The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : MICHEL BUTOR, LE GENIE DU LIEU (1958)

Butor interroge les sites de son écriture et son écriture n'a d'autre choix que d'épouser leurs contours géographiques. Il poserait sur eux son crépi littéraire non tant pour les faire parler que pour colmater le silence dans les interstices de sa visite ou de son séjour. Les sites ne disent rien parce que Butor passe à côté d'eux sans chercher à les déconstruire. C'est ainsi que les minarets d'Istanbul, conversant les uns avec les autres, sont « semblables à de grands crayons ». Butor ne dit pas ce qu'ils écrivent, ce serait prétentieux ; il laisse le lecteur en dessiner les arabesques de sa lecture. Quoique l’histoire se soit architecturée un peu partout, l'homme en est absent sinon comme figurant, en lecteur de Butor. A Istanbul, c'est juste s'il s’attarde à parler des enfants qui « courent en tirant d'interminables ficelles pour faire monter encore plus haut leurs cerfs-volants, jusqu'à cette région de l'air où les milans tournoient pour fondre tout d'un coup sur quelque déchet ». En revanche, les dieux sont partout présents, ceux du passé s’effaçant devant ceux du présent : « La voix prophétique s'élève sur les sarcophages des dieux déchus… »
Dans une première partie, Butor restitue les allures de sept villes autour de la Méditerranée, dans la seconde, il évoque l’Egypte. Son texte sur cette contrée est de loin le plus personnel et envoûtant. Dans les années 50, Butor a passé huit mois comme enseignant de français à Minieh, au sud du Caire, sur la rive occidentale du Nil. Il raconte à sa manière le désarroi de ces coopérants que la France déléguait dans ses anciennes colonies pour continuer d'assurer le rayonnement du français et de sa culture. Il restitue l'hostilité des milieux locaux contre l'Europe accusée de corrompre les élites : "… comme en Egypte l'Islam apparaît particulièrement comme révélation venue du désert, le Coran une immense voix roulant dans le désert, exquis équivalents frais du désert et de son silence en pleine concentration de vallée, lieux de la récitation et de l'écoute, lieux conçus comme résonateurs de la pure récitation. » On est loin de l'image traditionnelle de l'Egypte, ni pyramides ni souks. La vallée bascule sans avertir dans le désert et Butor, désorienté par la perte de tout repère, sans plus de directions, délaie son expérience du désert dans son écriture : « il n'y avait rien, rien pour nous, rien d'accessible, qu'un pas, dix pas, cent pas, à droite ou à gauche, c'était la même chose. » Les chacals guettent sous un soleil brûlant et lumineux qui brouillerait de sa luminosité jusqu’à la rose des vents.
Le désert s'impose comme « le domaine des dieux et des morts, un immense ailleurs proche, sans noms, sans jalons, et sans cartes ». Les uns se mêlant aux autres pour accompagner les nomades, assimilés par les paysans à autant de fantômes de leur vivant. On devine la tentation hiéroglyphique qui guette l'écriture de Butor, elle restituerait encore le mieux cette animation statique des êtres et des bêtes. Dans la lumière crue et aride, les gestes des hommes et les vols des oiseaux seraient des hiéroglyphes, désormais incompréhensibles, qui ne s'enchaîneraient pas ni ne produiraient du sens. En Egypte, Butor ferait l'expérience d'une syntaxe brisée résistant à une narration littéraire qui, pourtant, s'écoule en phrases couvrant des pages entières.
Plutôt que de se poser en maître des lieux et à les décrire, le narrateur est pris en charge par eux. Ce sont eux qui le narrent de leur génie davantage qu'ils ne se livrent à sa narration. L'auteur est un medium, en Grèce et en Egypte surtout, secoué par les vestiges et les rumeurs qu'ils continuent d'entretenir sur leurs dieux. Ses mots ne sont pas tant destinés à un lecteur qu'à ébranler le cortège des mots qu'insinuent les lieux. La narration butorienne participe d'une envoûtante tentative de déménager le génie de son lieu à son livre. Ce déménagement est voué à l'échec parce que si Butor réussit à restituer les souvenirs des dieux morts, les couleurs aussi, il peine, malgré son génie littéraire, à déplacer le génie des divers lieux à son texte.
On se suit pas toujours le style, on perd pied, comme dans une mer démontée qui ne lâche prise que pour s'emparer de nouveau de son épave. Le lecteur est victime de Butor, comme il le serait de Pindare, désorienté par « des structures rythmiques et grammaticales aussi amples et fortes que ses "longues strophes solennelles" et ses souples phrases les enjambant, pour tenter dignement l'éloge de ce lieu. » Sa « critique géographique » des lieux est par ailleurs trop savante. On comprend que les villes soient des laboratoires des arts, des lettres et des monuments, voire des chantiers de guerre, que tout cela réclame une plume de poète, on n’en croule pas moins sous les gravats de l'érudition de Butor. On aurait aimé qu'il vernisse littérairement les vestiges sinon les ressuscite. Or il les barbouille de phrases qui se chevauchent à perte de sens. Butor présume tant du génie de la virgule qu’on s’interroge sur son refus de mettre des points à ses phrases. Ce n’est peut-être qu’une manie d'écrivain qui n’avait pas le choix de son génie poétique...

