The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
SUR LES TRACES DE DIEU AVEC GROTHENDIECK : LE REVE DE DIEU

Dans un petit traité autobiographique intitulé « La Clef des Songes », Grothendieck s’intéresse au rêve : « Chaque rêve constitue en lui-même un véritable tableau, tracé de main de maître, avec son éclairage et sa perspective propres, une intention (toujours bienveillante), un message (souvent percutant). » Le rêve livre encore l’accès le plus intime à la connaissance de soi et ce serait sur le mode d’une révélation de l’âme à l’âme. Un don où le rêveur est rêvé, à la fois « rêvant » et « rêvé », intimement liés l’un à l’autre. Il ne demande pas à être interprété, mais à être écouté. Le rêve est volontiers messager : « Ce qui distingue justement le rêve messager des autres, c’est que son sens est « evident », exprimé à notre intention avec une clarté fulgurante ?! » On ne doit surtout pas exercer sa raison sur lui, pour le débroussailler ou l’interpréter, elle empêcherait de recevoir son message. Les livres et les études ne nous aideraient pas plus que la raison à trouver la clef des songes : « Aurais-tu lu tous les livres du monde, tu ne peux entrer dans un seul de tes rêves. »
Grothendieck souligne les résistances à laquelle se heurtent la communication et la réception du message véhiculé par le rêve. Des œillères, que nous ne sommes pas près d’écarter, constituent comme les poutres et la carapace du moi qui ne veulent pas se laisser percer par lui. Elles seraient si lourdes, impénétrables, que le rêve, détourné de ce qu’il encoderait, manque de nous parler. On le vit dans toute sa littéralité, ne le comprend pas, ne le connaît pas. On ne prend pas le temps de s’intéresser à lui qu’on l’oublie. Il ne sollicite l’interprétation que du rêveur éveillé. Mais alors, sitôt qu’on tente de l’interpréter, ce n’est plus le rêve rêvé s’adressant à l’homme le rêvant mais le rêve tel qu’il se manifeste à l’homme réveillé s’avisant ou non de l’interpréter. Recourant à la raison, l’interprétation ne réussit qu’à superposer un contenu bricolé sur un rêve qui se déroberait, de nature, à toute interprétation. Le rêve serait plutôt une pièce de spiritualité, plus attachante et engageante que la raison, dont l’interprétation, toujours aléatoire, éventerait le message : « Le fait que le message du grand rêve nous concerne de façon névralgique et profonde lui donne une portée et une dimension spirituelle exceptionnelles, voire unique dans l’aventure d’une vie humaine. C’est un appel, une interpellation puissante, une invitation pressante à un renouvellement créateur de l’être à passer sans retour d’un niveau de développement spirituel à un autre, moins fruste, moins borné, moins indigent voire misérable. C’est là un aspect presque toujours négligé, sur lequel j’ai été amené à revenir encore et encore, sur lequel on ne peut trop insister. »
Ce serait à un travail de forage de ce qui est rêvé dans la matrice de l’âme que Grothendieck nous invite. Il cherche un langage qui restituerait la « révélation » du rêve au terme d’un processus de méditation. Il recourt volontiers au mot d’inconscient et l’on aurait l’impression qu’il assimile l’âme à l’inconscient. On ne comprend pas pour autant ce qu’il attend de nous sinon qu’il tente de transposer à la découverte du rêve son mode de découverte des mathématiques. La réponse – l’illumination ? – émergerait au bout d’un long processus de tâtonnements (de méditation ?). Il présume d’un message auquel on arriverait ou manquerait d’arriver, « épluchant et scrutant l’une après l’autre les différentes étapes et les mouvements de l’âme dans le délicat et ardent périple qui conduit (quand les vents de l’esprit sont propices...) de l’apparition du rêve à la compréhension de son message. »
