NOTE DE LECTURE : MIGUEL DE CERVANTES, DON QUICHOTTE, Vol. I, (1605)

17 Mar 2020 NOTE DE LECTURE : MIGUEL DE CERVANTES, DON QUICHOTTE, Vol. I, (1605)
Posted by Author Ami Bouganim
On ne récuse pas son livre dans le prologue, ce serait dissuader le lecteur. Mais Cervantes le fait avec tant d’ingéniosité qu’il se l’attache. Dès les premières lignes, il donne le ton : « Je n’ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut que chaque être engendre son semblable. Ainsi, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal cultivé comme le mien, sinon l’histoire d’un fils sec, maigre, rabougri, fantasque, plein de pensées étranges et que nul autre n’avait conçues. » Sous prétexte que son livre est dénué de tous les ornements et citations dont rengorgent les livres de marque, il se demande s’il ne ferait pas mieux de l’ensevelir dans une décharge de la Manche. Pourtant, ce livre-là est une des merveilles littéraires de tous les temps. On l’assimilerait volontiers au baume miracle qui guérirait tous les maux, panserait les blessures, cautériserait les cicatrices, calmerait les douleurs. Il serait à base de romarin, d’huile, de sel et de vin, le tout rehaussé par « quatre-vingts Pater noster, autant d’Ave Maria, de Salu et de Credo ». Sitôt absorbé, il provoquerait des rires, plutôt que des vomissements, et délivrerait l’autorisation de se déchaîner contre tous les mauvais livres qu’on débite de nos jours à la gloire du pilon.
 
Don Quichotte est d’abord le récit du lecteur qui a tant lu qu’« il se dessécha la cervelle ». Un lecteur débilité par les livres de chevalerie s’avise de vivre en chevalier errant – « le valeureux don Quichotte de la Manche, le défaiseur de torts et le réparateur d’iniquités » – dans le livre parodique de son auteur. Juché sur son Rossinante, suivi par son écuyer, il se lance à la recherche de l’aventure – livresque ? littéraire ? – qui lui assurerait l’immortalité comme chevalier : « … ma profession n’est pas autre que de secourir ceux qui sont faibles, de venger ceux qui reçoivent des offenses et de châtier les félonies. » Il décèle son aventure partout, dans un nuage de poussière autant que dans des ailes de moulin. Le premier annonce « une immense armée qui s’avance de ce côté, formée d’innombrables et diverses nations ». Aussitôt il s’emballe et sent le moment venu de « faire des prouesses qui demeureront écrites dans le livre de la Renommée pour l’admiration de tous les siècles à venir ». De son côté, la scène du chevalier sur son canasson, suivi par son écuyer sur son âne, livrant assaut aux ailes d’un moulin s’est gravée pour l’éternité sur la scène littéraire universelle. De même se souvient-on de sa bataille contre les outres de vin assimilées, dans son cauchemar, à la tête du géant qu’il doit combattre pour récupérer le royaume de la belle Dorothée. Rien ne déçoit ses attentes, rien ne ruine ses ambitions chevaleresques. La quête de gloire se mêle à sa quête d’aventure et cette quête-là est irrépressible : « Faire une prouesse capable d’éterniser mon nom et de répandre ma renommée sur toute la surface de la terre. » Il souhaite surpasser le fameux Amadis de Gaule, « le nord, l’étoile et le soleil des chevaliers vaillants et amoureux », surnommé le Beau-Ténébreux. C’est dire à quel point la littérature caricature la réalité et déraille l’esprit des lecteurs.
 
