NOTE DE LECTURE : STEFAN ZWEIG, LE COMBAT AVEC LE DEMON (1920)

10 Apr 2021 NOTE DE LECTURE : STEFAN ZWEIG, LE COMBAT AVEC LE DEMON (1920)
Posted by Author Ami Bouganim

Le grand mérite de Zweig aura consisté à donner aux péripéties du feuilleton allemand les proportions et les charmes de nouvelles autrichiennes. Ses livres sont pétris dans une pâte précieuse rabotée par le talent et c'est ce qui garantirait leur succès. Il ne se mesure pas aux mots ; il se laisse porter par eux. Il ne se dépose pas dans ses textes ; il se laisse déposer par eux. Il ne rencontre aucune résistance particulière dans son travail littéraire et son œuvre s'en ressent. Il pécherait par enthousiasme pour les lettres, pour la pensée, pour la poésie. Il était tellement autrichien, malgré ses protestations cosmopolites, qu'il s'écroula avec Vienne.

Dans cette galerie de trois portraits, Kleist, Hölderlin et Nietzsche, Zweig assimile le génie au démon, instigateur de chaos, qui pousserait les choses à l’extrême, les vertus autant que les vices. Or l'on a plutôt l'impression qu'il ne cesse de vanter les mérites d’illustres monomaniaques – saisis, pour reprendre le titre de l’une de ses nouvelles, de l’amok de l’écriture –, plus malheureux et retors que géniaux. Il célèbre tant de leur talent qu’il le galvaude dans des surenchères qui se perdent dans le bavardage d’une écriture déliée par un succès précoce. Il n'est pas tant biographe que chroniqueur s'essayant à la dramaturgie biographique. Sa veine bascule, par-ci, par-là, dans l’obséquiosité sinon l'hagiographie. Il montre tant de vénération pour les auteurs dont il traite qu'il en devient mièvre. Il n'a pas une critique sur eux, il n'en aurait pas sur soi. Il soigne tant ses textes qu’il ne laisserait pas de place pour les aspérités, les furoncles et les cicatrices de l'intériorité.

Les portraits des trois auteurs sont des décalcomanies, plus ternes que coloriées, plus pâles qu'audacieuses, de leurs œuvres, d'autant plus répétitives qu'elles décèlent ou cultivent le même ressort chez chacun. Sous prétexte de chercher la « cellule créatrice », à la croisée de l'œuvre et de l'auteur, Zweig pousse la recherche biographique dans les ornières de la chronique pour ne rien dire d'essentiel ou de sacrilège. Il était en quête du ressort de l’écriture, il invoque le démon. Ce qui serait encore, convenons-en, ce qui a été proposé de plus pertinent en la matière. Un démon – un excès où palpiterait l’infini sinon la gloire – s’emparerait de l’auteur sommé de le délayer dans des phrases. L’écriture est bel et bien une modalité de possession dont on ne se décide pas à exorciser l’humanité.

En définitive, son humilité, sincère, le dessert. Il n'aura pas plus cru en son génie qu'en son démon. Il reste d'une belle platitude littéraire et d'une correction morale méritoire. Sans callosités ; sans recoins. Un artisan minutieux des lettres, poli et concis. Il était trop méticuleux pour prendre des risques et donner de l'envol à ses considérations. Zweig aurait été tant bercé par la lecture qu'il n'en restituerait que la berceuse. Ses audaces mêmes s'enrobent de bonnes manières et se livrent à nous dans de somptueuses phrases. Il aura manqué de sensualité pour devenir un grand écrivain, d'abstraction pour devenir un grand penseur. Il aura pratiqué le bel art du… reporter de l'âme. C’était assurément un dandy viennois des lettres et son suicide ne saurait donner de l’épaisseur à son vernis. On ne lui concéderait qu'une silhouette littéraire.