The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ROBERT MUSIL, LES DESARROIS DE L’ELEVE TORLESS (1906)

Au tournant du XIXe – XXe siècle, l’Empire austro-hongrois cultivait les graines de son intelligentsia dans des écoles militaires privées. On leur communiquait la vocation de défrayer la chronique. Freud, Wittgenstein, Herzl, Mahler, Musil tant d’autres, plus imprévisibles, prometteurs et morbides les uns que les autres. Le bouillon socio-culturel ambiant dégageait des miasmes auxquels se mêlaient les relents que dégageait la dépouille encore tiède de Dieu mis à mort par Nietzsche. Ses retours d’amour pour le Crucifié ne repeuplaient pas un ciel que son meurtre absolu vidait, du moins pour les adolescents désorientés et instables du début du XXe siècle. L’adolescence s’imposait alors comme cette période entre l’identité diffuse de l’enfance et celle cristallisée de la maturité. Quand l’identité manquait – manque – de se cristalliser, brisant toutes les idoles, résistant à toute illusion, elle en reste aux troubles, misères et atermoiements d’une âme aux abois, en quête d’une vocation qui compenserait la ruine du salut promis par Dieu.
Erik H. Erikson, lui aussi austro-hongrois, est le champion de cette période perturbée, transitoire, tournante, au cours de laquelle on réussirait ou échouerait à aiguiller son destin. Que celui-ci manque sa vocation ou que celle-ci échoue à compenser la perte de l’innocence et du sens, ne réservant dans le meilleur des cas qu’une dérisoire gloire qui traînerait l’échec jusque dans les réussites les plus ardues, acharnées, spectaculaires, et ce serait ce délictueux, génial et névrotique piétinement au seuil de l’on ne sait quel « Château » dont l’accès resterait interdit à jamais. C’est de ce piétinement qu’Erikson parle en termes de moratoire pendant lequel on se chercherait entre enfance et maturité. L’adolescence n’aurait revêtu cette trouble aura romantique que dans les sociétés où les rites qui balisaient la vie disparaissaient : ce serait tout autant une période de l’humanité que de la créature humaine. Quand l’autorité traditionnelle est ébranlée, que le père est abattu, on se sentirait perdu – et l’on se perdrait, à moins de s’initier à un culte artistique, intellectuel, religieux ou de s’en remettre à une nouvelle autorité. L’adolescence désigne, pour reprendre Musil, « une période lacunaire », riche de promesses et lourde de menaces. Une condition somme toute larvaire qui annonce « l’homme sans qualités », en lequel se perpétuera Törless, l’adolescent qui après avoir perdu sa virginité avec une prostituée est pris de vertige sous un ciel vide : « Il avait de nouveau tourné les yeux vers le ciel, comme s’il espérait qu’un hasard lui permettrait d’arracher à cette voûte son secret, avec la raison de ses désarrois. Mais la fatigue, le prix, et un sentiment profond de solitude se referma au-dessus de sa tête. Le ciel se taisait. Törless sentit qu’il était parfaitement seul sous cette voûte impassible et muette, minuscule tache de vie écrasée par un cadavre gigantesque et transparent. »
L’intérêt de ce livre ne réside pas tant dans les agissements des trois élèves, dont Tôrless, qui s’acharnent avec sadisme contre un de leurs condisciples que dans ce portrait littéraire de l’adolescence que Musil présente avant qu’elle ne connaisse son traitement psychologique chez Erikson. Le style surtout impressionne, ne se lassant pas de donner une contenance quasi physique aux sensations, aux pensées, aux rêveries qui assaillent, traversent, saisissent Törless. Il est en proie à « une sensualité indéterminée » qu’il rumine tant, en quête d’un exutoire, qu’il lui donne toutes sortes de métaphores pour restituer les tournures perversives qui la guettent. Ballotté entre les différents pôles qui sollicitent sa quête : « Ce « oui ou non » enflait dans sa tête comme des bulles puis éclatait, ce « oui et non » ne cessait d’enfler sur un rythme régulier comme le roulement d’un train, comme le balancement de fleurs au bout de tiges trop hautes, comme des coups de marteau entendus à travers plusieurs minces cloisons dans une maison silencieuse… »
Le processus d’individuation s’accélérerait avec l’adolescence. Les pensées relaient les sensations sans réussir à démêler leur écheveau ; brusqués par les débordements sensuels, les gestes et les attitudes prennent des allures excessives et caricaturales : « … ces associations importées, ces sentiments empruntés aident les jeunes gens à franchir le terrain psychique si dangereusement mouvant de ces années où l’on voudrait tant être quelqu’un alors qu’on n’en a pas encore les moyens. » C’est le vertige de l’infini, de l’inextricable, de l’irrationnel. Quoique fondées sur les nombres imaginaires qui perpétuent le mystère jusque dans la clarté la plus indubitable, les mathématiques séduisent par la tangibilité de leurs résultats ; représentée par un Kant portant des vêtements démodés, la philosophie se présente comme un immuable et interminable livre qu’on ne cesse d’ouvrir et de fermer ; les doctrines mystiques ne seraient, elles, qu’hallucinations dans des esprits débridés ou sordides. La conclusion est sévère : « Au fond, il y a longtemps que nous devrions avoir sombré dans le désespoir, puisque notre savoir, dans tous les domaines, est perforé d’abîmes semblables, qu’il se réduit à des fragments épars sur un insondable océan. » En définitive, le désarroi sensuel, cherchant secours du côté de la pensée, se complique d’un désarroi intellectuel et se résorbe dans une licence des sens qui revendique pour elle tous les droits : « Elle murmurait : dans la solitude, tout est permis. » D’abord dirigée sur une prostituée, la passion se cherche un objet dans le clair-obscur avant de se poser, sans préméditation, sur ce Basini, amant propitiatoire pour ces gosses qui, à défaut d’être des hommes, en figurent des caricatures.