Don Quichotte est intarissable sur les chevaliers, leurs mœurs, leurs devoirs, leurs mérites, leur bravoure, si pénétré de ses convictions qu’il déclare à Sancho : « De cela tu ne ferais aucun doute, si tu avais lu autant d’histoires que moi. » Les livres l’ont tant déréglé qu’il ne s’accorde plus à la réalité. Il ne la vit pas, il vit ses livres. Les récits de chevalerie le confortent dans sa vocation chevaleresque et lui permettent de surmonter ses déboires. Dans son esprit livresque, un assemblage de bric et de broc est une armure de combat, des prostituées des châtelaines, une hôtellerie un château. Devant son état pitoyable, contusionné et édenté, c’est Sancho qui lui donne le surnom de « chevalier de la Triste-Figure ». Don Quichotte trouve le surnom si judicieux qu’il envisage de peindre une mauvaise figure sur son écu et Sancho s’empresse, malgré sa crédulité, de l’en dissuader : « Il est bien insolite de dépenser du temps et de l’argent à faire peindre cette figure-là. Votre Grâce n’a qu’à montrer la sienne, et à regarder en face ceux qui la regarderont, et je vous réponds que, sans autre image et sans nul écu, ils vous appelleront tout de suite le chevalier de la Triste-Figure. » Sinon don Quichotte, plutôt optimiste, mise sur la Providence divine ; elle pourvoie les moucherons et les vermisseaux, elle saura veiller sur les justes. Il se double volontiers d’un prédicateur, alliant la plume à l’épée et s’il n’écrit pas, il n’en pérore pas moins.
 
Sancho est l’anti-chevalier par excellence. C’est un paysan rustaud, qui ne demande qu’à croire à la légende dont s’entoure don Quichotte. En charge d’enfants, il ne risque pas sa peau pour ne pas les priver de père et essuierait toutes les offenses plutôt que de mettre la main à l’épée. Il ne bouderait pas la bonne chère ; en revanche, il n’est pas prêt à la payer de bonnes manières. Plutôt se gaver d’oignons qu’il enfournerait de ses mains que de dindons qui réclameraient des couverts ; boire à la gourde que dans une coupe. Le monde le lierait par ses rituels : il ne pourrait plus tousser et éternuer à sa guise. Tour à tour appâté par les promesses que lui fait miroiter don Quichotte et désabusé par les mésaventures que lui occasionne sa recherche d’une aventure, il marquerait néanmoins son allégeance à la chevalerie en en donnant sa propre définition : « Un chevalier errant est quelque chose qui, en un tour de main, est bâtonné ou empereur ; aujourd’hui, c’est la plus malheureuse créature au monde, et la plus affamée ; demain, il aura trois ou quatre couronnes de royaumes à donner à son écuyer. » Le malheureux ne se remet pas de la séance de bernement au cours de laquelle il est propulsé en l’air et récupéré dans une couverture par les hôtes d’une hôtellerie ni d’ailleurs de son bernement littéraire par son maître qui promet de le faire gouverneur d’une île au moins. Plus que les autres personnages, tous portés à donner à leurs propos des tournures proverbiales, il n’arrête pas d’égrener des proverbes comme « quiconque cherche le péril y succombe », « l’envie d’y trop mettre rompt le sac », « celui qui cherche et ment, dans sa bouche le sent », « … je n’aime pas attacher des grelots aux chiens… »… Cervantes tramerait d’ailleurs son texte sur des proverbes : « Il n’y a point de proverbe qui n’ait un sens véritable ; car que sont-ils, sinon des sentences tirées de l’expérience même, qui est la commune mère de toutes les sciences ? »
 
