NOTE DE LECTURE : N. GOGOL, LES AMES MORTES

31 Mar 2019 NOTE DE LECTURE : N. GOGOL, LES AMES MORTES
Posted by Author Ami Bouganim

Tchitchikov part de rien, presque rien. Accompagné de son valet et de son cocher, il se lance dans la course au succès avec, pour toute richesse, des âmes… mortes. Il pratique sans ciller une escroquerie tellement grosse qu'elle abuse tout le monde. On ne rit pas sans lui concéder notre complicité et notre soutien. Gogol recourt à l'humour, sinon au comique, pour sortir les lettres russes de la littérature du cœur et les plonger dans la réalité. Les « Ames mortes » procéderaient au procès de la littérature vertuesque qui ne met en scène que de nobles caractères dans des drames se dénouant le plus moralement du monde. Gogol s'élève contre la littérature de cœur comme Cervantès s'élevait contre la littérature chevaleresque. Il souhaitait peut-être se donner un Don Quichotte russe en Tchitchikov et un Sancho Pança en son cocher. Sans le côté caricatural de l'un, la malice de l'autre.

Seule la satire pouvait encore abattre les cloisons entre les classes et les grades, railler les convenances, dissiper les relents de moisissure qui se dégageaient de la Russie tsariste. Gogol l’éventerait des miasmes d'une société de hobereaux qui ne vivaient pas autant qu'ils s'ennuyaient à paraître et à disparaître. La domesticité russe dans toute sa désuétude et sa dégénérescence. L'immuable manège de l'administration, de ses excès et de ses abus. Gogol s'impose comme le poète de la province russe, en jachère malgré ses ressources, et de ses personnages, dérisoires malgré leurs grades. Il cherche une âme ; il ne trouve que des âmes mortes, régulées par le service et la hiérarchie, aiguisées par l'aigreur, désarmées par l'oisiveté. Gogol se révèle l'âme éperdue de la Russie en quête d'un rien qui rédimerait le tout et son récit s’impose comme le suaire de sa propre âme morte. Pour introduire un coquin comme Tchitchikov dans la littérature sans s'aliéner le lecteur russe, que rien n'irriterait autant que ses turpitudes peintes sur le visage d'un autre, Gogol a besoin d'un personnage imperturbable.

Ce n'est que dans la deuxième partie des « Ames mortes » que l'humour gogolien trouve, malgré son didactisme, toute sa vigueur. Son commerce des âmes mortes conduit Tchitchikov d'un personnage truculent à un personnage timbré. Partout, on sourit devant les excès et les déboires. Gogol brouille les limites entre le convenable et l'inconvenable ; le noble et le ridicule. Mais cette deuxième partie aussi se débande comme si les deuxièmes parties ne réussissaient pas aux auteurs dont la grandeur est dans une trouvaille tels Rabelais et Cervantès. Gogol délaie sa narration dans des considérations pédagogiques qui entament sa veine comique. Cela dit, « Les Ames mortes » n'a pas été écrit, ni dans la première ni dans la deuxième partie. Gogol était un moqueur se doublant d'un dévot ou le contraire, l'un entravant l'autre. Finalement, il a laissé une œuvre inachevée qui le range parmi les meilleurs poètes comiques russes et il s'est présenté au ciel avec une pénitence qui le range parmi les plus benêts des bigots russes.