NOTE DE LECTURE : RENE DE CHATEAUBRIAND, MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE (1809-1941) (1)

1 Jan 2023 NOTE DE LECTURE : RENE DE CHATEAUBRIAND, MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE (1809-1941) (1)
Posted by Author Ami Bouganim

Le 25 septembre 1841, Chateaubriand entame la conclusion de ses mémoires en ces termes : « J’ai commencé à écrire ces Mémoires à la Vallée-aux-Loups le 4octobre 1811 ; j’achève de les relire en les corrigeant à Paris le 25 septembre 1841 : voilà donc trente ans, onze mois, vingt-et-un jours que je tiens secrètement la plume en composant mes livres publics, au milieu de toutes les révolutions et de toutes les vicissitudes de mon existence. Ma main est lassée : puisse-t-elle ne pas avoir pesé sur mes idées, qui n’ont point fléchi et que je sens vives comme au départ de la course ! » La vie est si éphémère, les coteries humaines si transitoires, les personnages politiques si passagers que seules les voix sortant des tombes retentiraient encore : « Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes. » En exergue, Chateaubriand a ces mots : « Je préfère parler du fond de mon cercueil : ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre. » Il aurait eu un avant-goût de son outre-tombe pendant ses années d’exil en Angleterre, à Westminster, « labyrinthe de tombeaux ». Un jour qu’il s’y oublia, il passa la nuit avec les immortels anglais, se résignant à « coucher avec les défunts » : « Je m’habituais à mon enterrement. »

Chateaubriand aurait écrit comme il aurait vécu – à l’ombre de la mort. Il tenta de se suicider, la Terreur s’acharna contre nombre de ses proches dont sa mère à laquelle il donna un mausolée dans son « Génie du christianisme ». Il n’était jamais sûr de survivre : « Toute notre vie se passe à errer autour de notre tombe. » Malgré ses expéditions, ses combats, ses titres, ces mémoires formeraient une parade contre la mort : « Tous mes jours sont des adieux. » Ce serait là la marque la plus éloquente de son romantisme, davantage que ses emballements amoureux, ses voyages en Amérique et en Orient, ses ritournelles patriotiques ou ses charmes végétaux et floraux : « Souvent, au bord d’une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j’ai entendu le râlement des cordes ; ensuite, j’ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière ; à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait ; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil. »

Chateaubriand écrirait pour se survivre, reconnaissant : « Il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des souvenirs qu’on peut laisser en passant. » Il en vient naturellement à traiter de la survivance de l’écriture. Il a la renommée, il veut s’assurer la postérité, et ses mémoires seraient un contrat qu’il passe avec elle, non sans s’interroger sur ses compétences à se mesurer à l’usure du temps : « Est-il certain que j’aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie ? Dépasserai-je ma tombe ? Si je vais au-delà, y aura-t-il dans la transformation qui s’opère, dans un monde changé et occupé de toute autre chose, y aura-t-il un public pour m’entendre ? Ne serai-je pas un homme d’autrefois, inintelligible aux générations nouvelles ? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies ? » Il ne s’en attarde pas moins sur des événements somme toute mineurs et voués à l’oubli. Sa relation de la Révolution reste plus journalistique qu’historique ou littéraire. On retient des formules intéressantes comme : « Les plus grands coups portés à l’antique constitution de l’Etat le furent par des gentilshommes. Les praticiens commencèrent la Révolution, les plébéiens l’achevèrent. » Ce n’était pas vraiment un conservateur, il ne plaidait pas pour le passé : « Loin de mépriser le passé, nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard vénérable qui raconte à nos foyers ce qu’il a vu : quel mal nous peut-il faire ? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son langage, ses manières, ses habits d’autrefois ; mais il est sans force, et ses forces sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s’il pouvait mourir, et qui n’a d’autorité que celle de leur poussière ? » Son souci de rester, de ne pas tomber dans l’oubli, est davantage romantique que pathétique. Il a vécu assez vieux pour voir que rien ou presque ne restait.

