NOTES PHILOSOPHIQUES : LE MILLIARDISME DE LA SCIENCE

7 Aug 2022 NOTES PHILOSOPHIQUES : LE MILLIARDISME DE LA SCIENCE
Posted by Author Ami Bouganim

Des vestiges anthropomorphiques collent aux questions dont traitent les savants et que brassent les philosophes des sciences et leurs vulgarisateurs. La plus récurrente : la théorie du Big Bang propose-t-elle une réponse à l’énigme de l’origine de l’univers ? Le monisme que recouvre cette théorie, avec son souci de l’harmonie et son aspiration à l’unité (« craving for unity »), est d’autant plus irrecevable que la théorie se présente, malgré l’unanimité qu’elle semble recueillir, comme un brouillon cosmogonique plus ou moins structurée. On postule des milliards de galaxies, des milliards d’étoiles, des milliards de planètes, des milliards d’années – et l’on ne postule qu’un seul Big Bang. Pourquoi pas deux ? pourquoi pas des milliards ? Pourquoi une expansion de l’univers plutôt qu’une émanation du Big Bang à l’ADN ? Quelque chose cloche, on le devine, on le sent, au point d’attendre la réfutation – inéluctable ? – de la théorie, ne serait-ce que pour autoriser des alternatives charpentées autour de leurs mathématiques respectives, avec leurs propres prédictions et indices. Mais ce n’est peut-être pas tant la théorie du Big Bang qui importe que celle de la relativité générale.

Malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à comprendre, je l’avoue, la recherche astrophysique, ni les thèses sur les particules ni les thèses sur les galaxies. Cela est peut-être dû aux limites de mon intelligence, cela l’est sûrement. Je ne peux m’empêcher de soupçonner les meilleurs vulgarisateurs, pour ne point parler des savants eux-mêmes, de ne pas « comprendre » davantage que moi leurs théories parce que celles-ci seraient au-delà de toute compréhension humaine, quoi qu’on entende par ce terme. Depuis que la recherche sur le sens et le non-sens est passée du paradigme euclidien-newtonien au paradigme einsteinien, elle laisse l’homme de plus en plus interdit (de compréhension). Voire elle ne lui ménage aucune place et ne trouve rien à faire de lui qu’à le séquencer, le traiter, le disséquer, le replâtrer, l’enterrer… et célébrer ses dons pour la recherche. Le revêtir aussi de toutes sortes de béquilles, de lunettes, d’écouteurs. Peut-être aussi le distraire, que ce soit par des prêches ou des concerts. Quel ridicule encourt-on donc pour se bâillonner plutôt que de traiter ces sciences d’a-humaines sinon d’inhumaines ? Ne serait-ce pas requis pour réhabiliter quelque peu les sciences humaines contre les astrophysiciens qui ratureraient, davantage pour le pire que pour le meilleur, le statut et le sort de l’homme sur la planète ? Le savant calcule, bardé de mathématiques et outillé du meilleur de la technologie, il ne cherche pas à comprendre. Sa recherche progresse à tâtons davantage que selon des méthodes précises. Seul le mathématicien pourrait penser la science. Or il ne pense pas même les mathématiques qui donnent la trame de la recherche et de la découverte. Le vulgarisateur tente, lui, de « comprendre » une science qui déborde ses schémas de pensée. Il n’a pas accès aux galaxies qui dépassent son entendement ni aux particules qui ne tombent pas sous ses sens.

La science s’inscrit dans deux perspectives qui seraient complémentaires du point de vue de la Science, antagonistes du point de vue de l’homme : la perspective euclidienne-newtonienne et la perspective einsteinienne. Or si l’une est incluse dans la seconde, en est déductible, elle n’en tranche pas moins pathétiquement avec elle. L’une est à l’aune humaine, l’autre à l’on ne sait laquelle et la tentation est grande de la caractériser de divine (dans le sens hégélien du terme). En tentant d’expliciter les trouvailles de celle-ci – car ce ne serait pas tant des découvertes, quels que soient les indices de « vérité » corroborés grâce à des appareils d’observation conçus pour les prédire – les vulgarisateurs commettent une erreur perspectiviste fondamentale : parler de l’univers einsteinien en termes galiléens-newtoniens ou du moins le présenter à l’homme qui sent et comprend dans l’univers galiléen-newtonien. Or celui-ci ne comprend pas, ne saurait comprendre, et l’ingéniosité phénoménologique que déploient les meilleurs épistémologues ne contribue qu’à doubler l’incompréhension humaine d’une scolastique si sophistiquée qu’elle redouble sa perplexité. On en est à se demander pourquoi la théorie de la relativité générale persiste-t-elle à s’énoncer dans des paramètres qui n’ont de sens que dans et par les théories galiléennes newtoniennes ? En l’occurrence l’espace, le temps, la gravitation ? Pourquoi ne pose-t-elle pas ses propres paramètres et ne s’énonce-t-elle pas dans des termes qui seraient taillés à sa (dé)mesure ? Comme la vitesse de la lumière (en lieu et place de la gravité ?), l’énergie (en lieu et place de la masse ?), la courbure (en lieu et place de l’espace-temps ?), le boson-à-venir (en lieu et place de particule ?), etc. Pourquoi continuer de parler du temps qui, aux échelles auxquelles il est rapporté dans l’univers einsteinien, ne présente visiblement aucun intérêt (ce serait, dans une perspective humaine, la conclusion que recouvre la constante de la vitesse de la lumière) ? La dichotomie entre science euclidienne-newtonienne et science einsteinienne serait constitutive de toutes les autres et réclamerait la révision de nos schémas philosophiques dans tous les domaines, de la théorie de la connaissance à l’éthique et à la religion pour ne pas parler de l’investissement des mentalités et des mœurs par les sciences.

L’astrophysique est probablement la science la plus fantasmagorique et la mieux dotée. Dans leur enthousiasme, les astrophysiciens se plaisent à se pâmer sur la beauté, le sens ou le non-sens de leurs clichés. Pourtant derrière leurs milliards de l’on ne sait plus quoi, ils postulent 95 % de matière noire. – C’est-à-dire ? – Du vide ? Une matière neutre-inconnue ? Une énergie-lumière inconnue ? – Les pires prédicateurs de cette nouvelle kabbale sont encore ceux qui abusent du milliardisme. On ne se consolerait de notre incrédulité scientifique, impensée par l’anthropologie intellectualiste qui court les ondes et les écrans, que parce que l’on soupçonne les chercheurs eux-mêmes, qui ne sont que des hommes, ne « comprennent » pas, ni les odyssées microscopiques ni les odyssées astronomiques. Autrement, ils n’arrêteraient pas de découvrir de nouvelles particules et de nouvelles galaxies qui creusent des trous de plus en plus béants et dissonants dans notre connaissance. L’homme se montre si peu à la hauteur de ses recherches et de ses découvertes qu’il en est pantelant, comblant ses lacunes de notions mystiques comme l’émergence (du vivant, de l’intelligence, de la conscience, de l’intuition…) Quand il se rabat sur la poésie, il donne l’impression de s’attarder du côté de… Hölderlin.