The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : WILLIAM SHAKESPEARE, HAMLET (1600)

C’est le concentré dans une même pièce de tout ce que le théâtre humain proposerait, dont des considérations sur le théâtre : Hamlet : les comédiens donnent « la chronique, le résumé des temps », et il précise : « Mieux vaudrait pour vous, je vous assure à une méchante épitaphe après votre mort – que leur blâme pendant votre vie. » Le manège politique. La scélératesse. La vengeance. L’amour. Le sens de la vie. On reste interdit devant ce talent à résumer dans une phrase ou une interrogation, qui seraient autant d’exergues, une problématique qui réclamerait des traités. Sans lester son texte de considérations humanistes, sans donner des leçons de morale. Il ne charge ni l’homme ni le monde, et c’est cette lucidité, sans considération pour les sermons et les prêches, qui garantit l’immortalité de Shakespeare : « Notre époque est détraquée. Maudite fatalité ! – que je ne sois jamais né pour le remettre en ordre. » C’est l’éternel humain dont Shakespeare ne se laisse distraire par rien, ni par des considérations religieuses ni philosophiques. Sinon de rares intuitions comme celle que chacun aurait un vice qui contaminerait ses vertus : « Un atome d’impureté – ruine souvent la plus noble substance – par son alliage dégradant. » Sur la peur de la mort aussi, qui ne maintient en vie que parce que l’on ne sait ce qu’elle réserve et si l’on ne passe pas sa mort à rêver : « C’est cette réflexion qui nous vaut la calamité d’une si longue existence. » Tout cela sans se départir d’une certaine veine sardonique qui serait celle d’un cabotin : « Il faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice avant de la téter. »
Le récit est une sordide intrigue de palais. En assassinant le roi du Danemark et en épousant sa veuve, son frère hérite de son trône et de son lit. Hamlet est visité par l’esprit de son père qui le presse de le venger. Il se tourmente également de la promptitude avec laquelle sa mère s’est remariée et qui plus est avec le meurtrier de son père : « Les viandes cuites pour les funérailles – ont été servies froides sur les tables du mariage. » Ce n’est qu’à la fin qu’il formule clairement son grief contre son oncle et beau-père, « celui qui a tué mon père et fait de ma mère une putain ». La mère reconnaît qu’une veuve ne se remarie pas sans trahir son mari. Ce sont de vils intérêts, et non l’amour, qui commandent ce genre de mariage : « Je donne une seconde fois la mort à mon seigneur, Quand un second époux m’embrasse dans mon lit. » Les engagements les plus sacrés sont abolis par les retournements des passions : « Nos volontés et nos destinées courent tellement en sens contraires, Que nos projets sont toujours renversés. » C’est la raison qui prostitue le désir et non le contraire. En chargeant avant de mourir Horatio, son fidèle confident, de raconter son histoire, Hamlet- Shakespeare en fait le bonimenteur de sa pièce : « Alors vous entendrez parler – d’actes charnels, sanglants, contre nature ; – d’accidents expiatoires, de meurtres fortuits ; – de morts causées par la perfidie ou par force majeure, – et, pour dénouement, de complots retombés par méprise – sur la tête des auteurs. »
Hamlet recourt à un stratagème théâtral pour s’assurer qu’il n’est pas induit en erreur par son esprit et que son père a bel et bien été assassiné par son frère. Il demande aux comédiens d’une troupe de passage au palais d’intercaler dans leur texte un passage qui mettrait le roi face à son crime : « Cette pièce est la chose où j’attraperai la conscience du roi. » Ce serait l’occasion pour Shakespeare de restituer les vertus de révélation du théâtre. Hamlet mise sur les comédiens pour s’assurer de la félonie du roi. Il s’improvise metteur en scène, leur donnant ses instructions : « Ne sciez pas trop l’air ainsi, avec votre bras ; mais usez de tout sobrement. » Il conseille la modération jusque dans l’expression de la passion : « Cela me blesse d’entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, voire en haillons, et fendre les oreilles de la galerie qui généralement n’apprécie qu’une pantomime incompréhensible et le bruit. » Il recommande le discernement, l’accord entre la parole et l’action, et dissuade l’excès pour conserver au théâtre son rôle de « miroir de la nature ». On trouve pourtant un côté contusionné au jeu des acteurs dans les différentes adaptations sur youtube. Ce n’est pas dans toutes les pièces, il est vrai, qu’un acteur parle à un crâne et qui plus est celui d’un bouffon. Cette pièce n’est ni plus ni moins philosophique qu’une autre dans le répertoire de Shakespeare même si toute une postérité a été séduite par le « Etre ou ne pas être, voilà le problème ». Les commentateurs omettent de signaler que cette célèbre phrase ouvre la tirade que Hamlet sert à Ofélia pour simuler son dérangement d’esprit et en convaincre le roi et non d’une tirade philosophique.