On trouve de tout dans son texte. L’autobiographie, le journal de bord, l’échange épistolaire, la documentation, la dépêche diplomatique, le portrait, les confessions. Il justifie ce mélange en ces termes : « Puisque c’est ma propre vie que j’écris en m’occupant de celles des autres, grandes et petites, je suis forcé de mêler ma vie aux choses et aux hommes, quand par hasard elle est rappelée. » Il se prétend double, mari et amant, légitimiste et démocrate, diplomate et ministre. L’agilité et l’élégance de sa plume lui permettent d’allier son royalisme et son christianisme à son attachement aux libertés. Il ne se crispe pas, il n’est pas crispant. Une note d’autodérision se glisse dans ses considérations, comme pour les gouvernements en exil sur lesquels l’on se leurre : « Qui de nous ne donne la becquée à de naissantes espérances ? qui de nous n’a son gouvernement in petto, de l’avis de ses passions entendues ? La moquerie m’irait mal à moi l’homme aux songes. Ces Mémoires, que je barbouille en courant, ne sont-ils pas mon gouvernement, de l’avis de ma vanité entendue ? » Ce devait être une célébrité, du moins comme auteur du « Génie du Christianisme », il ne cache pas le plaisir que sa popularité lui procurait : « Le bibliothécaire de la ville vint me saluer à propos de ma renommée, la première du monde, selon lui, ce qui réjouissait la moelle de mes os. » Il montre un certain humour, décelable dans sa chronique sur la papauté et les modalités du scrutin pour l’élection d’un nouveau pape, comme lorsqu’il rappelle la diète à laquelle les cardinaux étaient soumis à partir de 1274 pour les presser d’élire un pape au bout de trois jours : « Pendant cinq jours après ces trois jours les cardinaux n’auront qu’un seul plat à leur repas, et qu’ensuite ils n’auront que du pain, du vin et de l’eau jusqu’à l’élection du souverain pontife. » Il raille la pompe avec laquelle on acheminait les vivres aux cardinaux : « Arrivés autour du conclave, les poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers, les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne s’y trouve caché. » Chateaubriand retrace l’histoire dont il a été, en tant qu’acteur, un témoin privilégié. Il mentionne ensemble ce qu’il a vécu et ce qui s’est passé par ailleurs : les Cent Jours tels qu’il les a vécus à Gand auprès de Louis XVIII et les Cent Jours à Paris d’où il était absent : « Je vous fais l’envers des événements que l’histoire ne montre pas ; l’histoire n’étale que l’endroit. Les Mémoires ont l’avantage de présenter l’un et l’autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l’humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. »

L’écriture colle au vécu, au point de donner l’impression que le mémorialiste vit ce qu’il écrit, que ce soit en campagne ou en salon, et quand il pleut l’écriture s’en trouverait « trempée », comme dans ses excursions en Suisse alors qu’il s’était exilé pour échapper aux poursuites de Louis-Philippe. Son paysagisme, dépassé par le cinéma, ne séduirait plus autant. On peine d’autant plus à le suivre qu’il pratique comme un fondu enchaîné littéraire : « Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma vie. » On ne sait que penser de ses tableaux américains, on n’est pas sûr de leur authenticité, on ne sait quelle importance leur accorder. Ce ne serait plus l’Indien bon, ce serait déjà son gâchis : « Quand l’Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de grand et de noble ; à cette heure, des haillons européens, sans couvrir sa nudité, attestent sa misère : c’est un mendiant à la porte d’un comptoir, ce n’est plus un sauvage dans sa forêt. » Ce n’est pas un reportage, ce n’est pas encore de l’anthropologie. Ca sent le trucage comme lorsqu’il raconte les dangers encourus au bord des chutes du Niagara. Malgré la luxuriance de l’Amérique, il trouve son génie romantique à conclure un passage je ne sais où par : « Tout me lasse, je remarque mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie. » C’est une pensée galante qui glisse sur la vie comme la vie glisse entre les mots.