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Le livre se compose d’une série de scénettes plus cocasses les unes que les autres qui s’enchaînent dans l’attente de l’aventure chevaleresque que les deux compères, victimes respectivement de leur démence et de leur crédulité, ne cessent de poursuivre. De toutes ces scènes, ils s’en sortent avec des coups qui ne les abattent pas, l’un ne cessant de se rengorger de ses titres, de ses vertus et de ses pouvoirs, l’autre de se bercer d’illusions au point de déclarer : « Je tire au clair de tout ceci, c’est que ces aventures que nous allons cherchant nous mènent à la fin des fins à de telles mésaventures, que nous ne saurons plus reconnaître quel est votre pied droit. » La malice narrative de Cervantes consiste à ne pas dénouer des situations burlesques auxquelles il pousse son héros. Dans une bataille que don Quichotte livre à l’écuyer de l’on ne sait quelle dame qu’il prend pour la prisonnière de l’on sait quels aventuriers, il se permet de décevoir l’attente du lecteur : « Mais le mal de tout cela, c’est qu’en cet endroit même l’auteur de cette bataille laisse la bataille indécise et pendante, donnant pour excuse qu’il n’a rien trouvé d’écrit sur les exploits de don Quichotte, de plus qu’il n’en a raconté. » Il doit par conséquent marquer une pause pour aller chercher ses renseignements et c’est l’occasion pour lui de s’improviser historien et de tourner l’histoire en dérision en la célébrant comme « mère de la vérité » : elle n’est rien moins que l’« émule du temps, dépôt des actions humaines, témoin du passé, exemple du présent, enseignement de l’avenir ». Cervantes invente au demeurant un document arabe – de Cid Hamed Ben Engeli ou Hamet Ben-Engel – auquel il attribue le récit originel de don Quichotte – ce qui l’autorise à se montrer encore plus fantaisiste qu’il ne l’est. Pourtant, il nous avait malicieusement prévenu : « Je suis naturellement paresseux d’aller à la quête d’auteurs qui disent pour moi ce que je sens bien dire sans eux. » Se secouer des auteurs du passé serait une condition pour s’illustrer comme auteur…
 
Ce livre se compose surtout, dans la tradition du roman picaresque, d’une série de récits qui trouvent leur dénouement dans le récit qui suit et dont tout l’intérêt est de soutenir et de parer les frasques de don Quichotte. Comme l’histoire de la belle Marcelle qui se refuse à tous ses soupirants, provoquant le suicide par dépit amoureux de l’étudiant Chrysostome ; celle de Cardénio et Luscinde ; celle de Dorothée qui, la première, entre dans le jeu de don Quichotte pour le convaincre de l’accompagner afin de combattre le Monstre ou le Géant qui s’est emparé de son empire. Une hôtellerie sert de plaque tournante à « l’heureux dénoûment qu’avaient eu à la fois tant d’aventures enlacées ensemble, et qui paraissent désespérées ». Don Quichotte reste aussi insensible que le lecteur à ces récits, il les écoute – si toutefois il est capable d’écouter et pas seulement de ruminer ses livres – sans en voir l’importance : « Don Quichotte considérait avec attention, et sans mot dire, ces événements étranges qu’il attribuait tous aux chimères de sa chevalerie errante… » Tant qu’on rigole, c’est plaisant sinon génial ; sitôt qu’on pleure, comme des déboires amoureux de Cardénio qui court les bois et les rochers, passant de la courtoisie à la violence, ça devient plutôt assommant. On devrait expurger le texte de longueurs inconsidérées qui n’ajoutent rien à la mésaventure livresque de don Quichotte telle la longue digression connue comme « la nouvelle du curieux malavisé » où Anselme demande à son ami Lothaire de l’aider à tester la vertu de sa femme en lui faisant des avances. De même, les péripéties, documentées par quantité de renseignements historiques, du captif des Turcs à Alger dont s’éprend une belle musulmane souhaitant se convertir au christianisme – les femmes dans cet ouvrage sont plus belles les unes que les autres à l’exception notoire de Dulcinée… C’est peut-être l’ouvrage le plus célèbre et le moins lu au monde qui ne tire son succès que de son personnage, de sa démence livresque et de son comique.
 
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Cervantes est un maître du comique. Comique de situation, comique de geste, comique de mots, comique de répétition…, davantage que chez Aristophane, plus varié que chez Molière. On aurait toutes les scènes risibles répertoriées à ce jour, comme lorsque don Quichotte vomit sur le visage de Sancho au moment où celui-ci vérifie combien de dents lui restent dans la bouche et que tous deux se mettent à vomir en chœur, l’un pris de transes vomitives, l’autre de dégoût. Cervantes n’arrête pas, mobilisant tout l’arsenal du théâtre comique, et c’est une anthologie de farces que nous avons dans son ouvrage. Il excelle en particulier dans le comique de situation, ne se dépêtrant pas de l’une – la servante dans une hôtellerie assimilée bien sûr à un château échouée dans le lit de don Quichotte qui lui tient un discours sur la fidélité amoureuse – sans tomber dans une situation encore plus comique – la servante rebondissant sur le lit de Sancho où la surprend l’hôtelier qui roue de coups le malheureux écuyer. Les deux personnages n’arrêtent pas au demeurant de recevoir des coups et l’on se demande dans quel état ils vont terminer… le livre.
 
