The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : S. ZWEIG, LA CONFUSION DES SENTIMENTS (1927)

Quarante ans plus tard, le narrateur évoque le maître qui l’a marqué alors qu’il était étudiant. Philologue émérite, shakespearien convaincu, celui-ci le persécute psychologiquement pour se protéger contre la passion homosexuelle qu’il lui inspire. Incarcéré dans son université weimarienne, qui considère l’homosexualité comme une perversion, le maître est contraint de mener une double vie pour assouvir sa double passion. D’un côté, celle de l’esprit, anoblissant l’intellect ; de l’autre, celle de la chair, humiliant la sensibilité. Or l’homme serait tressé des deux, l’une lui assurant son excellence et livrant accès au paradis, l’autre le plongeant dans la veulerie et livrant accès à l’enfer. Zweig contraste les deux passions et décrit leur houleux ménage, situant avec grandiloquence le drame humain à leur croisée, s’abstenant de porter un jugement moral sur « cette inclination incurable ». La littérature allemande de la première moitié du XXe siècle, de Zweig à Hesse en passant par Freud, n’a cessé de voir dans l’attrait entre les êtres un mystère impénétrable et de se pâmer devant « les profondeurs inconcevables du sentiment humain ». Ils ne descendent aux abîmes du désir que pour en remonter sidérés par la puissance de la passion, plus impérieuse que… l’intellect. Chez Socrate, dans une société où l’homosexualité se posait en sexualité désintéressée, libérée des aléas de la domesticité, la relation pédagogique s’exaltait ouvertement en relation érotique…
Ce texte, mené de main de maître, se lit d’un trait. Sitôt qu’on s’habitue au ton dithyrambique, on s’incruste dans l’évocation de l’auteur. Une double écriture, l’une brossant les portraits et plantant les scènes, l’autre les commentant, s’imbrique élégamment l’une dans l’autre. Le procédé serait commandé par les besoins de la relation autant que par les réticences à plonger dans les abîmes passionnels : « Combien reste impénétrable dans chaque destinée le noyau véritable de l’être. » Chez des auteurs de l’envergure de Zweig, le mode de narration se laisse dicter par la vocation que poursuit le dessein d’écriture : quand on écrit pour boucler un souvenir, la narration prend la tournure de l’évocation ; quand c’est pour dénoncer, elle prend des accents imprécatoires ; pour se scandaliser, elle reste brouillonne. Dans ce livre, Zweig souhaite s’acquitter d’une dette de reconnaissance à l’égard d’un personnage, réel ou imaginaire, qui traîne dans ses souvenirs. Malheureusement, l’excès d’enthousiasme guette son ton et c’est ainsi que le livre se conclut en ces termes : « Je sens que je ne dois à personne qu’à cet homme, ni à mon père, ni à ma mère, avant lui, ni à ma femme et à mes enfants, après lui, et que je n’ai aimé personne plus que lui. » Son héros allie une sensiblerie qui donne volontiers dans l’hystérie à la grandiloquence d’un vieillard qui ne serait pas départi des culottes courtes de son mouvement de jeunesse. Les considérations pédagogiques se présentent comme autant de rabâchages avec néanmoins cette sourde vérité : « Il y a quarante ans de tout cela, et cependant, encore aujourd’hui, au milieu d’un discours, lorsque je suis emporté par l’élan de la parole, je sens soudain avec embarras que je ce n’est pas moi-même qui parle, mais quelqu’un d’autre, comme si pour s’exprimer, il empruntait ma bouche. Je reconnais alors la voix d’un cher défunt qui ne respire plus que par mes lèvres... »
L’ascendant d’un Maître (« une puissance devant laquelle c’était un devoir et une volupté de s’incliner ») s’alliant à celui de la littérature (« le désir de jouir de toutes les choses de la terre par le truchement de l’âme des mots ») étaient au cœur du culte weimarien de la jeunesse : « La jeunesse a toujours raison ; qui l’écoute est sage. » Cette double exaltation recouvre une certaine puérilité, réserve d’imprévisibles retournements et pousse plus volontiers à célébrer la fleur qu’à sauver l’enfant : « Par hasard, j’étais tombé sur Coriolan, et je fus pris comme d’un vertige lorsque je trouvai en moi tous les éléments de cet homme, le plus singulier de tous les Romains : fierté, orgueil, colère, raillerie, moquerie, tout le sel, tout le plomb, tout l’or, tous les métaux du sentiment. » Il arrive que l’exaltation littérairiste, que ce soit pour Goethe ou Shakespeare, participant de l’idéal classiciste, prenne des accents caricaturaux, ne berçant pas l’homme-lecteur sans brouiller son sens critique : « Mais tout d’un coup, je découvrais dans ce texte un univers ; les mots se précipitaient sur moi, comme s’ils me cherchaient depuis des siècles ; le vers courait, en m’entraînant, comme une vague de feu, jusqu’au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige éprouvé en rêvant qu’on vole au-dessus de la terre. »

