The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : RENE DE CHATEAUBRIAND, MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE (1809-1941) (2)

Chateaubriand était un patriote de Saint-Malo dont il célèbre la glorieuse insularité et le courage des marins. C’est la patrie de Jacques Carier, « le Christophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada ». Elle se signale par tant de grands marins qu’il écrit : « Tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries. » La garnison était formée de « dogues », descendants des régiments des gaules qui livraient bataille aux Romains. Il note : « Le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière. » Sa marque poétique se ressent dans des passages qui dénotent une âme océane et trahissent comme une grandiloquence de l’Océan : « Si je mens, les flots, mêlés à tous mes jours, m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir. » Il restitue à merveille la mêlée des prières et des périls dans cette ville côtière où Dieu mugit avec le vent, la Vierge rassure les marins, et où l’ambiance est imprégnée d’une religion dénuée de déchirements parce qu’elle forme le terreau de la vie qui bat du pouls de la foi et de ses rites : « Rien n’est loin de Dieu. »
On ne de déleste pas de l’Evangile, il continue de tramer la sensibilité des créatures humaines sinon leurs perceptions : « C’est toujours le verbe qui se fait chair ». Derrière tous les progrès persiste le Christ qui éclaire la pensée du Fils de l’Homme : « La religion du Verbe est la manifestation de la vérité, comme la création est la visibilité de Dieu. » Chateaubriant réitère le dogme de la trinité, « unité de Dieu en trois personnes », il ne s’en explique pas : « Ne trouvez pas mauvais que je me couche dans la tombe du Christ. » Il prend des accents visionnaires pour annoncer le retour du christianisme et la régénération du politique par lui dans sa lutte contre « l’idolâtrie de l’homme envers soi ». Il présume d’une certaine providence jusque dans l’exercice de la politique et dans le cours des événements : « Dieu fait les hommes puissants conformes à ses desseins secrets : il leur donne les défauts qui les perdent quand ils doivent être perdus, parce qu’il ne veut pas que les qualités mal appliquées par une fausse intelligence s’opposent aux décrets de sa providence. On en est à se demander où est passé ce christianisme dont l’intelligente sensibilité ne s’encombre pas de dogmes. Pourquoi s’est-il sclérosé au point de perdre ses fidèles ? Que grève le christianisme ? Quelle crise couve-t-il pour ne se régénérer de nos jours que dans les églises évangélistes américaines dont on s’accorde à dire qu’elles plus enthousiastes qu’intelligentes, plus extatiques que convaincantes. J’ai comme l’impression que le christianisme a succombé à sa structure ecclésiastique, voire à sa théologie, plus protestante que catholique, qui tourne souvent à une philosophie religieuse dénuée de poétique et de piété.
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Chateaubriand est un témoin privilégié des turbulences politiques qui ont secoué la France et l’Europe, de la monarchie à la restauration en passant par la République dans toutes ses phases et ses excès et par l’Empire avec son cortège de campagnes militaires : « Que de révolutions s’étaient accomplies dans ma vie ! Le temps m’avait ravagé comme le reste. » Il énonce la thèse selon laquelle ce ne sont pas ceux qui préparent les révolutions – dans ce cas, les parlements et les magistrats – qui en bénéficient, mais le larron qui les détourne de leur vocation, les pervertit et les corrompt. Dans leurs surenchères, les révolutionnaires seraient débordés par plus extrémistes qu’eux : « Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt, qu’ils se meuvent par sagesse ou par passion : Louis XVI rétablit les parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux ; les états généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention, détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les juges et le monarque de qui émanait la justice. » Chateaubriand se livre à un réquisitoire contre les aristocrates qui trahirent la monarchie pour rallier la plèbe – et se retrouver sous la guillotine : « Quand la Révolution est grande, elle abandonne avec dédain les frivoles apostats du trône : elle avait eu besoin de leurs vices, elle eut besoin de leurs têtes. » Dans cette véhémence sanguinaire où tous péroraient sur tout et où les états fourbissaient leurs mots avec leurs armes, Chateaubriand loue son imperturbabilité : « Je n’ai jamais salué la parole ou le boulet. » Chateaubriand n’en est pas moins marqué par les terribles scènes qui ont marqué la terreur. La révolution sort les gens dans la rue, on n’est plus chez soi, on est dehors : « Chacun, n’ayant pas encore eu le temps de se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer chez soi. »