L’adolescence est peinte sous ses traits les plus menaçants – qu’on imagine les mêmes personnages deux ou trois ans plus tard dans une société où les rites exalteraient la violence plutôt qu’ils ne la domestiqueraient et nous entrevoyons ces jeunes nazis dont les troubles et les licences, bouillonnant de cette volonté de puissance en quête d’un espace vital et d’un culte orgiastique, trouveront leur exutoire dans une violence institutionnalisée. En l’absence de normes morales, dans ce désarroi spirituel que procure le vertige du vide, on donne dans la sauvagerie. Les sévices qu’infligent Beineberg, Reiting et dans une moindre mesure Törless à Basini sont expliqués en ces termes : « Non par perversité, mais pour s’être trouvé soudain spirituellement sur une voie sans issue. » La gratuité de la violence tirerait ses ressources d’un sentiment de supériorité, d’une élection, qu’elle vienne d’un dieu, du diable ou de cette conviction d’être singulier, doué d’une sensibilité particulière, qui banalise tant l’autre. Ces phrase de Beineberg sur Basini en disent long sur la légèreté avec laquelle l’humanité évoluée basculerait dans la barbarie : « … mon avis est que toute façon il ne mérite aucune pitié, que nous le dénoncions, que nous l’assommions ou même que nous le torturions à mort par pur plaisir. Je ne puis concevoir qu’un type de ce genre ait le moindre rôle à jouer dans le merveilleux mécanisme de l’univers. A mes yeux, il a dû être créé par hasard, en marge de l’ordre des choses. C’est-à-dire qu’il a sans doute un sens quelconque, mais que ce sens est aussi mal fixé que celui de n’importe quel ver de terre ou caillou sur le chemin dont nous ne savons pas s’il nous faut passer dessus ou à côté. Autant dire rien. » Tout le crime de Basini, généralement doux et tranquille, a été de voler un de ses camarades de classe. Au lieu de le dénoncer, ses trois condisciples décident de le punir eux-mêmes et l'enferment dans une salle où ils le torturent et abusent de lui.
Beineberg se berce de doctrines mystiques qui ne seraient qu’autant de distorsions d’une pensée atteinte dans sa trame par le nihilisme : torturer Basini serait une manière de nier en soi, sans se compromettre, les vestiges des valeurs : « Je me dois d’apprendre chaque jour, grâce à lui, que le simple fait d’être un homme ne signifie rien, que ce n’est qu’une ressemblance tout extérieure, une singerie. » Sadisme et masochisme seraient les deux faces du nihilisme : dans l’un et l’autre cas, s’exacerberait une négation, de soi en l’autre pour le premier, de l’autre en soi pour le second. L’adolescence s’essaie, d’une manière ou d’une autre, à un degré ou l’autre, à cette négation que tente vainement de contenir la dérisoire et irrecevable adjonction que Musil met dans la bouche du professeur de mathématiques : « Mon cher ami, contentez-vous de croire. Quand vous saurez dix fois plus qu’aujourd’hui, vous comprendrez. En attendant, croyez ! » Les débouchés de l’adolescence sont variés, du déchainement bestial à la création géniale en passant par les débordements sexuels. Dans une étrange intervention d’auteur qui culbute sans gêne la relation littéraire, par ailleurs décousue, chargée de digressions, Musil nous rassure sur les conséquences des agissements des élèves dans les prestigieuses institutions scolaires de l’Empire austro-hongrois : « Törless devait devenir plus tard, une fois surmontée l’épreuve de l’adolescence, un jeune homme très fin et très sensible. On put le ranger alors au nombre de ces natures d’intellectuels ou d’esthètes qui trouvent un certain apaisement à observer les lois et même, au moins partiellement, la morale officielle, parce que cela les dispense de réfléchir à des pas grossiers, trop étrangers à la subtilité de leur vie intérieure ; mais qui, manifestent à côté de cette extrême correction, apparente et légèrement ironique, la plus totale indifférence et le plus profond ennui pour peu qu’on leur demande un intérêt plus personnel pour ces problèmes. Car le seul intérêt véritablement profond qu’ils éprouvent se porte exclusivement sur le développement de l’âme, de l’esprit, ou comme l’on voudra nommer cela en nous s’accroît parfois une pensée saisie contre les lignes d’un livre ou suggérée par les lèvres closes d’un portrait… »
Törless annonce Ulrich de « L’Homme sans qualités », le pavé le plus fascinant, ambitieux et fastidieux de la littérature autrichienne, l’œuvre-maîtresse, restée inachevée, de Musil. Au terme de ses recherches intellectuelles et de ses expériences sensuelles, Törless : « Je ne connais plus d’énigmes : les choses arrivent, voilà l’unique sagesse. » Il autorise de la sorte toutes les fables, toutes les interprétations et jusqu’aux insipides déclarations de ce monde sans cesse bouffi de maturité et d’importance. Cette sagesse stoïque ou cynique conserve le souvenir ou le relent d’une sensualité déliée, d’autant plus troublante et cuisante qu’elle tente de combler l’inexpugnable vide d’être en se risquant dans les champs de l’interdit descellés par la levée des tabous : « … une sensualité plus folle, plus orgiaque, plus lacérante qu’à la suite d’un échec qui a menacé l’équilibre de leur assurance intérieure. » Törless s’aventure du côté d’une homosexualité relevée de masochisme, Ulrich du côté de l’inceste, dans une ambiance plus romantique et feutrée, plus iconoclaste aussi.

