SUR LES TRACES DE DIEU AVEC GROTHENDIECK : UN DIEU DE REVE

9 Sep 2024 SUR LES TRACES DE DIEU AVEC GROTHENDIECK : UN DIEU DE REVE
Posted by Author Ami Bouganim

« La Clef des Songes » est un document étrange sous la plume de celui qu’on s’accorde à désigner comme l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps. Il traite du rêve, de Dieu et de l’on ne sait quels liens entre eux. On entend Dieu non tant parce qu’il s’impose à nous que parce que, voix interne, il chuchote / rêve en nous. Il ne nous dit pas ce que l’on doit être ou ce que l’on doit devenir mais d’être ce que l’on est, et l’on doit écarter toutes les entraves pour l’écouter. On ne l’entend pas dans le cadre d’une religion institutionnelle mais hors d’elle. Dieu n’est ni dans le prêche ni dans le bruit, il est en soi en moi. Il n’est ni Être suprême ni Autre absolu, il est… Rêveur – le Rêveur qui nous rêve et rêve pour nous, me destine mes rêves que j’interprète pour lui ? Dans les coulisses du chahut du monde, de ses Eglises, de ses guerres de religion, voire de la Science : « Ce Rêveur si familier, qui nous parle dans nos rêves et que nous écoutons d’une oreille si distraite, Il est le Créateur du Monde où nous vivons – ce monde dont chacun de nous, et toute notre espèce réunie, ne perçoit et ne connaît qu’une infime portion. Et ce Monde lui-même est en perpétuelle Création, il est la Pensée et le Souffle vivants de Dieu, le Créateur. La pensée créatrice de Dieu Se concerte et agit, et bourgeonne et ramifie et croît et se déploie en chaque lieu et en chaque instant, de toute éternité. C’est le Verbe originel, le langage de Dieu, dont chaque mot est Acte et création, dans le Monde visible et dans l’invisible. » Ce Rêveur converge avec une Intelligence – l’Intellect agent ? – instigatrice d’un « instinct spirituel » commun à tous qui nous dévoile sa production alors même qu’il agit :

 « Cette Science infinie, cette intime connaissance de toutes choses ne se limite pas à la surface et aux profondeurs de la terre et des airs et des eaux, à ce que la légion des créatures ayant souffle de vie y peuvent percevoir et explorer et connaître. Mais jusques aux plus lointains soleils et à leurs plantes et leurs orbes, et toute nébuleuse qui spirale comme tout atome qui danse et qui vibre à l’unisson de l’Univers dans les espaces cosmiques à jamais insondés... ce sont là Ses yeux et Ses doigts qui sondent et scrutent et explorent le Monde, dans son présent et dans son incessant devenir, de part en part en étendue et en durée, dans sa hauteur et dans sa profondeur, dans ses formes changeantes et dans son impérissable substance, dans son Ordre immuable et dans le Souffle qui le traverse et l’anime. […] Cette Intelligence infinie qui nous parle dans nos rêves et dans nos veilles, et qui en chaque instant et de toute éternité explore et fouille et connaît le Monde des choses créées, non seulement Elle connaît, mais Elle crée. En prenant connaissance, Elle exprime, et en exprimant, Elle transforme. Ce Souffle créateur qui traverse toute chose, et que parfois peut-être tu as perçu en rêve, ou en certains moments bénis d’abandon et de silence, c’est Son souffle. Et à vrai dire, le Monde est ce Souffle, ou plutôt : il est Sa pensée qui l’ordonne, et Son souffle qui l’anime. Et la substance qui pulse à travers lui et qui façonne et structure devant elle l’espace et le temps, est Sa pensée et Son souffle faits matière et énergie, et les créatures douées d’âme qui l’habitent sont Sa pensée et Son souffle “faits chair” – et lancées dans l’Univers, chacune dans sa propre et unique aventure... »

Grothendieck mobilise l’évolution – hégélienne ? – en guise de révélateur / indicateur de ce vertige divin qui saisirait quiconque se recueillerait avec sa présence en son silence : « Tout au long de cette très longue histoire qui remonte à l’origine des temps, on voit se profiler une Intention, un Dessein, qui reste mystérieux pour l’intelligence humaine, mais dont la présence est tout aussi irrécusable que dans une entreprise humaine (où la présence d’une intention est perçue, alors même que sa nature exacte souvent nous échappe). » Il récuse le hasard : « Pour quelqu’un au courant des simples faits bruts, et notamment pour le biologiste, ne pas voir ces choses éclatantes, mais invoquer le sempiternel “hasard” qui aurait créé une telle cascade de merveilles, venant toutes concourir à une harmonie concertante d’une ampleur et d’une profondeur si inouïes, c’est là un aveuglement qui pour moi dès ce moment-là déjà frisait la démence. » Grothendieck raille les preuves communément avancées pour postuler l’existence de Dieu ou pour la réfuter, les assimilant à autant de « tours de passe-passe », n’engendrant que des « enfantillages » et des « fumisteries ». Le Dieu qu’on s’échine à prouver ou à prêcher n’est pas Dieu, c’est un vulgaire bruit, un vain boniment.