Grothendieck ne s’intéresse au rêve qu’autant qu’il est l’expression la plus intime et plastique de la voix intérieure et que celle-ci participerait de la voix de Dieu, « expression d’une authentique foi en la voix intérieure ». On ne maîtrise pas son rêve, ne le domine pas, ne se dérobe pas à lui. On le vit encore plus intimement qu’on ne vit la réalité à l’état de veille. Grothendieck décèle peut-être dans l’adhésion intime au rêve le schéma de l’adhésion à la révélation, au point de poser que « le Rêveur n’est autre que Dieu ». On ne comprend pas, on ne sait ce qu’il insinue. Le rêve serait-il le mode par excellence de la révélation d’un Dieu qui nous lie par le rêve ? – Ce serait somme toute une révélation primitive, Dieu se révélant dans le rêve et comme rêve. – Dans quel sens Dieu serait-il Rêveur ? – Je crains n’avoir pas compris, d’autant que Grothendieck ne récuserait pas sa transcendance : « Le Rêveur était bien différent de moi, et aussi (de cela je n’avais pas le moindre doute) de toute autre personne au monde, depuis qu’il y a des hommes sur terre. » Ni sa proximité de père infaillible : « Ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais eu la moindre crainte ni du Rêveur, ni de Dieu, et ça m’étonnerait que j’en aie jamais. [...] Je n’ai pas vu Sa colère et j’ignore s’il m’est arrivé ou s’il m’arrivera de la susciter. Je sais bien que Sa puissance est infinie, et qu’Il arrive qu’Il châtie les corps ou les anéantisse. Mais la pensée de Sa colère n’a rien pour m’effrayer. Car je sais aussi que Sa colère n’efface pas Son amour, et qu’Il veille, comme sur une chose très précieuse, sur cela en chacun de nous qui doit rester intact... »
Autant les considérations de Grothendieck sur le rêve sont pertinentes parce qu’elles ruinent le dérisoire, illusoire et vain mirage d’accéder à une interprétation du rêve, quelle qu’elle soit d’ailleurs, autant elles ne savent sur quoi déboucher sinon sur un Dieu dont il souligne l’incontournable expérience « infantile » : c’est l’enfant qui « rêve » Dieu et c’est toujours lui en l’homme mature qui persiste à rêver Dieu. On ne peut que se montrer sensible à ce constat qui présente le mérite de ruiner les thèses de tous ceux qui prétendent le connaître et mènent leur chahut prédicateur sur lui. Seul l’enfant – le Fils de l’Homme ? – s’en remet à ses rêves auxquels il accorde crédit (prête foi), l’accueille et noue relation avec lui. Grothendieck pointe une expérience qu’on ne comprend pas, on ne le suit que parce qu’on se dit qu’il ne peut en rester sur une magie qui ne dit pas son nom. Il tâtonne et ce sont ces tâtonnements qu’il nous propose en guise de méditation. Il se garde d’illustrer son propos, que ce soit par un rêve précis ou un incident précis, on ne sait où il va. Peut-être ne le sait-il pas lui-même et attend-il de son écriture de le lui révéler : « L’écriture est un puissant moyen pour faire se décanter et s’ordonner une masse plus ou moins confuse encore de connaissances « brutes » (si éclatantes soient-elles chacune séparément), apportée dans les flots tumultueux d’une expérience encore toute fraîche. » La lecture peut-être aussi.
Grothendieck bascule dans une mystique qui présente des accents exaltés : « Foi, désir, volonté sont l’étincelle jaillie soudain, comme appelée par le combustible tout prêt, offert en pâture au feu qui doit le brûler et le consumer. Le travail du feu est le prolongement immédiat et naturel du jaillissement de l’étincelle, mordant dans la nourriture à elle offerte et la dévorant jusqu’à l’épuisement. Point n’est besoin de prescrire à l’étincelle ce qu’elle doit faire : il est dans sa nature même de se transformer en feu en mordant, et dans la nature du feu de dévorer jusqu’à l’achèvement, dans ses épousailles ardentes avec la matière qu’elle consume. » Sans qu’il mobilise l’intuition ou la connaissance extra-rationnelle, plutôt comme un instinct spirituel commun à tous les humains. Son pathos trahit des inclinations mystiques qu’il peine à préciser. Il lui arrive de prendre des harmoniques poétiques : « Seul le Maître de l’Orchestre entend le Concert dans sa totalité, comme aussi dans chacune de ses voix et dans chaque modulation et chaque mesure de chaque voix. Mais pour peu que nous tendions l’oreille, nous autres musiciens-chanteurs pouvons parfois saisir au vol les bribes éparses d’une splendeur qui nous dépasse et à laquelle pourtant, mystérieusement et irremplaçablement, nous participons. »
Ce serait Dieu qui nous rêve rêvant dans le rêve. Pourquoi le rêve plutôt que la raison ? – Parce que Dieu est lui-même rêve ? – Parce qu’il est le Rêveur universel ? – Parce que le rêve de Dieu est mieux partagé que la raison de Dieu ? – Grothendieck nous a laissé un document mystique davantage que philosophique et c’est sous cette rubrique que son étude mérite d’être poursuivie.

