NOTE DE LECTURE : WILLIAM SHAKESPEARE, LE MARCHAND DE VENISE (1600)

13 Jun 2021 NOTE DE LECTURE : WILLIAM SHAKESPEARE, LE MARCHAND DE VENISE (1600)
Posted by Author Ami Bouganim

Portia est une femme de caractère, jeune, belle et intelligente. Elle ne croit pas aux sermons, aux siens encore moins qu’à ceux des autres : « S’il était aussi aisé de faire qu’il l’est de connaître ce qu’il est bon à faire… » Elle ne veut ni du prince de Naples qui passe à ses yeux pour un animal ni du comte Palatin qui est si triste qu’il menace de devenir un « philosophe larmoyant », et elle écarte les autres soupirants dont elle brosse des portraits mordants. Elle est liée par l’étrange loterie de son père qui lui prescrit de prendre comme mari celui qui choisirait parmi trois coffres – l’un rempli d’or, le second d’argent et le troisième de plomb – celui recelant son portrait. Le coffre en or, qu’ouvre le prince du Maroc, recèle « un squelette et dans le creux de son œil un rouleau de papier ». Celui en argent recèle « la figure d’un idiot qui cligne de l’œil et présente un papier ».

Bassanio, gentilhomme vénitien, veut se rendre à Belmont pour tenter sa chance. Souhaitant emprunter la somme dont il a besoin pour entreprendre ses démarches, il s’adresse à Antonio, un marchand davantage porté aux langueurs de Venise qu’à ses gaietés et à ses simagrées. Comme il souhaite encourager son jeune protégé et que toute sa fortune est engagée des des vaisseaux qui doivent rentrer incessamment, il se tourne vers Shylock qu’il n’a cessé d’humilier. C’est l’incarnation du Juif fourbe qui invoque les Ecritures pour légitimer ses pratiques usuraires. Celui-ci se saisit de l’occasion pour prendre sa revanche contre son ennemi. Ce n’est pas un pourcentage qu’il réclame de son débiteur, en cas de non remboursement, mais un morceau de sa chair : « Nous stipulerons qu’en ce que vous ne me rendiez pas, à tels jour et lieu désignés, la somme ou les sommes exprimés dans l’acte, vous serez condamné à me payer une livre juste de votre bonne chair, coupée sur telle partie du corps qu’il me plaira choisir. »

À Belmont, guidé par Portia, Bassanio choisit le bon coffret. Ils viennent de se marier, ainsi que leurs amis Gratiano et Nerissa, la suivante de Portia, qu’ils reçoivent une lettre leur apprenant qu’Antonio a perdu ses bateaux et qu’il est poursuivi par Shylock qui réclame le strict respect de sa lettre de créance. Le Juif se montre d’autant plus intransigeant que sa fille Jessica a quitté la maison paternelle, emportant une partie de ses richesses, pour se convertir et épouser Lorenzo, un ami de Bassanio. Bassanio et Gratiano retournent à Venise pour soutirer Antonio aux noirs desseins de Shylock grâce à l'argent prêté par Portia. Celle-ci et Nerissa confient par ailleurs à leurs époux des bagues en gages d’amour, leur arrachant le serment de ne s’en défaire à aucun prix, et se rendent également à Venise, à l’insu de leurs époux, déguisées respectivement en juriste et en clerc.

A Venise, Shylock traîne Antonio devant le doge. Le Juif rejette l'offre de Bassanio de lui rembourser le double de la somme empruntée en échange de la dette d’Antonio et persiste à exiger sa livre de chair. Le doge, respectueux des contrats qui garantissent l’activité commerciale de Venise, souhaitant néanmoins soutirer Antonio à l’odieuse réclamation de Shylock, se tourne vers les juristes. Balthazar, jeune « docteur de la Loi », n’est autre que Portia déguisée, son clerc que Nerissa. Portia exhorte vainement Shylock à la pitié. Mais ce dernier s'obstine et la Cour l'autorise à prélever sa livre de chair. On se résout à l'amputation à la cuisse, mais le diable de Juif exige de prélever le cœur même d'Antonio.

Au moment où Shylock se dispose à perpétrer son crime, Portia observe que le contrat spécifie une livre de chair, ni plus ni moins – et qu’une goutte de sang, versée avec le prélèvement du cœur, mettrait Shylock en défaut. Celui-ci accepte le remboursement en argent et Portia enfonce le clou en rappelant qu'il y a renoncé et que, pour sa tentative d'assassinat sur Antonio, ses propriétés seront confisquées et que le sort statuera sur son sort. Celui-ci gracie Shylock et un compromis est trouvé grâce à la bienveillance générale à son égard. Bassanio ne reconnaît pas Portia et pour remercier le « docteur de la Loi » d'avoir sauvé son ami, il lui propose de lui offrir ce qu'il voudra. Balthazar-Portia refuse mais devant son insistance, lui demande son anneau et ses gants ; il remet ses gants sans hésitation, mais refuse de donner l'anneau, gage d’amour. Il doit céder, imité par Gratiano. De retour à Belmont, Portia et Nerissa réclament de leurs époux les bagues qu’elles leur ont soutirées en échange de leurs prestations juridiques. Elles font mine de se fâcher. En définitive, tous se réconcilient avec des excuses et de nouveaux serments et tout finit bien lorsqu’Antonio apprend que ses navires sont arrivés à bon port.

