NOTE DE LECTURE : VICTOR HUGO, LES MISERABLES (1862), I

9 Jan 2025 NOTE DE LECTURE : VICTOR HUGO, LES MISERABLES (1862), I
Posted by Author Ami Bouganim

Au cœur de l’ouvrage, on assiste à une procession de bagnards condamnés à toutes sortes de peines. Ils sont enchainés, dénudés, déchaussés, pressés les uns contre les autres dans des charrettes, « élite de la boue ». Les charrettes ne se distinguent les unes des autres que par leur degré d’infâmie : « A côté de celle qui chantait, il y en avait une qui hurlait ; une troisième mendiait ; on en voyait une qui grinçait des dents ; une autre menaçait les passants, une autre blasphémait Dieu ; la dernière se taisait comme la tombe. Dante eût cru voir les sept cercles de l’enfer en marche. Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le formidable char fulgurant de l’apocalypse, mais, chose plus sombre, sur la charrette des gémonies. » C’était la Chaîne, cortège des bagnards que l’on conduisait aux galères, très tôt le matin pour passer autant que possible inaperçue, sous les coups des gardiens et les huées des badauds, illustrant la procession de cette justice des hommes contre les hommes dans l’une des scènes les plus troublantes de ce livre de misérables.

Sinon les Thénardier seraient autrement misérables, tant moralement que matériellement. D’abord aubergistes, ils extorquent Fantine, abandonnée par son soupirant, pour assurer la garde de sa fille Cosette qu’ils traitent en domestique. Ils s’acharnent contre la malheureuse mère, lui arrachant les cheveux, prélevant ses dents. On les retrouve à Paris où ils orchestrent les activités d’une bande de malfrats. Leurs deux aînées sollicitent des dons avec de lettres dont le style laisse à désirer. Elles sont en haillons, décharnées, des adolescentes vieillies par la mendicité, « tristes créatures, sans nom, sans âge, sans sexe, auxquelles ni le bien, ni le mal ne sont possibles, et qui, en sortant de l’enfance, n’ont déjà plus rien dans ce monde, ni la liberté, ni la vertu ni la responsabilité. Ames écloses hier, fanées aujourd’hui, pareilles à ces fleurs tombées dans la rue que toutes les boues flétrissent en attendant qu’une roue les écrase. » C’est sur les pages qui leur sont consacrées qu’on trouve : « Il y a un point où les infortunés et les infâmes se mêlent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les misérables. » Les Thénardier ont aussi trois garçons dont Gavroche, personnage particulièrement attachant, davantage que Cosette. C’est un enfant des rues qui habite on ne sait quel éléphant où il recueille plus malheureux que lui dont ses deux jeunes frères qui lui sont totalement inconnus et dont il ne soupçonne pas même le lien de parenté. Son personnage est l’un des plus naturels, truculents, ouverts. Sa hardiesse et son insolence séduisent le lecteur. C’est à une merveilleuse cavalcade qu’il se livre par les rues d’un Paris en transes insurrectionnelles, s’arrêtant pour narguer les commères, brisant d’une pierre la vitrine du perruquier qui s’était acharné contre ses nouveaux protégés. C’est la véritable âme de la barricade qu’il anime en « mouche de l’immense Coche révolutionnaire ». C’est également sa victime la plus innocente : « On eût dit le nain vulnérable de la mêlée », « enfant feu follet », mort en chantant dans ses tentatives répétées de ramasser des balles. C’est sur cette même barricade que son aînée Eponine sauve Marius dont elle est éprise en plaçant sa main devant le fusil dirigé contre lui. Elle meurt dans ses bras après lui avoir remis la lettre de Cosette qui le recherchait, contre laquelle elle s’était acharnée dans leur commune enfance : « Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai morte. Je le sentirai. » C’est presque du photo-roman sans photos. On comprend que ce n’est pas tant un livre qu’une une série littéraire. Hugo se double de Perrault pour relater les passages impliquant des enfants, de Chateaubriand pour relater la bataille de Waterloo ou la barricade.