L’humour de Cervantes est oral et visuel à la fois, quasi scénique. Il décrit ce dont l’on rit et l’on ne rit que de ce qu’il nous donne à voir. Comme dans la scène où don Quichotte livre combat à des outres pour terrasser le géant : « Il n’avait que sa chemise, dont les pans n’étaient pas assez longs pour lui couvrir les cuisses plus qu’à la moitié par devant, tandis que par derrière, elle avait six doigts de moins. Ses jambes étaient longues, sèches, velues, et de propreté douteuse ; il portait sur la tête un petit bonnet rouge […] ; à son bras gauche était roulée cette couverture de lit […], et de la main droite, il levait une épée nue, avec laquelle il s’en allait frappant de tous côtés d’estoc et de taille, tout en prononçant des paroles, comme s’il eût réellement combattu quelque géant ennemi. Le bon de l’affaire, c’est qu’il avait les yeux fermés, car il dormait. » Encore : « En cet instant, don Quichotte parut armé de toutes pièces, l’armet de Mambrin sur sa tête, bien que tout bossué, sa rondache au bras, et dans la main sa pique de messier. […] Ils regardaient avec étonnement ce visage d’un demi-lieue de long, sec et jeune, l’assemblage de ces armes dépareillées, cette contenance calme et fière, et ils attendaient en silence ce qu’il allait leur dire. » Et le meilleur, c’est qu’il prononce un discours somme toute raisonné et raisonnable où il compare la grandeur des Lettres (des Lois) et des Armes.
 
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On se montre prompt à voir dans ce livre, volontiers parodique, une satire de la chevalerie. On trouve pourtant, ici et là, comme une nostalgie pour un monde idyllique où la nourriture en abondance serait à la portée de tous, l’honnêteté générale et la justice naturelle. Cet univers aurait été perverti par « la peste amoureuse » et les codes de la galanterie davantage que par l’esprit chevaleresque qui contribuerait à remédier à la dégradation des mœurs. La perception que se fait don Quichotte de la chevalerie, au service des faibles et des affligés, est d’une noblesse désintéressée. Les chevaliers seraient davantage liés par leur vocation que les religieux : « Vous soldats et chevaliers, nous mettons en pratique ce qu’ils mettent en prière, faisant ce bien par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées. » On ne trouverait à reprocher aux chevaliers que de recommander leurs âmes à leurs dames plutôt qu’à Dieu et cela « serait quelque peu païen ». « Don Quichotte » véhicule peut-être une incitation à rester tranquille dans son coin, à ne pas se lancer à l’aventure et à chercher, pour reprendre la nièce du chevalier errant, « du meilleur pain que celui de froment, sans considérer que bien des gens vont quérir de la laine qui reviennent tondus », il n’est pas sûr pour autant que Cervantes ne soit pas un partisan – partiel – de la chevalerie. Elle recouvre un idéal qui se serait éculé au gré des siècles et des… livres. Un peu comme les livres sur la grandeur de l’homme débités par de petites plumes ruinent le discours humaniste.
 
