NOTE PHILOSOPHIQUE : HUMANITE ET ROBOTURE

2 Dec 2024 NOTE PHILOSOPHIQUE : HUMANITE ET ROBOTURE
Posted by Author Ami Bouganim

Le principal acquis de l’IA est d’infliger des leçons d’humilité et de réserve à l’homme. Les intellectuels sont invités à marquer une pause dans un radotage qui ne collerait plus à l’accélération technologique des compétences humaines, renforcées en permanence par l’algorithmique, ni ne se situerait dans les perspectives extraterrestres et transhumaines qu’ouvriraient les nouvelles coordonnées interplanétaires que réclamerait la conquête de l’espace. Les médecins sont invités pour leur part à se montrer plus circonspects dans leurs diagnostics et leurs prescriptions et à se brancher aux banques de données qui ne cessent de se multiplier et de croitre. De même pour les autres métiers dont l’exercice repose sur la consultation, la maîtrise de données, de même que sur l’habileté / la précision dans l’accomplissement de tâches. Dans tous les cas, l’IA marque un tournant techno-humain dont l’on ne sait ni ne peut prévoir les répercussions civilisationnelles. Les philosophes seraient si technophobes qu’ils n’auraient pas grand-chose à dire ; les technologues si philosophiquement incultes qu’ils dérailleraient dans tous les sens. Les bouleversements technologiques sont tels qu’une philosophie de la technologie n’en serait qu’à ses balbutiements, peinant pour l’heure à se mettre en place. Nous assistons à un risible amateurisme intellectuel plaidant pour ou contre l’intelligence générale (supérieure) qui se cacherait dans les profondeurs de l’IA assimilée à la légère à la plasticité neuronale telle qu’on la voit se manifester chez un enfant qui se mettrait à parler – sans qu’on ne sache grand-chose à l’incubation et à l’activation grammairiennes de cette activité. Or toute IA – qui mériterait mieux d’être désignée comme combinatoire algorithmique que comme intelligence artificielle –, brasserait-elle des milliards de données à des milliardièmes de secondes, ne montrerait pas cette plasticité. Elle reste analytique, ne s’encombrant ni d’émotions ni de cognitions, sans parler de sensations, d’incubations neuronales ou d’intuitions infra ou extra intellectuelles. On en est à se demander si elle en montrera un jour sans se couvrir de chair et sans nourrir de passions ?

L’IA semble autoriser des combinaisons, des opérations, des prédictions, que des mathématiciens et des linguistes chevronnés n’accompliraient pas en des laps de temps aussi courts. Elle permet d’animer des robots qui soulagent les hommes dans des tâches qui, pour pénibles qu’elles soient, n’en conservent pas moins, pour certaines, un halo artisanal. Cette combinatoire algorithmique reste au rang d’un assistant, elle n’est pas près de s’affranchir du contrôle de ses ingénieurs. La principale menace / promesse reste l’implantation de puces dans les cerveaux, reliées par satellites à toutes sortes de nuages de contrôle, que ce soit à des fins thérapeutiques, policiers, militaires ou politiques, ou pour accroître des compétences permettant d’agir mentalement sur autrui ou de s’acquitter de tâches techniques à distance.

L’escroquerie de l’IA – dont la figure emblématique reste Sam Altman, Musk n’étant qu’un cas clinique passionnant et hallucinant qui mérite assurément d’être exilé et suivi sur Mars – consiste à procéder à une révision générale des notions les plus courantes – intelligence, conscience, intuition –, les inscrivant dans le contexte de la combinatoire algorithmique au prix de corrections qui dénotent plus d’incurie que de pertinence. Cette révision serait somme toute légitime si elle montrait plus de créativité et de précision, ne s’accompagnait pas de boniments destinés à abuser les marchés, ne recouvrait pas comme un soupçon de crime contre l’humanité. Son développement s’accompagne en effet d’un détournement des problèmes humanitaires les plus pressants pour les promesses d’un progrès qui, si elles étaient réalisées, consacreraient le remplacement de l’humanité, telle que nous la connaissons toujours de nos jours quand elle ne croule pas sous les applications et les virus digitaux, par une roboture qui ne concernerait plus l’homme poétique inventeur de dieux, qu’il soit voué ou non à sa disparition : se doublant souvent de génies escrocs ou stupides, les grands prêtres de l’IA se présenteraient davantage comme des fossoyeurs de l’humanité que comme ses bienfaiteurs. Réussiraient-ils dans leurs desseins que je ne pourrais rallier leur roboture davantage que régresser à la condition de singe, autrement plus attachant que les robots humanoïdes censés remplacer les humains.

Je suis curieux de découvrir le brouillon poétique de l’hymne de Mars que les ingénieurs de l’IA proposeront. On accédera peut-être à cette planète, on la colonisera peut-être, son hymne sera dénué de vibrations humaines. Malgré les tentatives poétiques dans certaines officines algorithmiques, qui ne seraient pas sans évoquer les officines alchimiques, la roboture n’a pas – n’aura pas – de sens poétique, au sens höldérien ou baudelairien du terme. Ce sera sans conteste autre chose, je ne sais quoi.