C’est sans cesse que Hugo campe ses personnages avant de les nommer, sans cesse qu’il revient sur sa narration pour mieux arranger les rencontres entre eux. Tout son Waterloo pour voir Thénardier, dépouilleur de cadavres, sauver le colonel Pontmercy qui recommandera à son fils Marius de s’acquitter de sa dette à son égard. Or celui-ci est destiné par Hugo à Cosette, souffre-douleur de l’aubergiste Thénardier qui ne reculerait devant rien pour avoir la peau de Valjean, protecteur de Cosette. De même pour la rencontre entre Marius et le père Mabeuf, frère du curé de Vernon, qui relatera à Marius les visites de son père pour l’apercevoir à la messe. De même pour la sensationnelle rencontre sur la barricade de Valjean et de l’inspecteur Javert qui le traque par les rues de Paris. Hugo s’accommode volontiers de « ces arrangements mystérieux si fréquents dans le hasard » qui nouent les nœuds où se croisent les lignes de son récit. Ils participent volontiers de miracles littéraires, à l’instar des retrouvailles de Valjean, talonné par la police, et de Fauchelevent dans ce monastère où il l’avait placé sans s’en souvenir après lui avoir sauvé la vie.

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On a tant élagué ce texte qu’on ne soupçonne pas qu’on ouvre une vaste anthologie littéraire, savamment agencée autour d’un galérien du nom de Jean Valjean condamné pour avoir volé un pain pour nourrir ses sept neveux auxquels il servait de père. Il écope de trois ans de prison mais sa peine ne cessa de s’alourdir pour tentatives répétées d’évasion jusqu’à totaliser dix-neuf ans. Il rencontre un bon évêque qui l’éclaire et dont il quitte la maison, armé de ses cierges. Dans sa cavale, il tombe sur un petit Savoyard qui chantonne et joue aux osselets avec ses sous sur le sentier : « Un de ces doux enfants qui vont de pays en pays, laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. » C’est aussitôt cette magie « de l’enfance qui se compose d’ignorance et d’innocence » qui ne cessera d’entrouvrir des sourires dans le texte par ailleurs ténébreux de Hugo. Valjean pose son pied sur une pièce qui s’échappe de la main de l’enfant, il refuse de la lui restituer, on ne sait si c’est volontaire ou involontaire, épouvanté l’enfant disparait. Se ressaisissant ou découvrant la pièce, Valjean se lance à sa recherche. Cette rencontre manquée avec Petit-Gervais marquera un tournant, elle accentuera l’importance de l’enseignement de l’évêque : « Une voix lui disait à l’oreille qu’il venait de traverser l’heure solennelle de sa destinée, qu’il n’y avait plus de milieu pour lui, que si désormais il n’était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu’il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l’évêque ou retombât plus bas que le galérien, que s’il se voulait bon il fallait qu’il devînt ange, que s’il voulait rester méchant il fallait qu’il devînt monstre. » La rencontre avec l’enfant, proche ou lointain, en soi ou hors de soi, les retrouvailles avec lui, déterminerait le destin de l’homme. La légendaire fibre paternelle de Hugo trouve expression dans ses considérations sur l’innocence de l’enfance en nombre de passages : « L’enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et regarda, quoi ? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu’ils se sentent anges et qu’ils nous savent hommes. » Dans la bouche d’une mère comme Fantine, ce serait encore plus éloquent : « C’est un ange […]. A cet âge-là, les ailes, ça n’est pas encore tombé. » De nouveau Hugo : « Ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à la splendeur de l’aile des papillons, s’en va quand on veut la fixer. » Valjean reportera sa passion paternelle sur Cosette.