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Cette parodie de la chevalerie mérite d’être lue comme un traité sur la folie des grandeurs. Don Quichotte est le héros et la victime de sa mégalomanie : « C’est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits. » Il sera le meilleur, le plus brave, le plus vaillant, le plus renommé, le plus tout ce que l’on attend du meilleur des meilleurs. Son état est si grave qu’il est assailli de troubles hallucinatoires comme de prendre une bassine à barbe pour un légendaire casque : « Car toutes les choses qui frappaient sa vue, et les arrangeait aisément à son délire chevaleresque et à ses mal-errantes pensées. » Il ne démord jamais de ses hallucinations, et quand Sancho s’avise de les démentir, ne voyant que des brebis et des moutons là où son maître voit des armées et des chevaliers, il s’entend rétorquer : « C’est la peur que tu as… qui te fait, Sancho, voir et entendre tout de travers ; car l’un des effets de cette triste passion est de troubler les sens, et de faire paraître les sens autrement qu’ils ne sont. » C’est comme un autodiagnostic sournois que Cervantes met dans la bouche de son héros lorsque celui-ci reconnaît être victime d’enchantements et reproche à Sancho de ne pas s’être aperçu « que toutes les choses des chevaliers errants semblent autant de chimères, de billevesées et d’extravagances et qu’elles vont sans cesse à rebours des autres ? ce n’est point parce qu’il en est ainsi, mais parce qu’au milieu de vous s’agite incessamment une tourbe d’enchanteurs qui changent nos affaires, les dénaturent et les bouleversent à leur gré, selon qu’ils ont envie de nous nuire ou de nous prêter faveur. » Il ne revient pas à lui-même sans incriminer son ennemi l’enchanteur « qui fait disparaître et changer les choses ». Don Quichotte montre tant de raison dans ses argumentations, se montre si constant et cohérent dans sa folie, qu’on ne le croirait pas fou. Ses extravagances seraient raisonnables tant il intègre les démentis et rationalise tout ce qui lui arrive.
 
Cervantes trahit un rare sens psychiatrique, comme lorsque le curé et le barbier conviennent qu’on ne ramènerait don Quichotte à la raison et ne le rapatrierait à son village, de même que Sancho à revoir ses attentes, qu’en entrant dans leur jeu. Ils n’essaient pas de démentir leurs prétentions respectives et c’est tellement plus judicieux que les pathétiques stratégies de la psychiatrie moderne où se logent souvent les derniers avatars charlatanerie médicale. Le curé s’accorde avec le chanoine pour construire sur une charrette « une espèce de cage avec des bâtons enlacés, où don Quichotte pût tenir à l’aise ». On l’attache dans son sommeil, lui lie les pieds et les mains, et quand il se réveille il conclut à un nouvel enchantement. Le malheureux se retrouve encagé sur un chariot tiré par des bœufs et lorsqu’il demande à Sancho ce qu’il pense de la situation, celui-ci, perplexe et consterné, reconnaît n’en rien penser parce qu’il n’a pas lu autant que son maître « dans les écritures errantes ».
 
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C’est à toute une critique de l’érudition que se livre Cervantes. Les stratagèmes sont dans les livres, les personnages, les tirades, les interprétations, les remèdes, les précédents… Les réactions, les réclamations, les déclamations. Les révélations, les miracles. Le mal livresque serait le plus passionnant, le plus pernicieux, le plus démentiel. L’adhésion inconditionnelle de don Quichotte à sa chevalerie serait une illustration de l’attachement quasi religieuse aux livres. Tout ce qui lui arrive, y compris les mésaventures les plus inattendues, s’inscrit dans le récit de gloire et de déboire de la chevalerie, comme le martyr inscrirait son destin dans la volonté divine le concernant. Dès les premières pages, Cervantes propose l’autodafé de livres le plus hilarant et légitime des lettres universelles, en présence d’un barbier, avec la bénédiction d’un curé, doué d’un esprit particulièrement lucide, et le soutien d’une nièce inquiète des répercussions des livres sur la santé mentale de son oncle. Ce ne sont pas seulement les livres de chevalerie qui seraient maléfiques. Quand le curé envisage d’épargner du feu les livres de poésie, la nièce proteste : « Vous pouvez les envoyer rôtir avec le reste car si mon oncle guérit de la maladie de chevalerie errante, en lisant ceux-là, il n’aurait qu’à s’imaginer de se faire berger, et de s’en aller par les près et les bois, chantant et jouant de la musette, au lieu de se faire poète, ce qui serait pis encore, car c’est à ce qu’on dit, une maladie incurable et contagieuse. » Le curé considère, avec le chanoine de Tolède, que les livres de chevalerie sont une plaie. Ce dernier pousse son irascibilité à l’allergie. On a tous expérimenté cette irascibilité à un genre littéraire ou l’autre : « Bien que l’oisiveté et leur faux attrait m’aient fait lire le commencement de presque tous ceux qui ont été jusqu’à ce jour imprimés, jamais je n’ai pu me décider à en lire un seul d’un bout à l’autre, parce qu’il me semble que, tantôt plus, tantôt moins, ils sont tous la même chose… » Le chanoine reproche aux romans de chevalerie de divertir et d’amuser plutôt que d’instruire « au rebours des fables apologues, qui devaient et instruire tout à la fois ». Brodés « sur le même canevas », ils ne sont pas même en mesure de divertir puisqu’ils ne sont pas beaux et que leurs extravagances sont si grosses qu’elles ne convaincraient ni n’amuseraient. Cervantes donne en passant la bonne recette pour produire des livres recevables ou autorisés : « Si cela est écrit d’un style pur, facile, agréable, et composé avec un art ingénieux, qui rapproche autant que possible l’invention de la vérité, alors l’auteur aura tissé sa toile de fils variés et précieux, et son ouvrage, une fois achevé, offrira tant de beauté, tant de perfection, qu’il atteindra le dernier terme auquel puissent tendre les écrits, celui d’instruire en amusant. » C’est tout un manifeste poétique qu’il propose et ses remarques critiques, la métaphore du « canevas » surtout, seraient plus universelles qu’elles ne le paraissent, caractérisant tous les genres, des romans à l’eau de rose aux auteurs les plus prestigieux comme Hugo, Kafka, Proust ou Mann. Si ce n’est que Cervantes parle d’une libre broderie sur le canevas alors que celle-ci serait plus impérieuse et imposée qu’il ne le pense – et c’est ce qui donnerait sa musicalité ou son style à l’auteur.
 
