NOTE DE LECTURE : WILLIAM SHAKESPEARE, MACBETH (1623)

1 Feb 2022 NOTE DE LECTURE : WILLIAM SHAKESPEARE, MACBETH (1623)
Posted by Author Ami Bouganim

Duncan, le roi d’Ecosse, donne le titre d’un comte qui a trahi au général Macbeth, connu pour sa loyauté et son courage. Il désigne par ailleurs Malcom comme son héritier. Or Macbeth serait de ceux qui inclinent à s’en remettre pour leur destin à ce que des sorcières (des astrologues, des devins, des commentateurs ou plus prosaïquement des éminences grises) lui prédisent. Quand elles lui révèlent qu'il deviendra roi, il se montre d’abord plus loyal, se désolant de la disparition de son monarque, que convaincu : « Pourquoi dois-je céder à l'idée dont l'image d'honneur hérisse mes cheveux ? » C’est Lady Macbeth qui, prétextant les prédictions, l’incite à tuer le roi alors qu’il l’accueille sous son toit. Incarnation de la femme ambitieuse, tentatrice et perfide, elle le pousse à la trahison et nulle part sa virulence n’atteint à la cruauté comme dans les propos qu’elle tient pour convaincre son mari : « J’ai allaité, et je sais combien il est doux d’aimer le petit enfant qui me tette ; eh bien ! au moment où il me souriait, j’aurais arraché ma mamelle de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l’avais juré comme vous avez juré… » Duncan est poignardé, ses gardes sont enivrés, barbouillés de sang et accusés du crime. Simulant la douleur, Macbeth s’empresse de les achever pour les empêcher de protester de leur innocence.

Flairant le complot, redoutant qu’il ne se tourne contre eux, Malcom et son frère fuient respectivement en Angleterre et en Irlande s’attirant des soupçons de parricide. Macbeth est couronné et toujours sous l’ascendant des prédictions des sorcières, il trame la perte de Banquo, un autre général de Duncan, qui risque de le démasquer, et de son fils. Il n’arrive à faire assassiner que le premier et, pris de regrets, rongé de remords, se tourmentant de son échec partiel, il succombe à des hallucinations… shakespeariennes. Lors du banquet, il convoque le fantôme de Banquo, l’installe à sa place et se lance dans une diatribe qui laisse les convives pantois. Prétextant un délire chez son mari, Lady Macbeth fait évacuer la salle. Macbeth se rend auprès des trois sorcières pour être rassuré sur son avenir. Elles ont toutes sortes de visions et de prédictions. Elles le mettent en garde contre Macduff, le Thane de Fife, qui le premier a découvert la dépouille de Duncan et qui soupçonne Macbeth d’être l’auteur du crime. Plutôt que d’assister au sacre, Macduff gagne à son tour l’Angleterre. Macbeth ordonne de saisir ses biens et fait assassiner sa femme et son fils. Lady Macbeth aussi succombe à la frénésie shakespearienne. Elle a des accès de somnambulisme où elle écrit des missives et se lave les mains tous les quarts d’heure, ce qui inspire ce diagnostic au médecin de la cour : « Des actions contre nature produisent des désordres contre nature. »

En Angleterre, Macduff apprend la mort des siens et jure de se venger. Il rallie l'armée levée par Malcolm. La noblesse écossaise, épouvantée par la tyrannie et la violence de Macbeth, apporte son soutien au prétendant. Les soldats marchent sur son château en se dissimulant sous des branches d'arbres. Sur ce Macbeth apprend que sa femme s'est suicidée, sombre dans la mélancolie et se prend à méditer sur le caractère éphémère et dénué de sens de l'existence. Galvanisé par les prédictions des sorcières, qui l’ont assuré qu’« aucun homme né d'une femme » ne pourra l’atteindre, il fortifie son château. Dans la bataille, face à Macduff, il est toujours convaincu de son invincibilité. Or Macduff lui dévoile qu’il n’est pas « né d’une femme » mais par… césarienne (c’est le genre d’artifice auquel Shakespeare recourt volontiers), brandit la tête de Macbeth et Malcolm invite l'assemblée à assister à son couronnement.

La pièce reprend, nonobstant des remaniements, la version de faits historiques qui se seraient déroulés au XIe siècle et qui ont été consignés par nombre de chroniqueurs. Cette pièce aussi porte sur le pouvoir. Les intrigues, les luttes, les trahisons, les complots. Ce n’est pas par hasard que Dieu est absent, de même que le droit divin qui légitimait le pouvoir royal. Les Evangiles sont à peine évoquées. Ce récit sur le pouvoir pour le pouvoir tourne à celui sur la paranoïa que procure la crainte de le perdre : plus on s’enfonce dans la lutte pour l’acquérir et plus on commet des crimes pour le conserver contre toutes les menaces réelles ou virtuelles. Macbeth est davantage manipulé par sa femme qu’acteur de ses ambitions et de ses crimes. Sa mélancolie serait volontiers shakespearienne, agissant malgré le non-sens d’une vie qui se livre et se perd, comme dans et pour un vers, dans et pour une réplique : « Il est mort en homme qui s’est étudié, en mourant, à laisser échapper la plus chère de ses possessions comme une bagatelle sans importance. » Le bail de chacun sur terre étant provisoire, la vie ne serait qu’un « accès de fièvre ».