Chateaubriand ne mise pas sur le déballage des sentiments, des secrets, des turpitudes mais sur la noblesse requise pour ennoblir le lecteur. Il ne veut pas laisser ses petitesses mais ses largesses, ses vices mais ses vertus. Il préconise ouvertement la peinture du meilleur de soi sans céder au devoir de transparence qu’invoquait Rousseau et qui aurait caricaturé ses confessions plus qu’il ne les aurait embellies : « Ce n’est pas qu’au fond j’aie rien à cacher ; je n’ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m’a accueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés ; mais j’ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur ; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. » Cela dit, il est tellement modeste, le vaniteux, qu’il se rabat sur les lauriers que lui tressent les gazettes, que ce soit à Berlin ou à Paris : ses yeux « brillent du feu de son esprit qui se prononce sur ses traits ». On ne sait s’il était ambitieux, intrigant, dérangeant, timoré, respecté ou dédaigné. Lui-même ne le saurait pas. Il n’aurait pas eu une grande carrière politique et même comme diplomate, il aurait davantage brillé comme auteur que par son entregent diplomatique. Il se présente en homme entravé par sa noblesse humaine. Pourtant, il raille la conscience qui serait le recours des déclassés : « L’opposition surnommée la conscience est impuissante. » C’est tout crépi de souvenirs historiques et l’on se demande comment il écrivait. Sur la base de quelles notes et de quels manuels historiques. Il conservait ses missives diplomatiques, ses lettres, ses articles et c’est avec ces archives qu’il se déplaçait d’un voyage à l’autre, d’un exil à l’autre, d’un domicile à l’autre, pour poursuivre son travail de mémorialiste : « C’est l’histoire montée en croupe par le roman. » On s’étonne seulement que lui, si soucieux de passer à la postérité, n’ait pas mieux trié ses souvenirs historiques et ne nous ait pas fait l’économie de détails que même des historiens chevronnés ne sauraient resituer. Il n’avait peut-être pas le sens historique si aiguisé qu’il le prétendait. On ne l’aurait jamais assez. Sinon on ne produirait pas, aujourd’hui encore, tant de vains livres sur les démêlés platement domestiques de la France.

Puis les mémoires s’émaillent de lettres. Ses prises de position pour la monarchie constitutionnelle et la liberté de la presse lui valent des lettres de congratulations qu’il se délecte d’autant plus à reproduire qu’elles émanent d’anciens ennemis politiques. Il méritait peut-être sa notoriété, le lecteur ne mérite pas pour autant des mémoires en vrac. Ils sont sûrement paradigmatiques, autant que « Les Confessions » de Rousseau, ils sembleraient boucler un genre plutôt qu’ils n’en inaugureraient un. « Choses dites » de Victor Hugo sera autre chose, le « Journal » des Goncourt aussi. Le dernier grand mémorialiste de cette envergure, à la croisée des lettres et de la politique, resterait De Gaulle qui faisait violence à son style et à ses convictions pour paraître moins maurassien qu’il ne l’était. Chateaubriand aura vécu plus longtemps que prévu, ses mémoires ne se terminent pas, ne veulent pas se terminer. Après les récapitulations, on a sa pathétique et harassante reconstitution généalogique dont tout le but est de montrer que sa noblesse remonte à l’on ne sait quand, et après cette reconstitution, qui ne dit plus rien, on a les « textes retranchés », qui piquent davantage la curiosité et se révèlent autrement plus intéressants.

