NOTE DE LECTURE : MOHAMED CHOUKRI, LE PAIN NU (1973)

16 Mar 2021 NOTE DE LECTURE : MOHAMED CHOUKRI, LE PAIN NU (1973)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est un document davantage qu’une œuvre littéraire. On se prend à le lire parce qu’on nous vend un auteur qui ne savait ni lire ni écrire et qui est devenu écrivain. Ce n’est pas parce qu’on a publié un ou cent livres qu’on est écrivain et ce n’est pas parce qu’on a produit une ou cent toiles qu’on est peintre. Je ne sais comment Choukri se considérait. On aura dû le convaincre qu’il était écrivain. Surtout à Tanger, à l’époque, alors que Bowles et Genet traînaient dans la cité qui était devenue un lieu de pèlerinage pour auteurs et peintres en quête de sensations, de couleurs et de mots. On n’a pas besoin de savoir écrire pour écrire et il peut arriver qu’on n’écrive rien même quand on excelle à écrire. On écrit quand on incarne un récit et que celui-ci réclame sa narration. Sinon, ce ne sont, dans la cavalcade des livres, que vains livres. « Le Pain nu » est un rare document dans le patrimoine littéraire arabe. C’est un texte, précieusement travaillé, dont les passages, plutôt inégaux, se contentent de transcrire, avec plus ou moins de talent, les sordides péripéties d’un enfant entre Tétouan, Oran et Tanger.

Ce document autorise plus d’un diagnostic sur la société marocaine dans les années 50. La première partie est dominée par le personnage caractériel du père dans une société patriarcale où tout est permis aux hommes et où les femmes sont rétrogradées au rang de servantes. On ne peut que haïr le personnage, parce que c’est un ressort de violence et de virulence, qui s’acharne contre sa compagne, traitée de pute, battue régulièrement, humiliée systématiquement, et contre ses enfants dont il étrangle le plus jeune avec la même irresponsabilité que celle avec laquelle il l’aurait mis au monde. On ne comprendrait rien à l’émotion que ce texte suscite aujourd’hui encore si on ne le situe dans une société traditionnelle où il n’est aucune limite au pouvoir despotique du père et où l’on doit bâillonner ses cris et ses pleurs pour ne pas déranger ou alerter les voisins. Ce n’est pas la « Lettre au père » de Kafka, Choukri n’attend rien du sien sinon de disparaître. Ce ne serait qu’une brute, arbitraire et déchaînée, de moins sur terre. Il n’en ressentirait ni remords ni castration. Freud ne connaissait pas Tétouan.

Choukri devient le héros de son récit sitôt qu’il s’affranchit de l’autorité du père, gagne Tanger et rallie les malfrats de ses bas-fonds. On ne rencontre pas un seul personnage décent dans cette ville, comme si elle se réduisait aux combles de la luxure et du banditisme. On ne parle pas autant qu’on égrène des injures, on ne respire pas autant qu’on se drogue, on consomme davantage d’alcool que d’eau et l’on ne cesse de saigner. C’est virulent et violent, c’est un Maroc exsangue, qui ne rumine pas sa colère sans la retourner contre ses proches : « Tout cela arrive à cause du vin dans un pays musulman gouverné par des chrétiens. Nous ne sommes ni des musulmans ni des chrétiens. » C’est un milieu saoul et drogué où la sexualité se révèle sous ses traits les plus insensés. On tente de s’accommoder l’un à l’autre, mus par l’instinct à l’état brut, qui émet des invectives et des insanités pour exciter sa bestialité et s’en blanchir. La rencontre de Mohamed avec la première prostituée est un morceau d’anthologie : « Elle me proposait de la pénétrer, d’entrer dans sa chair comme un couteau pénètre une plaie. » La prostituée, là aussi, trouve une certaine liberté dans sa déchéance. Elle consent son sexe, elle refuse sa chair : « Ma chair n’est pas de la pâte à modeler. » Elle se sépare de son jeune client en gravant en lui son souvenir : « Tu penseras toujours à cette première fois. Et tu penseras à moi. Tu ne m’oublieras pas. » C’est une poétique rance du sexe que propose Choukri, plus crue que celle que la pudeur convenue noie dans des mots qui tiennent lieu de points de suspension. Parlant du sexe de la femme : « Ce n’est pas beau mais sa chaleur est bonne. […] Il vaut mieux le pénétrer sans le voir. » Le vocabulaire sexuel s’impose comme réserve pour les répliques les plus courantes et l’on se demande par quel concours de circonstances le sexe s’est-il glissé aussi vulgairement dans les échanges oraux. L’aurait-on tant magnifié qu’on trouve un sacrilège extrême à l’éculer ? l’aurait-on tant célébré qu’il réclame sa bestialisation ? Pourtant, il n’était pas rare, il courait les bordels et rien n’était mieux conventionné dans les colonies, qu’elles soient espagnoles ou françaises. Les postures prennent des tournures locales : « C’était une chamelle qui survolait le désert… abandonner cette monture pour me perdre dans un désert inconnu. » Une poétique à la croisée des lettres arabes et de la luxure qui traîne, irréductibles, des réminiscences des mille et une nuits, trame fondamentale de la littérature arabe même quand ses productions sont des excroissances, pour pasticher Kundera, de l’insoutenable obscénité de l’être. On ne peut s’empêcher de se demander quel rôle tient Allah dans ces situations limites. On ne l’évoquerait que pour se résoudre à la mort, comme dans le cas de la mort d’un chien qu’on a vite fait de remplacer : « Un chien s’en va, un autre arrive. O mon Dieu sois miséricordieux aussi avec les chiens ! »

Il y a de l’anti-Petit Prince dans ce sordide récit de l’enfant battu qui s’éveille à la sensualité et à la sexualité : « Ah ! s’il était possible de dormir entre ciel et terre, suspendu aux nuages ! » Composé sous l’alcool, le haschich et le désir : « Quand je fermais les yeux, je retenais captives quelques étoiles. » D’une plume qui a raclé les bas-fonds. On doit à Saint-Exupéry l’enchantement de vivre, le loisir de rêver et la naïveté de croire, à Choukri le désenchantement de vivre, l’interdiction de rêver et l’impossibilité de croire. En ouvrant ce livre, on veut savoir trois choses. Ce que Choukri va encore vivre. Ce qu’il en sera de la haine qu’il voue à son père. Ce qui le conduira à prendre une plume et à laisser son témoignage. On devra lire ses autres livres.