The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : OTTO WEININGER, SEXE ET CARACTERE (1903)

Je n’ai pascompris grand-chose, je l’avoue, ni à sa différence des sexes ni à son statut de la femme, encore moins à son portrait du Juif. Je veux bien me montrer indulgent, louer son génie précoce, déplorer son suicide à seulement vingt-trois ans, me joindre au chœur des pleureurs, et célébrer des remarques qui seraient philosophiques et/ou sociologiques, psychologiques et/ou religieuses, caractérologiques et/ou typologiques. Voire louer son traitement de la différence des sexes qui soulignerait / légitimerait / dénoncerait la dominance masculine de la perception du sexe et incriminerait la rétrogradation de la femme au rang d’une bête qui pervertirait l’homme davantage qu’elle ne l’exaucerait. En vérité, on ne sait ce qu’il prétend, pour la simple raison que, tout kantien qu’il se prétende, il est brouillon, manque de méthode et brasse ses distinctions avec un amateurisme digne d’un jeune philosophe dont on ne comprend ni les dessous ni les dessus – du moins son ton apodictique est-il celui d’un philosophe en herbe. On ne sait quand l’amour recouvre le désir / sexe, quand il bascule dans la sensualité, quand il piétine ou s’élève à l’amour platonique / virginal / madonique. Je veux bien croire que H (pour homme) est un pôle, F (pour femme) le pôle contraire sur une ligne ontologique et que la créature humaine participe de l’un et de l’autre, s’illustrant comme H, se dégradant comme F, on ne se résout pas pour autant à toutes les insanités qu’il débite sur la femme pour illustrer sa thèse sur je ne sais quoi en vue de quoi.
W. se niche dans l’antinomie, somme toute romantique, entre sexe et amour qu’il range sous deux registres : celui de la bête, de l’instinct, de la nature, du vide, du rien, du néant ; celui de l’individu, de l’intelligible, de la conscience, de la transcendance, de la logique. Le sexe et l’amour se contrarient, s’inhibent, s’entravent. On brade l’amour dans le désir sexuel et régresse dans la bestialité dans l’acte sexuel. Quoique banale, sa postulation de la superposition chez l’homme de deux niveaux de vie, l’animal et le moral, ne serait pas inintéressante. D’un côté, l’instinct animal presse à l’accouplement et à la reproduction ; de l’autre, la volonté, la mémoire, l’amour, l’individualité assurent l’éternité sinon la béatitude. La nature et l’esprit. La causalité naturelle et l’impératif moral. Deux ordres : vie sensible et mortelle, vie spirituelle et éternelle : « La confusion constante entre les deux ordres ainsi que l’effort inlassable visant à les différencier à nouveau constituent le fil conducteur de l’Histoire de la pensée et le tracé même de l’Histoire du monde. » W. fait de ce dualisme, remontant au péché originel, assimilé à lui, le mystère des mystères, que seule la mort percerait en diluant la temporalité dans l’éternité : « Il m’est impossible de comprendre la vie tant que je suis encore en vie, et aussi longtemps que je demeure dans le temps… le temps reste une énigme contre laquelle je trébuche. C’est seulement en le surmontant que je pourrais comprendre, et seule la mort pourrait m’enseigner le sens de la vie. »
Ce ne sont pas les considérations de W. sur les rapports sexe-amour qui dérangent autant que le traitement qu’il réserve à la femme. Il lui nie toutes les qualités de l’homme kantien, individu conscient, agent de la connaissance. Elle est « dépourvue d’âme », dénuée du sens de la beauté, voire de la pudeur. Elle est duplice, dissipée sinon dissolue… incapable de suicide. C’est une créature intermédiaire permettant à l’homme de satisfaire ses passions les plus vulgaires. Tandis que celui-ci, toujours insatisfait, « sujet captif de sa subjectivité », ne cesse de se transcender dans l’amour, même si c’est au prix d’une fiction, amour de soi en quête de soi, la femme est passive, simule la passivité, pour assouvir de troubles desseins dont on ne sait s’ils sont de nature ou de culture. Elle n’est qu’entremetteuse, ne trouve son occupation et son loisir que dans le maquerellage, « faire vivre et servir l’idée de l’union charnelle ». W. lui prête une quête constante et invétérée du coït : « Vénérer l’idée du coït est indéniablement le seul et unique trait féminin universel. » Sur ce point, il se montre si kantien qu’on a de la peine pour… Kant : « Si le coït est considéré comme immoral, c’est parce qu’aucun homme, lors du coït, n’utilise pas la femme comme un moyen en vue d’une fin et ne sacrifie pas la valeur humaine, tant dans sa propre personne que dans celle de son partenaire au plaisir. » La hargne de W. contre la femme est telle qu’elle se communique volontiers à la lecture de son livre.
