RECUEIL DE PARIS : LE NOUVEAU CHIFFONNIER

23 Aug 2018 RECUEIL DE PARIS : LE NOUVEAU CHIFFONNIER
Posted by Author Ami Bouganim

 

Les chiffonniers étaient de premiers éboueurs. Ils récupéraient tout ce qui était recyclable aussi sans se douter qu’ils étaient d’une certaine manière les premiers écolos. C’était l’un des métiers les plus courus à Paris, les plus miséreux aussi. Ce commerce remonte à un temps où les poubelles n’existaient pas. Certains trouvaient à leur tournée un certain charme, d’autres du loisir. Alexandre Privat d'Anglemont parle du père Matagatos, « véritable docteur Pangloss, pour lequel tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. […] Le père Matagatos, qui aime la vie libre, les longues flâneries et les clairs de lune, s’est fait chiffonnier, mais uniquement pour se donner une position sociale et pour avoir le droit de porter une hotte : il dédaigne le chiffon. Sa véritable industrie consiste à exterminer les chats […]. Il est constamment suivi de deux petits terriers anglais de la plus belle espèce. Ce sont ses approvisionneurs. Ils ont été instruits à happer tous les chats noctambules qui se trouvent sur leur passage. Jamais Ralph ne rapporte sa proie vivante. Sobrono est plus généreux : il n’ensanglante pas sa victoire ; il rapporte à son maître l’animal vaincu, et c’est Ralph qui l’achève sans pitié. »

Les chiffonniers formaient un sacré corps. Ils étaient plus de 50,000 sur Paris. En mars 1832, on signale le choléra qui frappe plus particulièrement les classes populaires. A la fin du mois, on déplore 90 morts et le Premier ministre, Casimir Perier, instaure des mesures sanitaires pour tenter d’arrêter la propagation de l’épidémie. Le nombre de victimes ne cessant d’augmenter, des rumeurs publiques prétendent que le mal vient de l’eau des fontaines, empoisonnée volontairement pour en découdre avec les masses ouvrières. Le 1er avril, les chiffonniers orchestrent les émeutes qui éclatent dans Paris. Quand ils soupçonnent les passants d’avoir une tête d’empoisonneur, ils les massacrent ou les jettent dans la Seine. Perier ne cache pas son dépit, il se désole de ce « peuple sauvage ». Lui-même succombe le 16 mai. L’épidémie dura six mois et fit plus de 18 000 victimes.

Le nombre des chiffonniers aurait commencé à décliner avec les poubelles qui portent le glorieux nom de leur inventeur, Eugène Poubelle, né en 1831, nommé préfet de la Seine en 1883. Diplomate de carrière, il était pour l’enlèvement des déchets. Le 16 janvier 1884, il signe un arrêté instituant des boîtes à ordures ménagères, fournies par la ville. Chaque matin, très tôt, elles devaient être déposées remplies devant les portes pour être ramassées par les services de la voierie. Sitôt que les poubelles parurent, les chiffonniers reprirent leur combat. Ils n’étaient pas outillés pour farfouiller à l’intérieur, leurs crochets ne convenant pas – ils se mirent en grève. Poubelle tient bon, sa « poubelle » s’impose.

Walter Benjamin, grand lecteur de Baudelaire, a donné ses lettres de noblesse au chiffonnier. C’est qu’il l’était lui-même, cherchant ses déchets dans les bibliothèques, en quête de citations à partir desquelles « monter » son grand-œuvre sur Paris. Dans sa mythologie, le chiffonnier campe le prolétaire par excellence, figure hybride du flâneur et du mendiant : « Le chiffonnier est la figure la plus provocatrice de la misère humaine. Lumpenprolétaire en un double sens : vêtu de vieux chiffons, il s’occupe de chiffons[1]. » Il emprunte son portrait du chiffonnier à Baudelaire, qui souligne l’isolement dans lequel ce dernier vaque à ses occupations et l’intérêt qu’il porte aux déchets et détritus de la grande ville. Il réunit tous les traits de l’exclu de la consommation, vivant des rebuts de son industrie :

« Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance[2]. »

Dans « Le Vin des Chiffonniers », poème des Fleurs du Mal, Baudelaire brosse le portrait d’un personnage encore plus fantasque et attachant :

« On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,

Butant, et se cognant aux murs comme un poète,

Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,

Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,

Terrasse les méchants, relève les victimes,

Et sous le firmament comme un dais suspendu

S’enivre des splendeurs de sa propre vertu[3]. »