La grandiloquence de don Quichotte serait celle des Académiciens de nos jours, sa démence livresque celle des lettrés des médias qui s’entourent de titres et se bardent de citations, son empressement à courir au secours des déshérités et des affligés celui des intellectuels humanistes qui se pressent sur les pétitions. Il cite tant de livres qu’il serait passé aujourd’hui pour une bête médiatique, à l’instar de ces intellectuels polémistes qui mènent leurs combats contre les mosquées ou les clochers sur les écrans pour assurer un plus grand retentissement à leurs discours et s’assurer de meilleurs ventes à leurs livres. Sinon que don Quichotte était plus désintéressé et démence plus… noble. On pourrait remplacer le mot de chevalerie par ceux d’amour, de philosophie, de sociologie, de psychologie, etc. et enrichir le monde de l’esprit d’autant de don Quichotte. Le plus ridicule, burlesque, éloquent serait encore de le remplacer par le mot de… psychiatrie.
 
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Ce n’est pas la narration d’un auteur omniscient, ce n’est pas celle de Cid, ce n’est pas celle de Cervantes. C’est celle d’un sage qui se donne un héros qui commente sa narration alors même qu’il la découvre avec le lecteur. Quand Sancho donne son surnom à don Quichotte, celui-ci lui demande pourquoi il a choisi ce surnom à ce moment précis. Sancho invoque les lueurs de la torche sur le visage de son maître qui le reprend aussitôt, assurant que c’est son conteur qui le lui aurait soufflé. Don Quichotte ne vit ce qui lui arrive qu’autant qu’il l’attribue à l’auteur qui conte ses aventures à la postérité. C’est dire à quel point l’ouvrage est un exercice d’écriture qui se prend si peu au sérieux qu’il représente un paradoxal accomplissement littéraire : une narration parallèle à sa composition. En définitive, « Don Quichotte » a tenu toutes les promesses de son chevalier : il est devenu le chevalier errant le plus célèbre et sa Dulcinée la compagne éternelle de tout chevalier. Ses exploits sont parmi les plus fameux et fumeux de l’histoire des lettres. Pour qu’on en parle autant, l’encense autant, ce personnage, dévoyé par les lettres, création littéraire, communiquerait à ses lecteurs son dévoiement littéraire. Un demi-millénaire plus tard, la magie continue d’opérer…
 
Photo : Catherine Chauloux