Plutôt que de déconstruire les montages socio-psychiques de l’homme, dénoncer sa vilénie sexuelle, W. se retourne contre la femme, accusée d’être l’instigatrice du statut que son partenaire lui concède. Il lui nie toutes les vertus qu’il trouve à l’homme accompli qu’il ne sait où situer entre Kant et Wagner et lui prête toutes les turpitudes qu’un esprit visiblement perturbé puisse concevoir, du maquerellage à l’hystérie. Seules les mégères se dérobant à l’enfermement masculin, seraient encore saines, et elles ne le seraient pas sans être assimilées à des prostituées. Elle ne serait à la limite sauvée qu’en se convertissant au… kantisme, renonçant en l’occurrence à être mère pour « rendre vivant en elle l’impératif catégorique ». Pourtant, W. n’était pas loin de trouver des vertus à la femme, il eût suffi qu’il se secoue de l’on ne sait quoi : « Le problème de l’humanité ne sera pas résolu tant que le problème de la femme ne sera pas résolu. L’homme doit voir en la femme l’idée, le concept, et non la considérer comme un moyen pour des fins extérieures à elle. Il doit lui accorder les mêmes droits et, par conséquent, les mêmes devoirs (de culture morale et spirituelle) qu’à lui-même. Il ne peut pas résoudre son propre problème moral en continuant de nier dans la femme l’idée d’humanité et en faisant d’elle un instrument de plaisir. »
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Le Juif, seconde cible de W., n’est ni un ange ni un démon, il ne pratique ni le bien ni le mal, indifférenciés chez lui autant que chez la femme. C’est un avorton de F, une caricature de H, sans dignité, sans intelligibilité. C’est un parvenu, en quête de titres et de toutes sortes de signes qui montreraient son succès. Son arrogance découle de ce qu’il « n’a pas de conscience de soi et ressent le besoin impérieux de rabaisser les autres pour se valoriser ». Les Juifs sont des agents de la féminisation de la robuste conscience kantienne des hommes promus individus transcendantaux par la logique, la raison, la foi… par Kant. Ils ne forment ni un peuple ni une race, encore moins une nation, ils « ressemblent davantage à un tout cohérent, une unité plasmodique ». Ils sont dénués de tout sens de l’Etat tant et si bien que le sionisme, témoignant d’une certaine dignité, est voué à l’échec. Il n’y a jamais eu d’Etat juif, il n’y en aura pas : « L’idée d’Etat renferme en elle quelque chose qui est une hypostase des intentions individuelles, une décision de se soumettre à un ordre de droit choisi librement. » Or le Juif n’est doué ni de volonté ni de liberté. Sa judaïté serait une disposition psychologique, une orientation de l’esprit. L’antisémitisme serait du reste une vaine passion puisqu’elle trahirait chez l’antisémite une haine de soi davantage que de ce rien : « On aime chez autrui ce qu’on aimerait être, on déteste chez autrui ce que l’on ne voudrait pas être… la haine ne peut être dirigée que vers ce qui nous est proche, et l’autre devient alors un miroir révélateur de soi-même. Celui qui hait l’âme juive la hait en premier lieu en lui-même. S’il la traque chez les autres, c’est pour se convaincre qu’il en est libéré. » On a fait de W. l’incarnation de la haine de soi chez les Juifs qui renient leur judaïsme, il ne l’était qu’autant qu’il décelait dans la haine antisémite une haine du Juif en soi. Sinon il croyait trop en son génie pour se laisser aller à l’antisémitisme et il dénigrait tant les Juifs qu’il faisait d’eux des représentants d’un nihilisme radical. Le Juif n’est ni… ni… ; il ne croit en rien, il n’est rien.