Ce n’est pas le meilleur de Shakespeare dont la grandeur, on doit en convenir, n’est pas tant dans son talent de scénariste que dans les problématiques qu’il soulève et dans les portraits de personnages entrés dans la galerie littéraire de l’humanité. Les dernières scènes de « Roméo et Juliette » donnaient la mesure de son incompétence à dénouer ce qu’il convient désormais de désigner comme « le drame des drames d’amour ». « Le Marchand de Venise » est davantage une comédie vénitienne qu’une tragédie anglaise. Sa lourdeur perce dans des remarques du genre de Gratiano quand Nerissa lui remet la bague : « Serions-nous déjà cocus avant de mériter de l’être ? ». Elle ne connaît pas le traitement philosophico-dramaturgique qui se rencontre dans les grandes œuvres de Shakespeare. On doit s’accrocher pour se retrouver dans la cohue des amis dont on ne sent pas l’intérêt, sinon que les jeunes et fringants Vénitiens lui fournissent le chœur dont il a besoin dans ses pièces (le bouffon dans « Le Roi Lear », les sorcières dans « Macbeth ») pour émettre les pensées les plus percutantes. On doit lire attentivement le texte pour trouver des pépites du genre : « Il y a une espèce de gens dont le visage se boursoufle au dehors […], et qui se tiennent dans une immobilité volontaire pour se parer d’une réputation de sagesse, de gravité, de profondeur d’esprit, et qui semblent vous dire : « Monsieur, je suis un oracle ; quand j’ouvre la bouche, empêchez qu’un chien n’aboie. » » Mais c’est vrai, cette pièce est destinée aux planches ou, encore mieux, à l’écran, pas à la lecture. Elle réclame sa mise en scène et c’est l’ingéniosité du réalisateur, polissant les procédés, plutôt cheap, de Shakespeare, qui détermine sa grandeur ou sa banalité.

Le personnage le plus intéressant est encore Shylock – au nom très anglais – qui incarne le Juif cupide, vicieux, odieux. Il fait le succès de cette pièce qu’on a longtemps joué sous le titre du « Juif de Venise ». Le Juif détonne, intrigue, déchaîne les passions. C’est une figure du théâtre humain occidental depuis qu’il s’entête et persiste à ne pas reconnaître le Messie qu’il attend. On recourt à ses services, on le désigne comme bouc émissaire, on lui attribue les pires crimes et turpitudes. C’est le hors-humanité plutôt que le paria dans une société qui se scandalise de son irréductibilité. Depuis qu’il s’est donné un Etat, pour sauver ce qui peut encore l’être de ses restes et de ses mœurs, c’est son Etat qui dissone dans le concert des nations et l’on ne sait ce qui dans les critiques qui sont dirigées contre lui participent de la haine rituelle du Juif et ce qui relève du débat autour des circonstances de sa création et du cortège des drames dont s’accompagne sa résistance militaire et sa paradoxale… irréductibilité internationaliste.

Shylock incarne le Juif tel qu’il paraissait dans l’imaginaire anglais à cette période. Shakespeare semble d’ailleurs postuler une « disposition, maîtresse de nos passions » qui « influe souverainement sur les goûts et les dégoûts de l’homme ». C’est le portrait de l’usurier qui ne recule devant rien pour assouvir sa vengeance et qui n’est réhabilité que par la trahison de sa fille qui épouse un jeune chrétien non sans avoir dépouillé son père. Tout le débat autour de l’antisémitisme ou du contre antisémitisme de Shakespeare est oiseux. Shakespeare était antisémite dans l’air du temps. Comme chacun, comme tout le monde. Il ne serait blanchi ni par ceux qui croient déceler dans sa pièce une parodie de l’antisémitisme ni par les analyses pointues d’une pièce plus artificielle que savamment conçue. S’il est un argument pour le blanchir, il est dans ces célèbres mots qu’il met dans la bouche de Shylock :

« Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l'affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les Chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? »

Sitôt qu’un magazine français perd des lecteurs, il consacre un numéro spécial aux Juifs ; sitôt qu’un animateur de télé constate une baisse d’audience, il convoque sur son plateau un intellectuel juif ou un homme lige d’Israël ; sitôt qu’on cherche un bouc émissaire on le trouve parmi les Juifs. – C’est quoi cette histoire ? – C’est l’antisémitisme. – C’est-à-dire ? – Seuls les Juifs seraient à même d’en cerner les ressorts, intérieurs autant qu’extérieurs, et de se prononcer sur eux. Or ils sont si pris par leur combat contre la haine qu’on leur voue qu’ils ne peuvent se permettre le loisir de s’improviser critiques du théâtre humain. Shylock ne montre pas le sens de l’humour requis du Juif pour mieux assurer son service en ce monde. Shakespeare en montrerait davantage que lui…

Photo : Shylock et Jessica, Maurycy Gottlied (1876)