RATURES DE MOGADOR : JADIS, L’HORLOGE

19 Jan 2026 RATURES DE MOGADOR : JADIS, L’HORLOGE
Posted by Author Ami Bouganim

L’horloge n’était jamais à l’heure et nul ne s’en émouvait. Elle prenait du retard ou de l’avance selon les turbulences du vent qui déboulonnait les girouettes pour ne pas s’aligner sur elles, les pluies qui accéléraient ou ralentissaient les aiguilles, le trot des chevaux dont les calèches stationnaient sur le quai qu’elle toisait, les pas des retraités coloniaux arpentant leurs derniers jours de paradis, les concerts des moineaux dérangés par les sinistres pleurs des goélands, les répliques des secousses des fonds marins au large de l’Océan, les hennissements des ânes ployant sous les cahotements de leurs maîtres, les rigueurs d’un exil qui s’amenuisait derrière les voiles les châles les soutanes. L’horloge poussait la paresse jusqu’à marquer régulièrement des pauses qui pouvaient durer des semaines. Malgré leur réputation de lève-tard, on n’avait d’autre choix que de s’en remettre aux coqs dispersés sur les terrasses qui relayaient les chiens dans la lagune, chargés eux des couvre-feux nocturnes. Perdant de son entrain, renonçant à ses menaces, l’Océan se mettait à l’étale d’une ville qui avait perdu ses heures de gloire. En journée, on s’en remettait aux rares montres au gousset qu’on tenait à la main pour ne pas avoir à les sortir à chaque nouvelle sollicitation et parce qu’elles étaient un signe de noblesse des plus résiduels de ces courtiers ex-consuls ex-notables du vent. Des semaines passaient avant qu’un horloger dépêché par l’on ne savait qui débarque de l’on ne savait où. Il escaladait les marches en fer fixées sur la tour, tirait les cordes pour remonter le matériel et pendant des heures, il s’échinait à régler la cité. Elle se résignait à renouer avec le timbre de son carillon, à retrouver le rythme de son ennui, à déplorer ou louer l’accord rétabli entre les muezzins qui avaient frôlé le schisme. Quand les exilés sont partis ils ont été remplacés par les gens des fleurs qui instaurèrent un régime de la nonchalance excluant tout sens du temps. Sous leurs rêves, pour ne pas en sortir, ils sabotèrent mentalement la malheureuse horloge, victime de leurs recueillements et de leurs méditations, abattue par cette nouvelle errance, inconnue au registre des exils. On ne se décida à la réparer que lorsque les autorités, souhaitant aérer la ville de leurs rances et sublimes désirs, les éraillements de leurs guitares et les relents de leurs drogues, les chassèrent de leurs parterres magiques. Ce ne fut qu’une fois réparée qu’on réalisa qu’on avait été somme toute comblé par cette pause dans la marche du monde. La boutique de garde sous l’horloge ne vendait alors que des cartes postales, des timbres, des carnets, des plumes sergent-major, de l’encre violette, des caramels et des cigarettes au détail. C’était une petite humanité casanière qui ne se doutait pas du grand saut qui l’attendait.