On comprend, au portrait que W. en brosse, que la femme n’ait d’autre choix que de rester femme, on ne comprend pas pourquoi le Juif persiste dans sa judaïté, à moins de l’assimiler à un athée qui ne croit pas en son athéisme, à un railleur qui se complait dans sa raillerie, à un anarchiste qui brave Dieu en l’homme : « Le Juif est véritablement « l’enfant maudit de Dieu sur terre » et il n’y a pas de Juif qui ne souffre pas de sa judaïté, c’est-à-dire, fondamentalement, de l’absence de foi. » C’est un opportuniste, qui assimile tout, s’adapte aux circonstances, aux environnements, aux peuples. Il se soumet plutôt qu’il ne soumet : « Tel un parasite, il joue à chaque fois un rôle différent pour son hôte, sans jamais se transformer lui-même. » Le chrétien est digne, le Juif versatile ; l’un est héroïque, l’autre lâche. Comparé à l’affirmation suprême que recouvre le christianisme, la « plus haute expression de la plus haute foi », le judaïsme est négation radicale, « l'extrême de la couardise » : « Le judaïsme est le précipice au-dessus duquel s’est érigé le christianisme, c’est pourquoi le Juif suscite la plus grande crainte et le plus profond dégoût chez l’Aryen. » W. n’en prête pas moins aux Juifs une certaine vertu : ils seraient dans leur déchéance et leur déshérence les seuls à même de susciter un Christ. Ils ne subsisteraient que par cela et pour cela, se maintenant grâce au « sentiment obscur et caché, mais extrêmement solide, qu’en eux réside malgré tout l’espoir d’une réalité à venir. Cette réalité en question est précisément celle du Messie, du Sauveur. Le rôle du Sauveur juif serait de les délivrer de la judaïté elle-même. » On retrouve l’antinomisme radical – dont l’expression la plus éloquente serait l’abolition de la Loi distinguant les Juifs des nations – qui caractérise tant le messianisme et le ruine. W. a cette phrase qui serait autobiographique autant que prophétique : « Le passé du Juif n’est pas réellement son passé, il est son futur. »
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W. s'en prend à la décadence des temps modernes qu’il attribue en grande partie aux influences féminines et juives. L’humanité est dans un tel état de délabrement qu’elle doit se régénérer par la chasteté et la continence qui libéreraient l’homme en le libérant de la femme. W. ratiocine avec lui-même, plus illuminé et inspiré que méthodique, proposant une mauvaise dissertation plutôt qu’un traité, voire un pamphlet contre l’on ne sait quoi. On aurait l’impression d’une variation décousue sur le thème du péché originel, de la sexualité qui lui serait assimilée, tel qu’il apparaît dans la Bible avec la mort comme salut. Pourquoi pas le monachisme ? Parce que W. n’était pas, malgré sa conversion en 1902 au christianisme et son engouement pour Wagner et pour son gendre Houston Stewart Chamberlain, vraiment chrétien. On peut, par indulgence, lire ce texte comme un réquisitoire contre l’homme coupable d’avoir réduit la femme à sa caricature duplice et hystérique mais ce serait attribuer trop d’importance à cet amateur somme toute juvénile qui manque de donner son propre casier sexuel. Plutôt qu’une tentative d’essentialiser la bipolarité F/H de toute créature humaine, c’est un réquisitoire rageur contre la femme et tout ce qu’elle incarnerait. Son acharnement contre elle confine à la phobie. Freud, aux basques duquel il tentait de coller, diagnostique chez lui « une névropathie soumise à un complexe infantile de castration » ( ?). On se demande pourquoi l’on – je ? – s’intéresse toujours à ses vaticinations ? On se surprend à penser qu’il n’avait peut-être pas totalement tort et qu’on pourrait tirer de ses propos des intuitions qui, tournées positivement, brosserait un portrait laudateur de la femme. Ce serait la féminité en guise d’humanité, un peu comme on la perçoit dans la maternité. Or celle-ci ne mérite pas l’intérêt de W., comme s’il n’avait pas eu de mère.
On ne comprend pas pourquoi il se décarcasse autant sur des thèmes aussi délicats alors qu’il avait l’érudition pour se consacrer à autre chose, voire à mobiliser des catégories chinoises pour une étude plus nuancée de la différence de genre F/M. C’était un barbouilleur psychologique, dénué de toute sensibilité phénoménologique, motivé par ses phobies – passablement féminisé ? incurablement judaïsé ? – davantage que par la science ou la philosophie. Ses considérations sont si caricaturales qu’on ne peut les taxer ni de misogynes ni d’antisémites. On ne se méprend pas autant sur la femme – même rapportée à son époque ; on ne parle pas du Juif avec autant d’amateurisme – même pour son époque. On lirait volontiers ses considérations sur le sexe, l’amour, l’homme, la femme, pour ne point parler du Juif, comme un document clinique sur l’impuissance, provenant de l’inhibition du désir sexuel par l’amour ou de la compromission de l’amour par le désir sexuel – et il ne serait que grand temps de considérer certains textes, à l’instar de ceux générés par l’assommante autofiction comme des documents pathologiques, à moins que leur qualité littéraire plutôt rare ne les rachète de leur veulerie, leur narcissisme, leur névrose… leur vain chahut. Ce n’est pas parce que W. traite du génie (?) qu’il l’est, et le serait-il que cela ne le blanchirait pas d’un texte aussi brouillon et immature. Un tissu d’énoncés somme toute arbitraires, paradoxaux sinon contradictoires. Par quel concours de circonstances ce texte a-t-il connu le retentissement qui a été le sien ? Quel rôle tient son suicide dans sa notoriété ? Pourquoi continue-t-on de le publier ? de le lire ? Parce qu’on aurait fait de lui l’icône de la haine de soi, mort d’elle, le prédicateur de l’abstinence comme salut aussi, le symbole d’une génération d’homosexuels / Juifs coincés en soi…