C’est un manifeste sur / de Dieu, au-delà de ce qui a été dit et rassemblant tout ce qui a été dit, conciliant transcendance et immanence sans tomber dans les ornières d’une religion historique, sans céder aux distinctions qui se rencontrent dans les théologies, sans s’encombrer de dogmes ou de pratiques, c’est le religieux plutôt que la religion, ce sont les premières et dernières lignes divines : « Dieu contient et englobe le monde des choses spirituelles, Il en est et la Source et l’Ame. Tout essai pour dire qui Il est, que ce soit par l’écriture, ou par la voix qui parle ou qui chante, ou le langage des rythmes et de la mélodie ou celui du corps qui trépigne et qui danse, ou par les chapelles, les temples, les cloîtres, les cathédrales qui chantent par la voix séculaire de la pierre taillée, ou par l’humble masure de l’ermite, par le pinceau le crayon le fusain le burin, ou par le ciseau et la gouge qui cisèlent et creusent et façonnent le bois ou le jade ou la pierre... – tout cela est témoignage seulement, et n’est qu’un balbutiement. Il nous apprend, au mieux, comment Dieu, et l’expérience et l’idée de Dieu, se reflètent dans l’âme de celui qui s’exprime – tel un éclat de verre qui reflète le Ciel, avec toutes les déformations dues à la grossièreté du miroir et à sa petitesse. Mettrions-nous ensemble tous les innombrables témoignages au long des siècles et des millénaires, de tous ceux qui se sont sentis portés à le dire, chacun à sa façon, cela ne ferait encore qu’effleurer à peine la surface de l’Inconnu, de l’Inépuisable – telles des écuelles qui plongent et puisent dans une Mer sans fond et sans rivages. Nous pouvons le dire, au mieux, comme la pâte sous le pinceau du Peintre « de » la Main qui la travaille, et l’Esprit qui anime la Main. » C’est encore le récit d’une conversion, Dieu se révélant à Grothendieck par le rêve – décidément irréductible – comme Rêveur universel : « En l’espace de ces quelques mois d’apprentissage intense, à l’écoute de Dieu me parlant par le rêve, ma vision du monde s’est profondément transformée, et celle de moi-même et de ma place et de mon rôle dans le monde, selon les desseins de Dieu. La transformation maîtresse, celle dont découlent toutes les autres, c’est que désormais le Cosmos, et le monde des hommes, et ma propre vie et ma propre aventure, ont acquis enfin un centre qui avait fait défaut (cruellement par moments), et un sens qui n’avait été qu’obscurément pressenti. » Dans la bouche d’un mathématicien, acquis, d’une manière ou d’une autre, à la raison ( ?), qu’il la considère comme « un patron » – un modèle ? un horizon ? – ou « un ouvrier » – un instrument ? –, cela laisse perplexe et fait de son texte l’un des plus brouillons, lumineux, inspirés, denses et inimitables de la littérature mystique positive.

