NOTE DE LECTURE : MICHEL HOUELLEBECQ, PARTICULES ELEMENTAIRES (1998)

21 Jun 2021 NOTE DE LECTURE : MICHEL HOUELLEBECQ, PARTICULES ELEMENTAIRES (1998)
Posted by Author Ami Bouganim

Houellebecq se situe au ras de l'humanité, de ses vices et de ses vertus, sans grandiloquence morale ou religieuse. Il se résout au prosaïsme des choses et des êtres, se gardant des complications intempestives. Ce serait le dernier homme de Nietzsche, avec ses désirs rances et ses derniers râles, ses aventures mesquines et ses silences blasés. Rien de surprenant à ce qu'il retourne inlassablement au sexe qu'il veut restituer à son prosaïsme. L’homme étant un animal, il devrait se reposer sur sa connaissance des mammifères pour mieux se connaître. Houellebecq étale sa nausée sur de mornes pages qu'il enduit de sperme pour nous convaincre de chercher le bonheur dans la jouissance sexuelle.

On reconnaîtra que ce mauvais garçon se livre à une prodigieuse purge métaphysico-morale de la littérature. Il ne voit que du noir, ne broie que du noir et n’écrit que du noir. Il est sinistre, malheureux et dérisoire, encore plus lamentable que l’humain dont il annonce le suicide ou la disparition. Il se glisse dans la peau du sale personnage avec tant d'aisance, d'un livre à l'autre, qu'il doit avoir l'âme d'un rocker des lettres qui pousse hargneusement sa plume dans les recoins du vice. L’immoralisme bascule dans la bestialité la plus perverse. Le désenchantement occidental dégénère en veulerie et celle-ci succombe à l'ennui. C’en devient stérile et inintéressant. Rien de particulièrement vibrant dans ce récit, sinon que le narrateur prend la posture d’un observateur extrahumain s'acquittant d'un reportage sur les robots humains pour des lecteurs extra-mondains. La plus grande prouesse littéraire de Houellebecq consiste à brimer ses dons poétiques – car il n’en est pas dénué – pour engager la littérature dans la description d'une non-vie ou d'une simulation de la vie, entre une télévision archi-présente et une prostitution généralisée. Ce serait, en définitive, une métaphysique pornographique du nihilisme pour critiques parisiens en quête de sensations délétères et de positions plus amères que réactionnaires. On croyait que Burroughs avait enterré le genre dans son « Festin nu ». Le mérite de Houellebecq est de le ressusciter en plus lisible. Ca respire la Beat Generation en laquelle ni l’un ni l’autre ne se reconnaîtrait.

C’était avant que Houellebecq ne brandisse le spectre d’un Islam menaçant la civilisation occidentale et que la classe intellectuelle ne devienne réactionnaire pour assourdir les médias de leurs alertes sur une guerre civile tramée par les migrants contre le souverainisme français. En France, la production réactionnaire a toujours devancé et préparé les grandes catastrophes politiques, elles ne les ont ni empêchées ni résolues et depuis Alexandre II qui a sauvé la France des menées guerrières de Napoléon, celle-ci ne l’a plus été ni par ses intellectuels ni par ses écrivains mais par des acteurs – étrangers ! – venus de l’extérieur. Cela fait deux siècles que la France n’a pas de grande Histoire, exception faite de ses expéditions coloniales, et l’on n’a jamais vu pulluler autant de prophètes qui lisent dans une histoire dont elle se serait totalement dépouillée pour se proposer en puissance touristique et se vouer au culte des Vacances. L’œuvre de Houellebecq a commencé par tourner en dérision cette France, elle se termine comme Soumission à une creuse vanité déçue.

Lui aussi réécrit le même livre. Sur le ton et dans l'ambiance des polars de sa jeunesse. Du moins donne-t-il ses lettres de noblesse au roman noir. Il n’aurait qu’un seul livre à écrire, un seul ennui de vivre à mettre en lettres. On ne lit pas ses « Particules élémentaires » sans contracter sa neurasthénie et sans s’abonner à sa production. On n’a pas assez insisté sur la nature de l’engouement du lecteur pour ses auteurs favoris. Plus on les lit et plus on veut les lire, même si c’est pour retrouver la même chose. C’est ainsi pour les peintres et les compositeurs, il n’est aucune raison pour que ce ne le soit pas pour les écrivains. Cela dit, l’œuvre de Houellebecq passera avec sa période de gestation alors que « L’Etranger », qui ne l’aurait pas peu inspiré, valsera d’une période à l’autre.