était sans conteste une des caisses à résonance de l'empire austro-hongrois qui émettait des râles de génie dans l'ambiance surmenée du réveil acariâtre des nationalités. Dans ce livre, elle se pose en avant-poste où s'ébrouaient devant un parterre d'admirateurs, posant pour la postérité, des personnages aussi coloriés qu'intéressants. Ils étaient de passage, entre Vienne et Berlin, pour une conférence ou un morceau de carrière. Prague résonnait des chahuts musicaux, des hantises morales, des cauchemars sociaux et des convulsions politiques qui secouaient l'Allemagne autant que l'Autriche. Elle était le berceau de l'on ne savait quoi, le cimetière de l'on ne savait encore quoi. Une auberge de villégiature pour des noms terribles ou cocasses. Bien sûr Rilke, Werfel et Meyrink. Ils se passionnaient pour l'étrange dans les décors muséologiques d'un univers qui, en crissant, donnait naissance à des esprits étranges.
Malgré la rigueur de sa sensibilité scientifique, le baron Christian von Ehrenfeld nourrissait une vision délirante de l’humain. De haute stature, portant barbe, bercé par la musique, il ne s'attachait pas tant aux livres qu'aux vécus. Il ne cheminait pas en ce monde autant qu'il l'arpentait, accoutré en bûcheron davantage qu’en philosophe. Originaire de Basse-Autriche, il était exclu par les cercles de Brentano, véritable père de la phénoménologie, qui soulignaient l'hétérodoxie de son propre brentanisme. Sa doctrine de la Forme – la Gestalt théorie – se répandait dans les universités allemandes, anglaises et américaines de son vivant. Il s'intéressait, lui aussi, à la sexualité pour prôner la polygamie, basculant dans un eugénisme privilégiant les jeunes gens sains, préconisant la polygamie pour mieux garantir la perpétuation des meilleurs parmi l'espèce humaine. Il loua tant la potence générative de l'Islam que son fils se convertit à cette religion et s'établit en Inde où il mena une carrière universitaire. La polygamie pour les meilleurs, la monogamie pour les plus débiles. C'était Prague davantage que Vienne et Berlin. Bien sûr Ehrenfeld s'aliéna la ville et les étudiants qui le chahutaient. Brod raconte : « Ehrenfeld accrut l'agitation générale en faisant connaître sans réticence que, parmi ses ascendants, il se trouvait aussi un ancêtre juif et que cette pointe de judaïsme le remplissait de fierté. » C'était aux environs de 1910.
Brod conclut son autobiographie sur la distinction entre « malheur vulgaire », recouvrant toutes sortes de maux et de calamités que l'on peut et doit combattre, et « malheur noble », recouvrant les traits incontournables de la condition humaine, des limites de sa compréhension du monde à sa mortalité, sur lesquels on n'a aucun pouvoir, pour nous inciter à combattre le premier et à nous accommoder du second « dans une humilité silencieuse ». Il présente la violation de la ligne de démarcation entre eux comme une source de « confusions funestes ».