Benjamin aussi recherchait les choses les plus méprisées et négligées. Dans l’histoire oubliée et les livres méconnus. Il recopiait des passages entiers, dont l’intérêt n’est pas toujours visible ; il collectionnait les citations pour construire une mosaïque dont le sens général se dégagerait de lui-même. Il retournait aux vestiges des mondes rêvés par ses prédécesseurs pour les sauver de l’oubli, comme l’on retourne aux vestiges du rêve pour, l’interprétant, tenter d’en reconstituer la trame. Pour être vraiment révolutionnaire, l’intellectuel doit se faire chiffonnier :

« Un mécontent, pas un chef. Pas un fondateur : un trouble-fête. Et si nous voulions nous le représenter tel qu’en lui-même, dans la solitude de son métier et de ses visées, nous verrions ceci : un chiffonnier au petit matin, rageur et légèrement pris de vin, qui soulève au bout de son bâton les débris de discours et les haillons de langage pour les charger en maugréant dans la carriole, non sans de temps à autre faire sarcastiquement flotter au vent du matin l’un ou l’autre de ces oripeaux baptisés « humanité, « intériorité », « approfondissement ». Un chiffonnier, au petit matin – dans l’aube du jour de la révolution[4]. »

Le chiffonnier Benjamin se doublait d’un monteur sinon d’un restaurateur. Sa notion de « montage » est à la fois surréaliste et cinématographique. La domination des techniques de reproduction mécanisée consacrait l’art du montage, comme dans le cinéma, au détriment de l’art d’inspiration, comme dans la sculpture. Le montage devenait le procédé artistique par excellence pour une œuvre reproductible à volonté. En littérature, le montage était censé mobiliser un matériau disparate, brisant la linéarité de la narration et donnant au texte des soubresauts épiques.

Ses déchets, Benjamin se proposait de les monter. En s’attachant à eux, il réitérait son souci de se démarquer de la pratique académique de la philosophie, péchant par abstraction, par catégorisation et par systématisation. On doit s’accrocher aux détails pour sauver les résidus de la connaissance académique : « Les déchets de la société sont-ils les héros de la grande ville ? Ou le héros n’est-il pas plutôt le poète qui construit cette œuvre avec ce matériau[5] ? » La recherche classique ne cesse de nous induire en erreur ; elle se veut méthodique, elle n’est qu’éclectique ; elle se prétend innovante, elle n’est que glaneuse. Benjamin se revendique de « l’empirisme délicat » d’un Goethe, cherchant l’intelligible dans le laissé-pour-compte, le concret et le banal derrière l’Idée : « L’éternel ressemble plus au ruché d’une robe qu’à une idée. » Un empirisme soucieux du détail, qui ne pouvait tant conduire à la science qu’à la religion et/ou à l’art.

Les chiffonniers – les « chiftires » – ont peut-être disparu ou sont en voie de disparaître. Quand ils fouillent dans les poubelles, les clochards ne savent pas toujours ce qu’ils cherchent. Tomberaient-ils sur un tableau de maître qu’ils le dédaigneraient, sur un trésor qu’ils l’ignoreraient. En revanche, l’esprit chiffonnier n’a pas disparu, il se serait même propagé. On le trouve chez les artistes qui montent leurs œuvres à partir des déchets et des morceaux épars de leur vie, chez les poètes en quête de bribes qu’ils n’arrivent pas toujours à lier l’une à l’autre, chez les chercheurs en sciences humaines et sociales qui entassent dans leurs livres des citations tronquées et maquillées… chez les chineurs enfin. Je ne sais depuis quand ces derniers ont pris le relais des chiffonniers. Probablement depuis que les marchés aux puces constituent la dernière station avant la décharge publique. Soit les objets sont réhabilités et sauvés, soit ils sont envoyés à la casse.


[1] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [J 68, 4], Les Editions du Cerf, 1997. p. 364.

[2] C. Baudelaire, « Du vin et du haschisch », dans W. Benjamin, Paris, Capitale du XIX e siècle, p. 365.

[3] C. Baudelaire, « Le Vin des Chiffonniers », dans Les Fleurs du Mal, CV, La Pléiade, Vol. I, p. 106.

[4] W. Benjamin, « Un marginal sort de l’ombre », dans Œuvres III, Gallimard / Folio, 2000, p.188.

[5] W. Benjamin, Charles Baudelaire, Editions Payot, 1979, p. 116.