Dans une petite ville de province, le galérien se lance sous un nom d’emprunt dans l’industrie. Il s’enrichit, se dépense pour ses travailleurs, accède à la mairie où il se remarque par son dévouement. Il considère de son devoir de sauver le charretier Fauchelevent qui git sous sa charrette d’où, malgré les efforts des badauds, l’on peine à le dégager. Valjean soulève à lui seul la charrette sous l’œil soupçonneux de Javert qui n’a de cesse de le ramener au bagne. Sur ce, un vieillard du nom de Champmathieu, pris pour Valjean, est traduit en justice. Il assiste au procès et devant le désarroi de Champmathieu, il est confronté à un premier dilemme. Soit il se dénonce pour le sauver, soit il continue de se taire et consent à sa condamnation : « ou la vertu au dehors et l’abomination au-dedans, ou la sainteté au-dedans et l’infamie au dehors ». Il décide de révéler son identité et de retourner au bagne. Sa conscience lui interdisait de voir un innocent condamné à sa place et Hugo de préciser : « Sa conscience, c’est-à-dire Dieu. » D’une certaine manière, la conscience serait le personnage principal de ce récit et c’est Hugo qui l’incarne. C’est lui qui prospecte l’âme de Valjean, suscite son remords, donne la réplique de/à sa conscience.

Le procès de Champmathieu serait celui de la justice et de son acharnement contre les condamnés. Toute peine serait à vie puisqu’on n’envoie pas quelqu’un en prison pour une peccadille sans le condamner à récidiver et le vouer à la peine perpétuelle. Dans la bouche de Valjean à l’audience : « Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan très peu intelligent, une espèce d’idiot ; le bagne m’a changé. J’étais stupide, je suis devenu méchant ; j’étais bûche, je suis devenu tison. » La reconstitution du procès est magistrale, digne d’un auteur de théâtre. Hugo excelle à restituer la sidération et l’éblouissement de l’auditoire dans la salle d’audience. Il a cette remarque : « Le propre des spectacles sublimes, c’est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. » Il suffirait de remplacer le mot témoins par lecteurs pour restituer le génie de sa narration. Il accompagne ses personnages, il ne les domine pas, se garde même de s’insinuer en eux. C’est sa narration, à la fois préméditée et non préméditée, qui les décalque. Son écriture épouse naturellement les modes de sa narration, la marque d’une grande œuvre. Ce n’est pas seulement un style, c’est au-delà, c’est une littérature.

Valjean ne s’évade de nouveau, après avoir sauvé la vie d’un homme, que pour s’acquitter de la promesse faite à Fantine sur son lit de mort de lui ramener son enfant. Il adopte Cosette qu’il récupère contre une lourde rançon aux Thénardier. Javert retrouve ses traces et il est obligé de fuir avec la petite. Il se réfugie d’abord dans un monastère où Cosette reçoit son éducation. Puis dans toutes sortes de domiciles plus clandestins les uns que les autres. Plus tard, Cosette s’éprend de Marius, un jeune et pétulant étudiant qui se fait un devoir révolutionnaire de retrouver la personne qui a sauvé son père à Waterloo. Les deux jeunes gens sont séparés, se retrouvent, sont de nouveau séparés. Marius rallie les insurgés d’une barricade, est blessé, sauvé par Valjean qui le traîne sur son dos à travers les égouts de Paris. Les deux amoureux se retrouvent de nouveau pour se marier. Valjean considère de sa conscience de révéler son passé de galérien à Marius sans lui dévoiler ses bonnes actions ni l’origine de sa fortune qu’il lègue aux nouveaux mariés. De plus en plus boudé par un Marius soupçonneux, Valjean nourrit une sourde jalousie et succombe, entre les bras des deux tourtereaux, des suites de… son mal d’amour paternel.