Grothendieck est si pénétré de son saisissement divin qu’il se pose en prophète : « Sur mes vieux jours et à ma propre surprise, me voici, sur l’initiative de Dieu, promu messager et même « prophète ». Sans que je n’y sois vraiment pour rien. Il m’a envoyé tels et tels rêves, et Il m’a soufflé tout bas quel était leur message, qui à tout autre que moi, peut-être, paraîtra interprétation fantaisiste, voire délirante. Et l’idée ne me serait pas venue de récuser la tâche dont me voici chargé : celle d’annoncer. Du même coup et sans hésiter, j’accepte aussi la conséquence : on prend un prophète au sérieux, non sur sa bonne mine, mais quand ses prophéties s’accomplissent. Et ceci d’autant plus, qu’elles sont de conséquence. » Ces rêves garantissent la pérennité du monde et de l’humanité non tant par leur contenu que par leur persistance. Grothendieck ne se leurre pas sur la réception de ses prophéties, elles ont besoin, comme toutes les prophéties, d’un temps d’incubation : « Pendant quelques années encore, ce que j’annonce sera sans doute une voix qui crie dans le désert – dans un désert de bruit. Ce n’est pas moi qui ai pouvoir de commander au bruit de faire silence, ni de faire s’ouvrir les oreilles sourdes. Mais viendra le choc de la Tempête, et les oreilles de ceux qui vivront entendront, et les yeux verront. Et ce qui était déraison, folie et délire pour les pères, sera accepté par les enfants et les petits-enfants comme chose allant de soi. Ce sera, en somme, une nouvelle “table de multiplication”, gracieusement fournie par le bon Dieu par mes bons offices. Elle complètera l’ancienne de triste mémoire – que personne non plus, après Adam et Eve et au cours des générations d’écoliers accablés, n’aura jamais pris la peine de vérifier... » C’est une épreuve somme toute commune, expérimentée par les natures singulières. On a assimilé leurs dires à des chimères avant de les reconnaître. Ils ne les ont imposés qu’au prix d’un dévouement qui requiert une foi inébranlable, au point qu’on peut dire que rien ne s’impose de sage et d’impérieux qui ne passe l’épreuve de la… foi : « Si aujourd’hui à certains d’entre nous ils paraissent grands, eux qui furent pétris de la même argile que nous, c’est parce qu’ils ont osé eux, être eux-mêmes en osant ajouter foi au vent qui souffle et qui passe, montant des profondeurs. C’est leur foi qui les rend grands, en les rendant eux-mêmes et à eux-mêmes. Non la foi en un “credo” partagé par tous ou prôné par un groupe empressé de zélateurs. Mais la foi en la réalité et en le sens d’une chose délicate et imperceptible qui passe comme la brise et nous laisse seuls face à nous-mêmes comme si elle n’avait jamais été. C’est cela, la véritable “foi en Dieu”. Alors qu’on n’aurait jamais prononcé Son nom, c’est pourtant elle. C’est la foi en cette voix très basse qui nous parle de ce qui est, de ce qui fut, de ce qui sera et ce qui pourrait être et qui attend – voix de vérité, voix de nos visions... Nous sommes et devenons pleinement nous-mêmes quand nous écoutons cette voix seulement, et avons foi en elle. C’est elle qui agit en l’homme et le fait s’avancer et l’anime sur le chemin de son devenir. »

Ce n’est peut-être qu’un document clinique, à l’instar de tout document mystique, qui dirait qu’acquiescer à ce qui est en nous serait acquiescer à Dieu. Nous sommes ce que nous sommes et c’est en assumant notre être qu’on s’assume en Dieu, instigateur de rêves dont nous serions autant de personnages / figurants et de messagers. Ce serait chrétien, ce serait spinoziste, ce serait taoïste. Ce serait ce qu’on peut décemment dire sans verser dans les prêches qui seraient une calamité pour la philosophie. Grothendieck n’était pas en quête de Dieu, il s’est résolu à s’inscrire en lui. Sans s’encombrer de considérations théologiques. Dans une veine mystique somme toute commune à tous les spiritualismes. Il conclut « La Clef des songes » en ces termes : « En ces moments sensibles entre tous (et que nulle semonce ni son de trompe n’annonce !) où l’être lui-même bourgeonne et s’apprête à se transformer sous l’action des forces obscures qui ne sont pas de nous, le mieux que nous puissions faire de notre côté, c’est d’acquiescer pleinement, par tout ce que nous sommes, à Celui qui œuvre en nous ; de Le laisser agir sans trop interférer par notre vouloir et par nos idées sur ce qu’il convient que nous soyons, que nous fassions ou que nous devenions. Et encore cet acquiescement de l’être, notre seule et humble contribution à l’Œuvre inconnue qui se poursuit en nous, s’accomplit et se renouvelle jour après jour sans même que nous nous en doutions, dans l’ombre et dans le silence, dans des lieux très profonds dérobés à jamais au pataud regard de la conscience. »

On devine une multitude de réminiscences dans ces pages, qu’elles viennent des spiritualités asiatiques ou chrétiennes. Des expressions sinon des passages ne sont pas sans renvoyer à la Bible qui considère le rêve comme canal de révélation. Sa « voix chuchotante », pour prendre un exemple, voix silencieuse de Dieu, audible des seules personnes auxquelles elle s’adresse, inaudible aux autres, même quand elle retentit dans le tonnerre ou après lui, évoque ce passage de Rois I, 19, 11-12 : « Et voici, l'Eternel passa. Et devant l'Eternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l'Eternel n'était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre : l'Eternel n'était pas dans le tremblement de terre.  Et après le tremblement de terre, un feu : l'Eternel n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger. » La conversion – la maturation ? – de Grothendieck l’aurait conduit à mener une vie d’ermite. Il s’est cherché du côté de l’écologie avant de se retrancher du monde. Sans immortalité de l’âme et sans résurrection. Lui qui incrimine la cécité et la paresse spirituelles ne reconnaît pas que cette conversion, qui ne prend pas l’allure d’une insertion dans une communauté ou d’un engagement humanitaire pour ne pas parler de l’adhésion à une dogmatique, n’engage à rien. Sinon à noircir des dizaines de milliers de pages…