Les accès révolutionnaires seraient condamnés à décanter dans la poussière des mots et des âmes mortes en vain. Chateaubriand a cette terrible phrase : « Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont consumées pour rien. » Sa finesse historique annonce par sa concision et par ses tournures sarcastiques l’école britannique de la narration historique comme lorsqu’il parle de Charlemagne : « Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse, pressait son corps dans ses bras et n’en voulait point séparer. On attribua cette passion à un charme : la jeune morte examinée, une petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jetée dans un marais ; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler : il y bâtit un palais et une église, pour passer sa vie dans l’un et sa mort dans l’autre. » C’était du temps où l’histoire était encore littéraire et qu’elle était plus intéressante que celle qui, poursuivant la vérité, n’engagerait qu’à intenter de faux et de vrais procès. Ce n’est pas par hasard que Victor Hugo se réclamait de lui sans atteindre pour autant à sa causticité historique.
Chateaubriand mène une enquête sur l’exécution du duc d’Enghien pour cerner le rôle de Bonaparte dans sa disparition. C’était l’un des derniers héritiers des Condé et il risquait de perturber les plans impériaux du premier consul. Dès lors, les relations entre Chateaubriand et Bonaparte ne cessèrent de se dégrader. Il aurait été, à l’en croire, un des rares, sinon le seul, à braver son autorité et à renoncer à son poste de ministre au Valais. Napoléon reste, après Chateaubriand, le personnage principal de ces mémoires, tant et si bien que nous aurions, au gré des pages, une biographie du personnage politique. Les deux hommes avaient le même âge. L’un poursuivait des chimères et perdait ses proches dans la tourmente révolutionnaire, l’autre poursuivait ses mensonges et plaçait ses proches aux postes-clés. Chateaubriand est à la fois fasciné et révulsé par son rival. Il lui concède un empire, il ne lui consent aucune vertu. En revanche, il lui prête tous les vices qu’on rencontrerait chez un parvenu. Sans autre mérite que de s’être illustré, lui aussi, dans des campagnes militaires qui ont bouleversé la carte politique de l’Europe. Ce n’était pas un homme d’Etat, mais un usurpateur qui s’est hissé au sommet du monde sans que lui-même ne sache comment : « Ces énormes batailles de Napoléon sont au-delà de la gloire ; l’œil ne peut embrasser ces champs de carnage qui, en définitive, n’amènent aucun résultat proportionné à leurs calamités. » Chateaubriand chante les louanges de son empereur alors même qu’il dénonce ses vilénies. Il est obligé de reconnaître que c’était un César « race dont après tout, on se passerait volontiers ». Il rêvait d’un Washington, il s’est retrouvé avec Bonaparte qui n’était qu’un de ces grands escrocs de l’histoire qui se bâtissent un destin sur des monceaux de cadavres.
On ne peut lire la biographie de Napoléon que propose Chateaubriand sans réviser son opinion sur le grand homme français. Sa veulerie politique serait celle d’un nabot parvenu au pouvoir : à la vue de sa statue sur la colonne de la place Vendôme, Alexandre de Russie, d’une tout autre classe, aurait dit : « Si j’étais si haut, je craindrais que la tête ne me tournât. » C’est pour Chateaubriand l’occasion de procéder à la critique biographique. Il raille les biographes qui décèlent dans l’enfance de leur personnage des signes annonciateurs de leur grandeur. L’enfance ne prédispose à rien, on trouve de petits génies qui ne donnent rien et de petits cancres qui deviennent de grands hommes, comme si les enfants étaient « poursuivis du nom qui les menace ». Leurs écritures où l’on décèle plus de « puériles âneries » que des perles politiques ou philosophiques seraient plus ridicules que sages : « Les pronostics de notre futurition sont vains ; nous sommes ce que nous font les circonstances ; qu’un enfant soit gai ou triste, silencieux ou bruyant, qu’il montre ou ne montre pas des aptitudes au travail, nul augure à en tirer. » Cette biographie réunit des morceaux d’un rare enchantement littéraire : le séjour à Sainte-Hélène, quoique concis, est magistral : Chateaubriand ne s’attendait pas à ce qu’on rapatrie la dépouille de l’exilé et qu’il soit sacré symboliquement empereur des Français pour l’éternité.
