NOTE PHILOSOPHIQUE : UNE GRAMMAIRE GENERALE

3 Jun 2024 NOTE PHILOSOPHIQUE : UNE GRAMMAIRE GENERALE
Posted by Author Ami Bouganim

On s’accorde à voir dans la grammaire le ressort générant indéfiniment le langage à partir d’un nombre limité de signes et de règles. Or malgré la presse philosophique que lui garantissent les recherches linguistiques on ne sait pas grand-chose sur elle sinon qu’elle enclenche la parole, lui sert de moteur, d’aiguilleur, de pro-ducteur. On ne sait si elle réalise un potentiel organique inné ni comment elle se déclenche, s’alimente, se sophistique, dégénère dans la vieillesse. Pourtant, c’est le ressort le plus déterminant de la parole-langage, voire de la pensée qui l’accompagne sans qu’on sache dire si elle lui est concomitante, la précède ou lui succède. Quand Chomsky parle, pense-t-il qu’il parle ? – Il semblerait dire ce qu’il pense qu’il dit et il ne penserait pas sans l’assurance de maîtriser sa pensée alors que tout semble indiquer que c’est la pensée et la parole qui le dominent, plus turgescentes que délibérées. La grammaire linguistique serait – comparaison contestable ? – aussi occulte que l’âme dont on postule la présence sans se prononcer sur sa nature : de même que sans grammaire on ne parlerait pas, de même sans âme on ne vivrait pas. Les manuels scolaires de « grammaire », de même que les traités de linguistique empirique descriptive, seraient au langage ce que les manuels chimiques-génétiques sont à la vie. On ne s’attarde au potentiel de générativité de la grammaire linguistique que pour s’en émerveiller et je crains que les recherches sur le cerveau n’aient – à ce jour ? – grand-chose à dire sur elle.

La tentation est grande d’écarter les notions de connaissance, de conscience, d’esprit (mind), sur lesquels on ne saurait pas davantage, pour celle de grammaire générale qui semble promise à des découvertes génétiques soutenues par les recherches neurolinguistiques. Elle présenterait le mérite de fournir une troublante et éloquente illustration dans le langage : dans toutes les civilisations, les cultures, les langues s’atteste un phénomène grammatical présidant à l’activité linguistique. Ce serait un « mécanisme », prévisible et imprévisible, déterminé et indéterminé, limité et illimité, débordant toutes les règles, les respectant toutes, tant qu’elle ne s’emballe pas et s’exalte comme dans la poésie, la théologie ou la philosophie. Cette générativité grammaticale se rencontrerait dans la pensée de tous les jours, conforme au sens commun et s’inscrivant dans son univers, alors que les pensées plus complexes, telles qu’elles se rencontrent en philosophie ou dans la théologie, seraient davantage sécrétées que programmées, tant et si bien que ce n’est pas un hasard si la compréhension des sentences philosophiques les plus recherchées réclame un détour – occulté – par le sens commun.

La postulation de cette grammaire, générative s’entend, telle qu’elle s’atteste dans la parole-langage est si séduisante que la tentation est grande de spéculer sur une déclinaison logico-mathématique, à l’œuvre dans l’activité mathématique, une déclinaison musicale, une déclinaison poétique, voire une déclinaison philosophico-théologique. Ces déclinaisons permettraient d’expliquer la dextérité mathématique, la virtuosité musicale, l’incantation poétique, plus litanique qu’innovante, la conceptualisation philosophique, plus compulsive que libre, voire la laborieuse répétitivité de l’expérimentation au laboratoire autant qu’à l’atelier. Dans ce cas, si ces déclinaisons sont avérées, on désignerait par grammatologie générale – dans une acception nouvelle du terme, non violentée, ni par le structuralisme ni par le post structuralisme, ni par l’occultisme textuel ni par l’occultisme phénoménologique ou psychanalytique – une épistémologie générale se déclinant dans les différents domaines de l’activité humaine. La grammatologie poétique dégagerait de syntaxes particulières – celle de Baudelaire, celle de Char, celle de Celan – la grammaire poétique, de même que la grammatologie philosophique dégagerait des syntaxes hégélienne, husserlienne, cassirerienne, une grammaire philosophique. De même qu’une grammaire picturale des syntaxes de Picasso, Klee, Chagall.

Les techniciens de l’intelligence artificielle ne sont pas près de franchir le seuil de plasticité grammaticale que même les linguistes les plus chevronnés ne cernent pas encore pour la simple raison qu’ils sont davantage aiguillés par leur grammaire qu’ils ne l’aiguillent. On n’est pas près de passer du traitement des données à l’émergence d’une pensée créatrice, d’une intelligence analytique et délibérative à une intelligence intuitive. Je ne sais même quelles conditions sont requises pour que s’accomplisse un débordement qualitatif de l’accumulation quantitative ?