NOTE PHILOSOPHIQUE : RECHERCHE ET COMPREHENSION

2 Jan 2022 NOTE PHILOSOPHIQUE : RECHERCHE ET COMPREHENSION
Posted by Author Ami Bouganim

Comment philosopher à partir des sciences dites naturelles, que ce soit en leur faveur ou contre elles ? – Quelles conceptions de l’univers recouvrent-elles ou dévoilent-elles ? – Quelles incidences ont-elles sur l’ensemble des questions qui sollicitent l’homme, de Dieu à la Création, de la vie à la mort, de la décence à l’hygiène, de la liberté à la servitude, de la société à la polis ? Les recherches astrophysiques persistent à s’expliciter et à se vulgariser en des termes – être et néant, identité et mouvement, fini et infini, intentionnalité et représentation, nécessité et hasard, transcendance et immanence, masse positive et gravitation attractive – que les sciences ont partiellement ou totalement résiliés. On ne dégage pas une philosophie de la science, telle qu’elle se présente et telle qu’elle est pratiquée, comme cela s’est produit avec la science euclidienne/galiléenne/newtonienne, voire einsteinienne avant que celle-ci ne soit mobilisée dans des recherches astrophysiques de plus en plus audacieuses. Le déphasage entre la science naturelle et la pensée humaine, même la mieux documentée et avertie, est tel que celle-ci rencontre de plus en plus de mal à suivre la découverte et ses applications. Tout juste pressentit-elle ses retombées et encore doit-elle s’entourer de réserves pour ne pas régresser dans de nouveaux mystères ou prendre une veine et une tournure mystagogiques.

Les plus loquaces des vulgarisateurs sont encore ceux qui se sentent obligés de verser un tribut aux cosmogonies du passé, qu’elles soient hindouistes, grecques, bibliques ou... alchimiques. Ils s’enferrent dans des constructions qui trahissent une incorrigible veine cosmogonique. Nous sommes du reste en train d’assister à la prolifération, sous l’égide de maisons d’édition davantage que des universités, d’une nouvelle scolastique qui introduit la science dans le lit de Procuste d’une philosophie qu’elle ne peut plus connaître et dont elle invoque les bribes en guise d’atours rhétoriques. Les vulgarisateurs, qu’ils se recrutent parmi les savants ou non, ne disent rien, ils surenchérissent de métaphores, tant ils sont déroutés par leurs recherches et leurs découvertes. Ce que les plus rigoureux disent trahirait plus de perplexité que de pertinence. Les philosophes littéraires, travaillant sur du texte pour produire du texte, ne trouvent rien à dire sinon à revisiter des thèmes hérités d’Aristote, de Leibnitz ou de Husserl qui ne s’inscrivent pas vraiment dans les nouveaux horizons que déploient la recherche et de la découverte.

J’en suis à penser qu’on ne dégagerait pas de philosophie des sciences astrophysiques telles qu’elles se présentent aujourd’hui parce que leurs découvertes nous frappent de je ne sais quelle cécité philosophique. Que dire sur l’espace-temps et que cela impliquerait-il pour l’homme (qui ne mérite d’être pris en considération que parce que c’est lui qui pose ces questions) ? Que dire de l’expansion-contraction de l’univers ? Que dire de la matière-antimatière ? Que dire des trous noirs si tant est qu’ils existent ? Que dire du vide (éther ?) où se nouent et se dénouent les trames entre les particules dont on n’a jamais dit le dernier mot ? On assiste à une vaste et étrange conversation entre savants qui, concernant ceux qui se piquent de philosophie, produisent des traités qui peinent à répondre à des questions que les sciences excluent de plus en plus de leur champ d’interrogation. Celle du temps, totalement chamboulé, celle de l’origine de l’univers, qu’on tend à écarter comme incongrue, voire celle de la matière pour ne pas parler de l’existence de Dieu autour duquel se brodent de nouvelles cosmogonies. Les seules questions encore légitimes seraient méthodologiques et les plus intéressantes portent sur le statut des mathématiques, leur générativité et le pouvoir de prédictibilité qui est le leur.

Les physiciens, pour ne point parler des philosophes littéraires, n’arrivent pas à se dépêtrer d’une compréhension somme toute mécanique newtonienne dans leurs tentatives de comprendre ou d’expliciter les phénomènes qu’ils décèlent dans l’univers quantique einsteinien. Plutôt que se donner des outils – conceptuels ? – accordés à ce dernier, voire une vision ou même un brouillon – poétiques ? – qui lui correspondraient, ils persistent à recourir à ceux qui font sens dans l’univers newtonien. Or la science moderne recouvrant une ruine des coordonnées de l’univers classique newtonien – où s’explicitent les témoignages des sens et où se tient la compréhension de la réalité, on en vient à des aberrations qui ne sont pas sans évoquer le discours humain sur Dieu, sur son non-être, son au-delà de l’être, ses attributs négatifs et toutes les considérations anthropo-théologiques recouvrant autant de cosmogonies. C’est peut-être signe que malgré que leurs formules mathématiques, leurs observations de fossiles cosmiques, les indices de leurs télescopes et de leurs accélérateurs, conçus et posés dans l’univers newtonien, les penseurs/vulgarisateurs fantasment sur la recherche et la découverte alors qu’on attend d’eux de poser un critère permettant de distinguer entre science et fiction. Ils ne résolvent pas à déclarer : « Ca a été démontré, ça n’a pas été compris pour autant. » Ils ne s’attardent pas à éclaircir la relation entre démonstration et compréhension et à reconnaître que la démonstration de certains phénomènes déborde leur compréhension humaine. Je veux bien croire que l’homme est une paille qui réalise la prouesse de démontrer ce qu’il ne comprend pas, mais encore doit-on se convaincre qu’il ne démontre pas des lubies de laboratoire.

Ce qui me paraît probant c’est que les philosophies du passé radotent davantage qu’elles ne se mesurent aux nouveaux univers des sciences naturelles et que cette cécité menace de mener la philosophie des sciences – plus précisément à partir des sciences – à un cul-de-sac où l’on ne sait que penser. Les plus sages des philosophes se rabattent sur Heidegger et sur Lévinas. Les uns pour dénoncer la logistique des sciences qui se retournerait contre les humains, les autres pour célébrer leurs pouvoirs de désenchantement et de désensorcellement. Les premiers réhabilitent les poètes – mais encore doivent-ils composer avec la science et non se bercer de l’illusion de rétablir des univers résiliés ; les seconds les prophètes (les saints) – mais encore doivent-ils modérer leurs ardeurs surhumanistes…