NOTE DE LECTURE : MOLIERE, TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR (1664)

22 May 2024 NOTE DE LECTURE : MOLIERE, TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR (1664)
Posted by Author Ami Bouganim

La comédie ne verse dans la satire des mœurs que pour les réformer et corriger les hommes. Elle s’acquitte de cette tâche mieux que la philosophie qui abuse les esprits, la tragédie qui se propose en éphémère catharsis. En ridiculisant l’homme, dénonçant ses turpitudes, celui-ci se regarderait autrement qu’il n’en a l’habitude. Le théâtre de Molière, le Tartuffe en particulier, avec ses longues tirades, n’est divertissant qu’autant qu’il est porteur d’une critique des mœurs. D’une certaine manière, Molière faisait office de fou du Roi, si ce n’est qu’il n’était pas à demeure à la cour, composait des comédies sociales et était à la tête d’une compagnie. Il s’attirait l’hostilité de ceux qu’il stigmatisait, le roi le protégeait. Lui-même réclamait du souverain l’impunité contre la promesse d’en « faire le monarque qui fait trembler toute l’Europe ».

Ce n’est pas tant l’attitude de Tartuffe qui indispose que la bigoterie d’Orgon qui se laisse dépouiller par son directeur de conscience, un Sganarelle parasite dans son genre davantage qu’un bandit des bénitiers. Orgon sacrifie sa famille sur l’autel de sa bigoterie, s’accordant aux vœux et volontés de Tartuffe, se rangeant de son côté contre les siens : « On met impudemment toute chose en usage / Pour ôter de chez moi ce dévot personnage : / Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir, / Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir. » C’est encore dans la bouche de Tartuffe qu’on trouve la critique la plus éloquente de la bigoterie : « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme. » Il procède en passant à une satire des mœurs galantes. Des gens comme lui, soucieux de leur renommée, lié par ses vœux religieux, assurent « de l’amour sans scandale ». Il serait le plus discret des amants, contrairement à ceux de la cour.

La bigoterie – puisque c’est de cela qu’il s’agit, davantage que de tartufferie – comble les lacunes de la religion. L’homme a besoin de Dieu et ce besoin se coulerait plus sûrement dans la liturgie de la nourrice qu’il ne se fonderait sur la raison ou la foi. Or la piété est si lacunaire et compulsive qu’elle s’accompagne de phénomènes secondaires dont la dévotion confinant à la bigoterie. C’est parce que le ciel ne répond pas, qu’il ne donne ni raison ni tort, qu’un Tartuffe lui attribue toute chose et abuse des hommes à sa guise au nom de Dieu. Il exploite leur crédulité, il les débauche sous le couvert du ciel : « Le ciel défend, de vrai, certains contentements ; / Mais on trouve avec lui des accommodements. »

Dans le manège religieux, la chair est la grande tentatrice, la grande corruptrice aussi : le péché des péchés, source de tous les péchés, serait dans la tentation de la chair. Cette légendaire remarque que lance Tartuffe à Dorine : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, / Et cela fait venir de coupables pensées. » Les ministres de la foi brandissent volontiers le libertinage en guise d’épouvantail pour protéger le ciel et la piété contre toute atteinte : « Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux. C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ; et qui n’adore pas de vaines simagrées, n’a ni respect ni foi pour les choses sacrées. »

Molière se tourmente dans cette pièce d’avoir tué une puce « avec trop de colère ». C’est pousser un peu loin sa propension à bousculer sur les planches de son théâtre les pratiques les plus courantes et les plus décriées, que ce soit en matière de diététique, de médecine ou de religion. Sa scène est une cage où l’on se relaie, se croise, échange. Ce n’est pas particulièrement recherché, c’est un théâtre manivelle somme toute sommaire où les personnages se relaient. On se glisse pour écouter une conversation, on libère la scène à un nouveau venu. C’est quasi manuel.

Seule cette tirade de Cléante mériterait vraiment d’entrer dans une anthologie sur le théâtre de ce maître de la scène parisienne dont le ciel se creuse de plus en plus de caméras et de micros :

« Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace, / ne sont pas ceux aussi qui font la grimace. / Eh quoi ! vous ne ferez nulle distinction / Entre l’hypocrisie et la dévotion ? / Vous les voulez traiter d’un semblable langage, / Et rendre même honneur au masque jusqu’au visage ; / Egaler l’artifice à la sincérité. / Confondre l’apparence avec la vérité, / Estimer le fantôme autant que la personne, / Et la fausse monnaie autant que la bonne ? […] Et comme je ne vois nul genre de héros / Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, / Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle, / Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ; / Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux / Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux, / Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, / De qui la sacrilège et trompeuse grimace / Abuse impunément, et se joue, à leur gré, / De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ; / Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, / Font de dévotion métier et marchandise, / Et veulent acheter crédit et dignité / A prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ; / Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune, / Par le chemin du ciel courir à leur fortune ; / Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, / Et prêchent la retraite au milieu de la cour ; / Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, / Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices, / Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment / De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ; / D’autant plus dangereux dans leur âpre colère, / Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère, / Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, / Veut nous assassiner avec un fer sacré ».