Valjean reste un mystère, il atteindra au mythe. Il passerait par plus d’un caractère sans changer de stature sinon de nature. On ne connaît pas vraiment son état d’âme, à aucune phase de ses réincarnations, il ne nous invite pas à son personnage intérieur. Hugo n’est pas Dostoïevski, ce qu’il dit de plus éloquent est encore dans ce passage : « Jean Valjean avait cela de particulier qu’on pouvait dire qu’il avait deux besaces ; dans l’une il avait les pensées d’un saint, dans l’autre les redoutables talents d’un forçat. Il fouillait dans l’une et dans l’autre, selon l’occasion. » On devine ses tourments, on n’est pas convié à son intérieur. Il reste d’un « sinistre mutisme ». Hugo même n’avait pas accès à son âme : c’était normal, c’était la sienne – sans le passé de galérien. On ne trouve dans son portrait rien des remous des autres personnages. Valjean ne s’ouvre vraiment que dans ses aveux à Marius au lendemain de la nuit nuptiale : « Pour vivre, autrefois, j’ai volé un pain ; aujourd’hui, pour vivre, je ne veux pas voler un nom. » Hugo voit en Valjean « un homme précipice ». Il reconnaît : « Jean Valjean était dans les ténèbres ; il souffrait dans les ténèbres ; il haïssait dans les ténèbres […]. Il vivait habituellement dans cette ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. » Hugo doit accompagner le lecteur partout, on aurait tant aimé qu’il lui lâche un peu la bride et le laisse lire en pointillé.

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Malgré les récits de Valjean, Cosette, Gavroche… celui des méfaits et des malices des Thénardier, on ne sait comment prendre ce livre. Ce n’est pas un roman, encore moins une saga ; ce n’est pas un essai, encore moins un traité. Hugo ne nous épargne rien. Tout est prétexte à des considérations. Sur la misère, sur la conscience, sur la justice, sur Dieu… sur l’amour qu’il situe au cœur de sa création. C’est lui qui révèle tout, sans lui on se dessèche. C’est l’agent universel : « O joie des oiseaux ! c’est parce qu’ils ont le nid qu’ils ont le chant. » Rien de sexuel, rien de charnel. Un amour somme toute puéril, tel qu’il se rencontre dans l’adolescence, se perpétue comme adolescence de l’esprit et de la vie. L’amour entre des âmes, l’amour des âmes. Bien sûr l’amour agissant de Dieu à l’œuvre partout dans cette création qui tomberait en ruine si elle venait à perdre son amour : « S’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. » L’amour entre Cosette et Marius est trop banal pour charmer, on en trouve davantage dans celui d’Eponine pour Marius et dans celui que nourrit Valjean pour Cosette. Hugo n’en était pas moins un grand amoureux pour nous laisser des passages indépassables sur la présence féminine : « Avoir continuellement à ses côtés une femme, une fille, une sœur, un être charmant, qui est là parce que vous avez besoin d’elle et parce qu’elle ne peut se passer de vous, se savoir indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu’elle nous donne, et se dire : puisqu’elle me consacre tout son temps, c’est que j’ai tout son cœur ; voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d’un être dans l’éclipse d’un monde, percevoir le frôlement d’une robe comme un bruit d’ailes, l’entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu’on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir d’autant plus puissant qu’on est plus infirme, devenir dans l’obscurité, et par l’obscurité, l’astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités égalent celle-là. » C’est l’amour nuptial, étendu sur une vie, qui chercherait ailleurs ses exutoires sexuels.