Chateaubriand incarne l’homme de lettres se doublant d’un homme de religion et d’un homme politique. Ses mémoires sont un manuel du pouvoir avec, dispersées dans son ouvrage et au long de sa vie, des remarques pertinentes et des conseils judicieux. Ce n’était peut-être pas un politique habile, il était trop imbu de sa personne et ne le cachait pas, cela n’aiguisait que davantage son observation du pouvoir : « En général, on parvient aux affaires par ce que l’on a de médiocre et l’on y reste par ce que l’on a de supérieur. » Il sait tout, il perce tout, il déjoue tout. Sans s’encombrer de grands principes : on ne maîtrise pas les impondérables ; les personnes sont souvent plus déterminantes que les calculs politiques ; on ne prévoit pas leurs réactions. Sa philosophie de la politique se résumerait à ce passage : « On ne peut savoir ce qu’il y aurait de mieux, et se contenter de ce qu’il y a de moins mauvais ; les vérités politiques, surtout, sont relatives ; l’absolu, en matière d’Etat, a de graves inconvénients […], c’est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les gouverner selon les vents, en évitant les écueils. » Il a des formules si bien tournées qu’elles dénotent une rare intelligence du manège politique, que plus personne n’est arrivé à concurrencer, pas même Victor Hugo pour ne pas parler des intellectuels du XXe siècle : « Une révolution est un jubilé ; elle absout de tous les crimes, en en permettant de plus grands » ou encore « Ce vieillard libéral, qui, pour faire le vivant, se tenait raide comme un mort, émigré et naufragé à Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en rentrant en France, qu’une loge à l’Opéra. » Il a ce talent de donner à ses phrases des tournures proverbiales qui concentrent de rares intuitions des mœurs : « Un homme vous protège par ce qu’il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi de ces deux empires l’un est si odieux, l’autre si doux. » La tentation aphoristique de sa prose reste un modèle dans son genre, probablement inégalée. Elle ne se rencontrerait que chez les grands écrivains qui se doublent d’hommes d’action : « Il en est des douleurs comme des patries, chacun a la sienne. »

Les considérations de Chateaubriand ne débordent autant son époque que leur pertinence… domestique. Ainsi sur la différence d’âge entre les deux membres d’un couple : « Y a-t-il disproportion d’âge, les inconvénients augmentent : le plus vieux a commencé la vie avant que le plus jeune fût au monde ; le plus jeune est destiné à demeurer seul à son tour : l’un a marché dans une solitude en deçà d’un berceau, l’autre traversera une solitude au-delà d’une tombe ; le passé fut un désert pour le premier, l’avenir sera un désert pour le second. » Je ne sais si c’est vrai ou faux, c’est sûrement bien tourné et c’est cette manière de dire qui fait le charme de Chateaubriand. On trouve également des passages historiques qui n’auraient pas pris une ride comme ce club des Jacobins installé dans l’ancien monastère des Cordeliers. Il décrit des lieux dévastés et éventrés où les débats sont improvisés et où les débatteurs rivalisent de vulgarités, de hurlements, de sifflements, « dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes » : « Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d’autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s’éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d’abord à l’ordre par le tintamarre de l’impuissante sonnette ; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire silence : elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des salles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l’épaule ou les bras nus croisés. » L’agonie de Madame de Beaumont à Rome est un autre morceau littéraire, d’une solennité chrétienne que l’on ne connaîtrait plus. Madame de Beaumont se montre vaillante jusqu’au bout, sans toutes ces démences où la mort se perd et ces tubes et masques qui l’entravent. Elle sait qu’elle va mourir, elle ne résiste pas. Chateaubriand sent le cœur de la mourante palpiter sous sa main comme « une montre qui dévide sa chaîne brisée ». La mort était artisanale et se prêtait davantage à la littérature qu’au cinéma : « Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l’étrangère : le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. »

Chateaubriand montre une indéniable puérilité, dans ses emportements surtout, qui donnerait la variété d’écume dont déborde sa vanité, plus réelle, malgré ses protestations, que simulée : « Que m’importaient pourtant ces futiles misères, à moi qui n’ai jamais cru au temps où je vivais, à moi qui appartenais au passé, à moi sans foi dans les rois, sans conviction à l’égard des peuples, à moi qui ne me suis jamais soucié de rien, excepté de songes, à condition qu’ils ne durent qu’une nuit ! » On pourrait penser à de l’ironie, ce n’en est pas. C’est cette vanité indécrottable de l’intellectuel français imbu de sa voix et de sa phrase dont il serait le véritable père. Plutôt que Montaigne, Montesquieu ou Voltaire autrement plus intelligents, même si littérairement moins doués.