The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : SOREN KIERKEGAARD, JOURNAL D’UN SEDUCTEUR (1843)

Les injonctions et imprécations du séducteur se résumeraient à l’exhortation : « Jouissez, ne devisez pas. » Il s’emploie à séduire et débaucher d’innocentes jeunes filles qu’il prend dans la toile de sa cour, conçue comme un plan d’assaut. Il choisit ses proies dans la meilleure bourgeoisie, ne se rabattant sur les servantes que par défaut. Il n’est pas tant poussé par la fébrilité sexuelle que par une vocation esthétique excitée par le sens de la mort : « Je suis un esthéticien, un érotique qui a saisi la nature de la mort et la connaît à fond, et qui me réserve seulement l’opinion personnelle qu’une aventure galante ne dure que six mois tout au plus, et que tout est fini lorsqu’on a joui des dernières faveurs. » Sa poursuite se nourrit de la riche gamme de la beauté féminine : « Mes yeux ne se lassent jamais d’effleurer du regard ces richesses externes, ces émanations propagées par la beauté féminine. » Celle-ci ne serait pas tant déterminante que la variété des possibles miroités par sa diversité : « Il est des jours où je ne saurais me passer d’une salle de bal car j’aime son luxe, sa surabondance sans prix de jeunesse et de beauté, et son libre jeu de forces de toutes natures ; mais alors ce n’est pas tant la jouissance que je connais, je me plonge plutôt dans les possibilités. » La vie emprunte les voies auxquelles invite la quête infinie de la femme se muant progressivement en celle de la jouissance se déclinant à l’infini avec le plus grand nombre de partenaires possible : « On peut ainsi être amoureux de maintes à la fois ; parce qu’on les aime de différentes façons. Aimer une seule est trop peu, aimer toutes est une légèreté de caractère superficiel ; mais se connaître soi-même et en aimer un aussi grand nombre que possible, enfermer dans son âme toutes les puissances de l’amour de manière que chacune d’elles reçoive son aliment approprié, en même temps que la conscience englobe le tout – voilà la jouissance, voilà qui est vivre. » La diversité des femmes – ou des hommes – fascinerait quiconque succombe aux harmoniques érotiques de l’envoûtement poétique que l’on trouve à être.
Pour le séducteur, l’œuvre se réduit à l’intrigue amoureuse, sans cesse nouée, sans cesse dénouée, et ce texte se propose en manuel de séduction : « S’introduire comme un rêve dans l’esprit d’une jeune fille est un art, en sortir est un chef d’œuvre. » Le narrateur, hédoniste et hardi, pousse le badinage littéraire jusqu’à donner des conseils amoureux et brosser les grandes lignes d’une « théorie du baiser ». Kierkegaard inaugurait un genre littéraire avec ce journal, voire un genre philosophique. Si ce n’est qu’il ne s’attarda pas au stade esthétique dans sa théorie des stades et passa au stade religieux en sautant le stade moral. Son érotique pèche par son égoïsme ou, du moins, par sa désinvolture à l’égard de l’autre – qui, pour le séducteur, n’est que cette grâce que dissiperait l’étreinte. De ses velléités de séducteur mondain subsistera sa grande vanité qui nourrira son assaut, plutôt brouillon, contre la philosophie idéaliste : « J’ai trouvé en moi l’être le plus intéressant. » Mais peut-être ce livre se pose-t-il en parodie de l’esthétisme et en particulier de l’esthétisme pratique dont serait dénoncé le cynisme. Cette fascination pour la variété des femmes, recouvrant autant de liaisons et de possibilités de vie, ne serait pas étrangère au choix – dans la mesure où c’en est un – du célibat. On louvoie, ne se résout pas à renoncer à toutes les autres femmes, ne se résigne pas à se mettre en ménage. La dissipation – ses possibles – se révèle plus tentante que le sacerdoce marital domestique – à moins qu’on ne convertisse celui-ci en sacerdoce christique.
Quoique les considérations métaphysico-érotiques de Kierkegaard sur le statut ontologique de la femme soient dépassées, ses variations sur les mystères et les charmes de l’érotique restent somme toute pertinentes. Le personnage de Johannes, derrière lequel il transpire, donne dans la jouissance érotique pour résilier des dispositions romantiques qu’il ne raille et caricature que pour mieux se protéger contre elles – la dissipation érotique serait l’exutoire d’un désabusement romantique. Son cas est d’autant plus intéressant que ses considérations dialectiques sur la religion, relayant et dépassant celles esthétiques sur le désir, se ressentent à ce jour dans le prêche théologique moderne, toutes religions confondues.