Hugo se montre, dans ce livre aussi, un partisan inconditionnel du Progrès, censé tout résoudre : « Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c’est, d’un bout à l’autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au bien, de l’injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l’appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de l’enfer au ciel, du néant à Dieu. » Il se pose en philosophe social chargé d’ausculter la civilisation et la guérir en cultivant les lumières. Ses thèses sur la misère et sur la lutte pour l’éradiquer séduisent. Elles n’en sont pas moins incantatoires, celles d’une belle âme desservie, sur ce point, par sa verve poétique à laquelle il ne cesse de céder : « Si la nature s’appelle providence, la société doit s’appeler prévoyance. » Il mise sur l’éducation : « Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux, voilà le but. C’est pourquoi nous crions : enseignement ! science ! Apprendre à lire, c’est allumer du feu ; toute syllabe épelée étincelle. » Sa philosophie prend volontiers des accents poétiques. Les tableaux sont si lumineusement reconstitués qu’on les range sous le registre de la littérature plutôt que de la critique sociale. On ne parle pas de lui comme d’un Diderot, un Voltaire ou un Rousseau. Il n’avait rien à chercher du côté de la philosophie qu’il savait abstruse, il était assez philosophe pour ne pas s’encombrer de philosophie : « Il vivait avec ironie. » Il a des formules percutantes pour expédier les débats comme « le scepticisme, cette carie de l’intelligence… » Ca ne veut rien dire, ça veut tout dire. On raconte l’histoire de Cosette – somme toute une gentille créature – davantage qu’on ne s’attarde à ses thèses sur l’argot comme misère du langage. C’est une poétique de la vie humaine qu’il nous propose, de la naissance à la mort, par ses retours et ses détours. C’était comme si la vie lui soufflait ses légendes : « Comme la maladie improvise la vieillesse. »

Sa philosophie sociale se tressait autour de son credo religieux. Ce n’est pas Pascal, encore moins un maître d’église, ça n’en donne pas moins une sensibilité religieuse : « Il prenait le sentier qui abrège l’évangile. » Sa veine socio-chrétienne est inspirée de Vincent de Paul qui allie la liberté au service, du moins dans le cas des sœurs : « Elles n’auront pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu’une chambre de louage, pour chapelle que l’église de leur paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l’obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la modestie. » Ce christianisme a bel et bien existé et il était porté par des cohortes de curés et de sœurs, plus dévoués les uns que les autres, liés par une piété qui infusait la société. Son tableau du couvent du Petit Picpus où Valjean et Cosette trouvent refuge témoigne de l’intérêt de Hugo pour les mœurs chrétiennes davantage que pour ses dogmes. Il ne les célèbre pas, il en rit. Son parallèle entre le bagne et le couvent est plus sournois qu’acerbe : « Dans le premier, on n’était enchaîné que par des chaînes ; dans l’autre, on était enchaîné par sa foi. » Il conclut sa longue digression par ces phrases : « Nous ne comprenons pas tout, mais nous n’insultons rien. Nous sommes à égale distance de l’hosanna de Joseph de Maistre qui aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu’à railler le crucifix. » Il n’en écrivait pas moins sur du papier de bure. Son récit sur l’évêque de Digne, personnage exemplaire à tous égards, ne serait rien moins qu’un nouvel Evangile dont le christianisme serait plus grisant que dogmatique : « Le péché est une gravitation. » On plie, on tombe à genoux, on prie. Du côté des petits, des pauvres, des enfants, des femmes… du côté de la France : « Le peuple… n’entend pas malice aux actions saintes. » C’est bel et bien un livre sur la religion : « Ce livre est un drame dont le premier personnage est l’infini. L’homme est le second. » Or c’est ce qui reste le moins de lui et l’on s’attache davantage aux déboires de Valjean et de Cosette. Il a peut-être voulu poser, en passant, les fondements d’une religion chrétienne post ecclésiastique. Chacun nait avec une âme divine. Soit elle est cultivée, soit elle est brimée. Par la société, les inégalités, les injustices. Ce serait rousseauiste sinon que le Dieu chrétien remplace la nature. Ce serait même un récit christique puisque Valjean se présente comme une réincarnation du Christ. Ses tourments participent de ceux du Christ. Hugo conclut le long chapitre où Valjean se mesure au dilemme de se dénoncer, au sacrifice son rang, pour sauver Champmathieu : « Dix-huit cents ans avant cet homme infortuné, l’être mystérieux, en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l’humanité, avait aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l’infini, longtemps écarté de la main l’effrayant calice ruisselant d’ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d’étoiles. »

Photo : Émile Bayard, L'enlèvement de Cosette