On a longuement commenté le rôle des trois sorcières, « sœurs du Destin ». Elles évoquent les Moires grecques ou les Parques romaines qui président à la destinée humaine, représentées par-ci par-là comme des fileuses tissant la vie des hommes. Shakespeare semble en proposer une parodie, plus délurées que fatales, plus sorcières que prophétesses, plus portées à commercer avec le mal qu’avec le bien. Elles lisent et insinuent le destin, à la manière des thérapeutes modernes, plus qu’elles ne le déterminent – sur un mode bien moins grave et plus fantasque que les thérapeutes. Elles participent des sorcières du Moyen Âge, des voyantes de nos jours. Dans son génie théâtral Shakespeare fait d’elles le chœur qui orchestre l’action – du moins celle de Macbeth dont elles seraient les mauvais génies. Hécate, « la souveraine des enchantements, habile maîtresse de tout mal », leur reproche de ne pas avoir demandé et obtenu d’autorisation de commercer avec Macbeth par énigmes et prédictions. Quand elles paraissent autour de leur chaudron, on ne sait si on doit rire ou se désoler de leur puérilité. Les condiments qui entrent dans leur soupe magique livrent la recette de la sorcellerie : un œil de lézard, un pied de grenouille, le duvet d’une chauve-souris… et jusqu’à du « foie de juif blasphémateur », « un nez de Turc » et le « doigt de l’enfant d’une fille de joie mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant ». Elles se proposent de préparer « un charme puissant en désordre » au cri de : « Bouillez et écumez comme un bouillon d’enfer. » Shakespeare ne renchérit sur ce bouillon que pour mieux railler la pratique de la sorcellerie et se moquer de Macbeth qui s’en remet, non moins que certains dirigeants de nos jours, à des voyants, des marabouts, des psy patentés. C’est plutôt imagé comme pièce, les scènes de violence autant que celles de : « … à qui il n’a pas donné la poignée de mains ni dit adieu, qu’il ne l’eût décousu du nombril à la mâchoire. » Shakespeare se remarque là encore par son génie pour la métaphore : « Nobles seigneurs, vos services sont consignés dans un registre dont chaque jour je tournerai la feuille pour les relire. »

L’activité politique prendrait immanquablement une tournure théâtrale. On ne résiste pas longtemps à ses bonnes intentions, on doit acquérir la rouerie que réclame la scène publique. Le peuple en sort toujours dupe, il paie pour les frasques des dirigeants. Ca ne dure pas le temps d’une représentation dans une salle de spectacle mais toute une législature sinon la période illimitée d’une terreur. Tout vertueux qu’un dirigeant soit le sang n’est pas loin. Les politiciens se doubleraient de grands acteurs, sinon ils descendent de la scène publique, dans les démocraties non moins que dans les dictatures. Les planches sur lesquelles ils s’exhibent seraient plus pourries que celles d’un vulgaire théâtre, avec les psychoses des uns, les paranoïas des autres. Mitterrand a donné à la France sa dernière grande représentation politique, Poutine serait en train de revêtir le costume du tsar, Xi serait en passe de devenir empereur de l’empire du milieu. Sans parler des avortons des médias, que ce soit aux Etats-Unis, en Ukraine ou en France. L’Afrique, elle, est le théâtre de mascarades répétées qui avortent dans des putschs militaires : « Ce sont » pour reprendre Shakespeare, « des temps bien cruels que ceux où nous sommes des traîtres sans nous en douter nous-mêmes. » Les variations de Shakespeare sur l’âme et le visage sont davantage politiques qu’éthiques. Macbeth propose à sa femme de « faire de nos visages des masques pour déguiser nos cœurs ». Les hommes avancent bel et bien masqués. A soi davantage qu’à autrui. Macbeth ne sait pas qui il est, ni le spectateur ni le lecteur, comme frappé par « une étrange infirmité qui n’est rien pour ceux qui me connaissent. » Son épouse le connaîtrait mieux qu’il ne se connaît soi-même, d’autant qu’il croit aux esprits et se croit enchanté « … doutant des équivoques du démon qui ment sous l’apparence de la vérité ». La prédiction des sorcières laissait place à une femme née d’une femme et c’est en effet sa femme qui le perd.

Les dirigeants les plus controversés auraient tous leurs chœurs de mages et de sorcières et leurs cours de courtisans. C’est sans cesse que la légitimité est ébranlée, sans cesse qu’elle est rétablie. On ne suit avec autant d’intérêt l’actualité politique que parce qu’elle entretient le drame continu de l’humanité sur des écrans de télévision. On ne redonnera peut-être plus autant Macbeth au théâtre parce que les scénaristes s’intéresseront davantage au pharaonesque Mitterrand et au tsaresque Poutine pour ne point parler de personnages plus meurtriers, plus matois, plus guignolesques. Cela dit, je n’ai pas entendu dans la bouche de Mitterrand ou de Poutine des considérations qui rivaliseraient avec celles de Macbeth sur l’absurde écoulement du temps dans le dos des acteurs politiques : « Demain, demain, demain, se glisse ainsi à petits pas d’un jour à l’autre, jusqu’à la dernière syllabe du temps inscrit ; et tous nos hier n’ont travaillé, les imbéciles, qu’à abréger le chemin de la mort poudreuse. Eteins-toi, éteins-toi, court flambeau : la vie n’est qu’une ombre qui marche ; elle ressemble à un comédien qui se pavane et s’agite sur le théâtre d’une heure ; après quoi il n’en est plus question ; c’est un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui signifie rien. »