Le personnage de Polonius est une petite merveille. Il participe du premier ministre, de l’intendant général, du régisseur du théâtre, du bouffon : Hamlet : « Ce grand bambin que vous voyez là, n’est pas encore hors de ses langes. » Il a tous les traits du courtisan obséquieux. Victor Hugo en parle comme d’un « philosophe retombé en enfance ». Il n’arrête pas de surenchérir, si brouillon qu’il répand un sillage de truculence. Lui aussi reprendrait les considérations de Shakespeare tant sur la comédie, dont il donne une satire, que sur la nature humaine : « Ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comico-historique ; pièces sans divisions ou poèmes sans limites. » C’est lui qui colporte la folie de Hamlet, la met sur le compte de ses déboires amoureux avec sa fille Ofélia, interdit à celle-ci de le voir, et se propose pour suivre l’entretien de Hamlet et de sa mère au cours duquel il est abattu par ce dernier. C’est son fils Laërte qui, souhaitant venger sa mort et celle de sa sœur, devenue folle pour de bon avant de se laisser aller à sa mort, n’a de cesse de provoquer Hamlet en duel. On regrette presque que celui-ci ait dû le trucider, il nous manque.
On ne sait si Hamlet est dérangé ou simule le dérangement pour se protéger. On s’interroge sur le sort que lui réserve Shakespeare. Plutôt que de le placer sur le trône, il décide de le tuer. Peut-être parce qu’il était trop débile – ou noble – pour devenir le roi d’un royaume pourri, peut-être parce qu’il ne simulait pas tant d’être fou qu’il l’était. Il n’arrête pas de trucider les autres personnages. Polonius parce qu’il écoutait derrière un rideau. Ofélia dont il provoque la folie et le suicide par de sots comportements après l’avoir invitée, on ne sait dans quel accès de sarcasme théâtral, de se retirer : « Va dans un couvent ! » Guildenstern et Rosencrantz dont il scelle la mort pour mieux se venger de leur trahison. Laërte pour couronner le tout. La question critique resterait : « Hamlet est-il fou ou non ? » On ne sait quand il simule de l’être et quand il cède à la mélancolie, à la grivoiserie ou à la vengeance. On ne simule pas d’être fou si on ne l’est pas un peu. Sinon on ne comprendrait ni sa relation avec Ofelia ni avec Laërte. On ne comprendrait pas ce passage où il présente ses excuses à Laërte : « Si j’ai fait quelque chose – qui ait pu irriter votre caractère, votre honneur, – votre susceptibilité, je le proclame ici acte de folie. – Est-ce Hamlet qui a offensé Laërte ? Ce n’a jamais été Hamlet. – Si Hamlet est enlevé à lui-même, – et si, n’étant plus lui-même, il offense Laërte, – alors, ce n’est pas Hamlet qui agit : Hamlet renie l’acte. – Qui agit donc ? sa folie. S’il en est ainsi, – Hamlet est du parti des offensés, – le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi. » Si c’est une pièce sur le sens de la vie, elle en désespère par et dans la folie, qu’elle soit réelle ou simulée. Ofélia, victime de la simulation d’amour de Hamlet, succombe à la folie. On sait la prédilection de Shakespeare pour l’hécatombe comme conclusion. Heureusement que nous avons un salut des acteurs qui resuscite les personnages et les réconcilie, ils se tiennent même par la main devant le rideau ou derrière-lui, et c’est ce rideau qui, aujourd’hui autant qu’hier, démarquerait le théâtre du récit…
Illustration : Eugène Delacroix