Les changements de régime n’entament pas l’attachement patriotique de Chateaubriand. La France était une grande nation, elle doit le rester. C’est plus qu’une patrie, davantage qu’une glèbe. Son enthousiasme tourne volontiers à l’exaltation : « Vous avez quitté la voie battue pour le sentier des précipices ; eh bien ! explorez en les merveilles et les périls. A nous, innovations, entreprises, découvertes ! Venez, et que les armes, s’il le faut, nous favorisent. Où y a-t-il du nouveau ? Est-ce en Orient ? Marchons-y. Où faut-il porter votre courage et votre intelligence ? Courons de ce côté. Mettons-nous à la tête de la grande levée du genre humain ; ne nous laissons pas dépenser que le nom français devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis au tombeau du Christ. » Vieillard, il ne se départ pas de son enthousiasme : « Rien ne remuera sur le globe sans votre intervention ; que l’on se distribue les lambeaux du monde, la part du lion vous revient. » Il excellait dans les portraits des personnages entre littérature et politique. La plume incisive, le trait précis. Il les a côtoyés, il leur conserve son souvenir sinon sa rancune. Dans la petitesse comme dans la grandeur. Il présente Robespierre, lors de sa première apparition, comme « le régisseur d’une bonne maison », « un notaire de village soigneux de sa personne ». Son intelligence des personnages politiques l’amène à émettre nombre de conclusions dont la plus pertinente porte sur ceux qui s’oublient dans l’exercice du pouvoir au point de tout ramener à leur gloire : « Bonaparte avait tout réduit à sa personne ; Napoléon s’était emparé de napoléon ; il n’y avait que lui en lui. » Sa vigueur est telle qu’on ne peut que deviner son rire dans la tombe : « Ce gazetier des tourbières et des castels… ce seigneur pâtre quasi marié à sa vacherie, semant lui-même son orge parmi la neige, dans son petit champ de cailloux. »
Chateaubriand avait l’honnêteté de reconnaître : « Il serait mieux d’être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement je suis sujet à faillir. » Il procède souvent à l’inventaire de ses dons, de ses qualités intellectuelles, de ses vertus religieuses. C’était visiblement un « homme élégant » : « Tout cela, joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n’ai point senti mon pédant, que je n’ai jamais eu l’air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d’autrefois, encore moins la morgue et l’assurance, l’envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs. » Il écrit comme les intellectuels français de nos jours parlent. Il ne décrit pas ni n’analyse, il commente, fort de son érudition et du charisme de sa plume. C’était peut-être le premier d’entre eux, leur maître, davantage que Sartre dont je ne peux croire, à ce jour, qu’il ait écrit des textes romanesques. Sinon qu’il connaissait son histoire, contrairement aux intellectuels qui ne connaissent ni l’histoire ni la philosophie, ni la sociologie ni la psychologie, et bien qu’ils ne connaissent ni l’Asie ni l’Amérique, prétendent parler pour le monde et contre lui. Auteur talentueux, plus méchant qu’il ne parait, il ne s’accorde toutes les vertus que pour accabler ses bêtes noires de tous les vices. Elles seraient hétéroclites, disparates, brouillonnes, il serait le seul sage dans un théâtre de petits esprits, si pénétré de son génie qu’il n’en trouve trace nulle part ailleurs. Il brille, autant le reconnaître, par sa méchanceté davantage que par sa charité, se montre intraitable davantage qu’il n’accorde son pardon : « Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses de prostituées : les ulcères les ont tellement rongés qu’ils ne peuvent servir à la dissection. »

